La Plume d'Aliocha

05/04/2009

Lettre à un blogueur

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 11:06

L’un d’entre vous m’a contactée par mail pour m’exposer le problème suivant : il est blogueur et vient d’être invité à un voyage de presse par une société qui intervient dans son domaine de prédilection pour assister au lancement d’un nouveau projet. On lui paie tous ses frais de transport, d’hébergement et de repas, dont une soirée de gala, me précise-t-il. Il me demande donc comment gérer cette situation.

Vaste sujet.

Ce genre de voyage soulève en effet un vrai problème d’indépendance. Inutile d’avoir suivi un MBA en éthique pour comprendre que celui qui vous paie un voyage se place en situation de créancier. C’est la raison pour laquelle certains journaux refusent ces invitations. Soit ils peuvent payer le déplacement de leur journaliste, soit ce n’est pas le cas et le journaliste n’y va pas. C’est, évidemment, la réaction la plus saine et celle qui doit être généralisée car elle évite bien des difficultés.

Mais puisque ce n’est pas notre scénario, voyons comment gérer concrètement cette situation. J’ai toujours refusé personnellement les invitations à des voyages d’agrément, par exemple un séjour tous frais payés au Mexique sous le vague prétexte de découvrir une obscure filiale. En revanche, il m’est arrivé d’accepter de me faire payer un déplacement dans une ville de province, train, plus hôtel et repas pour assister à un congrès professionnel. Dans ces cas-là, il est indispensable de s’interroger : que dois-je en retour à ceux qui m’invitent ? Ma réponse est la suivante : ils m’invitent pour que je puisse entendre le message qu’ils entendent me délivrer car ils savent que ma rédaction ne paiera pas le déplacement. Point. Leur intérêt  est d’avoir le maximum de témoins susceptibles de relater l’événement. En échange, vous vous devez donc de jouer consciencieusement votre rôle d’observateur, mais personne ne peut exiger de vous une adhésion sans faille à ce qu’on vous présente suivie d’un billet élogieux. Une fois que vous vous êtes dit cela, vous n’êtes pas sorti d’affaire car vous allez vous retrouver confronté à une offensive de charme pendant toute la durée de l’événement. C’est là qu’il faut mettre en place un deuxième mécanisme psychologique : la distance. Vous devez être curieux et critique. Vous voyez, c’est pour cela que le journalisme est un métier. Quand on est envoyé par un journal, c’est à lui et aux lecteurs qu’on doit des comptes. C’est plus compliqué à mon avis pour un blogueur.  

Sur place vous allez assister à des présentations  en grandes pompes. Là encore, vous allez comprendre que le journalisme est un métier. Quand on a l’habitude de faire cela depuis des années, on connaît les acteurs, les trucs, le dessous des cartes, bref, on n’est pas dupe des flonflons.  L’essentiel est de garder son esprit critique en éveil, plus le projet vous séduit, plus vous devez être vigilant. Une fois les présentations officielles effectuées, il vous faudra creuser, mettre en perspective obtenir détails et précisions, et ne pas hésiter à poser des questions délicates sur d’éventuelles faiblesses. Voilà pourquoi il m’est arrivé ici d’écrire que la politesse n’était pas une vertu du journalisme. Certes, on vous a invité, mais vous ne devez pas craindre de contrarier vos hôtes. Dites-vous bien qu’on vous a montré le meilleur. A vous de trouver les failles, non pas pour démolir le projet mais pour en avoir la vision la plus objective possible. Et  nous voici face à cette fichue objectivité que d’aucuns qualifient de mythe. Ce n’est pas un mythe, c’est une exigence, car vous allez prendre une responsabilité : donner votre avis à des gens qui vous font confiance. C’est cela qui doit vous guider dans votre travail. 

Une fois que vous avez compris ça, vous n’avez plus qu’à travailler. Les interviews que vous ferez ne doivent être ni agressives ni mielleuses, soyez carré, posez de vraies questions, exigez des réponses et faites comprendre à votre interlocuteur que vous tirerez les conclusions de ses silences. 

Ah, j’oubliais ! Compte-tenu du domaine concerné, je suppose qu’on va vous faire des cadeaux et notamment vous offrir le produit présenté. Si c’est un objet d’une certaine valeur, refusez-le. Si vous avez besoin néanmoins de le tester de retour à votre bureau pour poursuivre votre étude avant de donner un avis, prévenez que vous le retournerez à ses propriétaires ensuite. Ce faisant, vous poserez les bases d’une relation saine. Il y a fort à parier que votre réaction surprendra, mais croyez-moi sur parole, vous serez respecté. 

Un dernier conseil. Si vous rentrez pas convaincu par la présentation, voire en ayant découvert le scoop de votre vie, à savoir que le projet est foireux, faites très attention à vous. Un journaliste a une rédaction, il est inséré dans un groupe, il a un titre, un directeur de la rédaction sous tranquilisants à force d’entendre les protestations et les menaces, il est habitué. Vous, vous serez tout seul. S’il se trouve que les sujets que vous traitez en amateur sur votre blog correspondent à votre domaine professionnel, vous comprendrez là encore pourquoi le journalisme est un métier. Etre payé par un journal nous assure l’indépendance financière et intellectuelle indispensable à la libre critique. Jouer en amateur est beaucoup plus compliqué.

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13 commentaires »

  1. Prem’s (Aaah… cela fait du bien de temps en temps).

    C’est un peu comme en négociation. Dès l’instant où il n’y a pas d’enjeu personnel ou qu’on est protégé par un statut professionnel, on est d’une part plus en mesure d’opérer cette nécessaire distanciation qui permet d’avoir un regard critique et objectif sur notre approche et celle de l’autre partie, d’autre part de pouvoir exposer son point de vue avec un minimum de risque d’en subir les conséquences.

    Tout l’art de « monter au balcon » (expression de William Ury, médiateur, négociateur et auteur de plusieurs livres sur le thème de la négociation) pour observer la scène avec distance.

    Question subsidiaire : les « cadeaux » acceptés par un journaliste sont censés être la propriété de l’entreprise qui l’emploie, non?

    Commentaire par Ferdydurke — 05/04/2009 @ 11:59

  2. « Question subsidiaire : les “cadeaux” acceptés par un journaliste sont censés être la propriété de l’entreprise qui l’emploie, non? »

    Comme des diamants, par exemple ?

    Commentaire par furax — 05/04/2009 @ 16:31

  3. les commentaires sont modérés a priori ICI ????????????

    Commentaire par NON — 05/04/2009 @ 20:40

  4. Bon, sorry; c’est le terme « soumettre le commentaire » qui m’a fait …drôle
    C’est Eolas qui s’est vu offrir un voyage en Tchétchénie ?

    Commentaire par NON — 05/04/2009 @ 20:42

  5. ces pratiques sont courantes dans tous les domaines…ainsi va le monde

    Commentaire par artemis — 06/04/2009 @ 02:44

  6. @ furax

    Je ne saisis pas le sens de votre allusion. Pouvez-vous m’expliquer?

    @ artemis

    Certes, est-ce pourtant une raison pour les tolérer ou du moins ne pas les contrôler?

    Commentaire par Ferdydurke — 06/04/2009 @ 08:18

  7. « …invité à un voyage de presse par une société qui intervient dans son domaine de prédilection pour assister au lancement d’un nouveau projet… »

    Il faut voir ça comme les laboratoires pharmaceutiques qui invitent les médecins prescripteurs et leur famille à des week-end prestigieux dans des hôtels de luxe pour assister (« au lancement d’un nouveau médicament ») à la présentation d’une nouvelle molécule :

    – d’abord c’est un colloque professionnel à vocation scientifique et pédagogique,

    – ensuite, on ne peut pas reprocher aux labos d’accueillir leurs invités dans un cadre confortable plutôt que dans un vieux hangar miteux, froid et inconfortable, c’est du respect envers autrui,

    – et enfin, il est prouvé scientifiquement que lorsque vous êtes dans un cadre agréable, entouré de vos proches, les pieds qui barbotent doucereusement dans l’eau bleue d’une piscine en sirotant un cocktail, vos capacités intellectuelles d’apprentissage scientifiques sont décuplées…
    c’est scientifique justement ! 🙂

    Commentaire par Oeil du Sage — 06/04/2009 @ 11:05

  8. Bonjour Aliocha,

    Je conserve ce billet précieusement comme référence et pour un usage personnel ultérieur.

    La première partie montre très bien qu’un amateur éclairé peut effectuer un travail sérieux, dès lors qu’il a la tête sur les épaules, qu’il est honnête et ne tombe pas dans des pièges grossiers.

    Pour ma part, à titre professionnel, je refuse tous les déjeuners proposés par mes fournisseurs et redistribue tous les cadeaux à mon équipe (calendriers, bouteilles, chocolats, etc), et en tant qu’élu municipal, je refuse tout simplement tous les cadeaux.

    Le dernier paragraphe illustre parfaitement les limites de l’amateurisme, et les risques personnels pris parfois par les blogueurs.

    J’ajouterai que parfois un blogueur dispose d’un certain nombre de scoops qu’il ne peut pas exploiter, simplement par crainte de perdre son emploi.

    Aliocha : merci Zythom d’avoir constaté que je ne faisais pas de corporatisme et que je livrais sans état d’âme les trucs du métier aux blogueurs. Je m’efforce ici à la bonne foi la plus grande possible car j’ai horreur du corporatisme, chez les autres et chez moi. Mais je pense néanmoins que le métier de journaliste a sa raison d’être même si je n’empêche personne de s’y essayer.

    Commentaire par Zythom — 06/04/2009 @ 12:56

  9. Bonjour, et merci pour ce billet. Dans la série conseils à un blogueur qui deviendrait journaliste amateur, je me pose deux questions par rapport à des interviews qui pourraient être données, surtout si le domaine est techniquement complexe :

    Vaut-il mieux envoyer des questions à l’avance, dans le but d’obtenir des réponses plus intéressantes (la personne a pu mieux se documenter), mais avec le risque d’avoir des réponses plus langue de bois ?

    Et par rapport à la retranscription de l’interview, je suppose que l’on reformule les réponses qu’on peut avoir de nos interlocuteurs, l’oral passant mal à l’écrit. Vaut-il mieux envoyer cette reformulation pour avis avant publication, afin de valider qu’on a bien compris, ou bien publier directement, afin d’être plus assuré d’éviter les pressions ? De la même manière, comment indiquer aux lecteurs si on a eu le sentiment lors de l’interview que le réponse qu’on nous a donnée ne reflète pas totalement la réalité ?

    Merci,

    Aliocha : Ah malheureux ! 😉 Ne leur donnez pas de mauvaises habitudes ! PAS DE QUESTIONS AVANT, JAMAIS. En revanche, vous pouvez gentiment inviter la personne à vous apporter des précisions ultérieures. Personne n’est censé tout connaître par coeur. Quant à la relecture, ça dépend. Dans la presse spécialisée (économique et autre) c’est l’usage, cela permet de rassurer les interlocuteurs. A vous d’évaluer ensuite la pertinence des corrections et leur caractère admissible ou non.

    Commentaire par Gathar — 07/04/2009 @ 13:26

  10. « PAS DE QUESTIONS AVANT, JAMAIS »
    Je suis bien d’accord, c’est inutile, les réponses suffiront ! 😉

    Commentaire par Oeil du Sage — 09/04/2009 @ 09:29

  11. « En revanche, il m’est arrivé d’accepter de me faire payer un déplacement dans une ville de province, train, plus hôtel et repas pour assister à un congrès professionnel. Dans ces cas-là, il est indispensable de s’interroger : que dois-je en retour à ceux qui m’invitent ? Ma réponse est la suivante : ils m’invitent pour que je puisse entendre le message qu’ils entendent me délivrer car ils savent que ma rédaction ne paiera pas le déplacement. »

    J’ai des amis journalistes dans la presse dite « de loisir » – ils évaluent et critiquent des produits multimédia. Leurs déplacements professionnels (aller à un congrès ou à une démonstration où des nouveautés sont présentées) sont quasi systématiquement pris en charge par les fabricants ou les distributeurs des produits qu’ils sont censés critiquer. Ils me disent que les seuls qui partaient aux frais de la rédaction, c’était ceux des grands journaux, et encore cela remontait à quelques années (à une époque où les dits journaux n’étaient pas encore en crise totale).

    Aliocha : je refuse le Mexique où l’on m’invite uniquement sous le prétexte de faire copain/copain au soleil. En revanche, j’accepte de dormir dans un deux étoiles pourri et de m’infliger deux jours de congrès à Lyon, Lille ou Bordeaux. Ces événements sont si ennuyeux que je ne risque pas d’y perdre mon indépendance.

    Le problème est que ces déplacements sont très attrayants pour le journaliste – il fait du tourisme quasiment tous frais payés – quand vous êtes (mal) payé à la pige toute l’année, c’est cool le passage à Londres, Dublin, Chicago ou Tokyo. Et je me demande si les fabricants ou importateurs continuent de payer ce genre de déplacements à des journalistes qui feraient une critique féroce de leurs produits.

    Mais bon, comme on m’a dit, ce n’est pas grave, c’est de la presse de loisirs.

    « PAS DE QUESTIONS AVANT, JAMAIS. En revanche, vous pouvez gentiment inviter la personne à vous apporter des précisions ultérieures. Personne n’est censé tout connaître par coeur. »

    Ahem. J’ai été récemment interviewé par une charmante jeune journaliste qui ne m’avait pas précisé le sujet de l’interview avant de le faire, et m’a demandé des statistiques précises en plein milieu. Comment répondre à ce genre de questions, à part par « si d’aventure vous ne deviez pas rendre votre itv pour ce soir même, je pourrais me renseigner » ?

    Aliocha : évidemment qu’on donne le sujet avant, ça détermine d’ailleurs généralement le consentement de l’interviewé. Je me vois mal appeler quelqu’un et lui dire « je viens vous interviewer » sans lui dire sur quel sujet. En revanche, envoyer les questions avant brise la spontanéité de l’exercice et risque de nous confronter à quelqu’un qui récitera ses réponses par coeur.

    « Vaut-il mieux envoyer cette reformulation pour avis avant publication, afin de valider qu’on a bien compris, ou bien publier directement, afin d’être plus assuré d’éviter les pressions ? »

    Une interview n’est pas une simple transcription mot-à-mot (il suffit de lire les bandes de la Maison Blanche sous Nixon pour se rendre compte que de telles transcriptions sont illisibles). Autrement dit, vous allez résumer la pensée de votre interlocuteur – ou plutôt ce que vous croyez être sa pensée. Vous vous attirerez des haines inextinguibles si vous attribuez à une personne férue de précision des propos qu’elle n’a pas tenus.

    Aliocha : OK pour la presse économique et la presse technique. En revanche, si on généralise cette pratique à la politique, on risque bien d’étouffer très vite sous la langue de bois.

    Commentaire par DM — 14/04/2009 @ 15:06

  12. @Aliocha: Cependant, demander une relecture (afin d’éviter les déformations de propos) ou prévoir des délais au cas où l’on demande des informations que l’interviewé ne peut connaître par cœur (il faut lui laisser le temps de les rechercher) va à l’encours du mode de travail de nombre de vos collègues, qui veulent tout dans l’instant.

    Comme vous le signalez à juste titre, cette exigence de rapidité est compréhensible dans le cas de récits d’actualité imprévue. En revanche, elle l’est moins dans le cas de questions sur des évènements prévus à l’avance (quand quelque chose est annoncée depuis plusieurs mois, il est bizarre que le journaliste prépare son sujet le matin même).

    (Pour vos deux étoiles etc., je vous épargne les explications sur les règles de remboursement et de choix des hôtels pour les fonctionnaires en mission.)

    Commentaire par DM — 14/04/2009 @ 18:18

  13. « il a un titre, un directeur de la rédaction sous tranquilisants à force d’entendre les protestations et les menaces, il est habitué »

    …et aussi un actionnaire à qui, in fine, les dirigeants doivent rendre des comptes. Et l’actionnaire, il aime que la pub rentre. Donc, notamment, il ne faudra pas mécontenter les gros annonceurs.

    Commentaire par DM — 15/04/2009 @ 23:08


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