La Plume d'Aliocha

16/03/2009

L’âme du journalisme

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:24

arton651-dd355L’édition offre parfois de jolies surprises lorsqu’elle sort de la facilité pour proposer des livres originaux. C’est le cas de « Grands reporters, carnets intimes » publié chez l’Elocoquent l’an dernier. Vingt grands reporters français ont accepté de livrer le récit de l’événement qui a marqué leur carrière. De la chute du Mur de Berlin à Gaza et du Vietnam à Beyrouth, ces témoignages emmènent le lecteur au coeur des réflexions intimes des journalistes témoins de ces événements. Ces confessions intéresseront tous ceux qui veulent comprendre le journalisme « de l’intérieur », mais aussi ceux qui ont envie d’avoir une vision plus personnelle des faits marquants des dernières décennies. Les grands reporters évoquent tous la même passion, mais aussi la même inquiétude sur l’avenir d’un métier dévoré par les soucis de rentabilité. Voici quelques-unes de leurs observations à ce sujet :

Extraits 

« Alors que l’on évoque la toute puissance des médias, le journalisme ne m’a jamais paru aussi fragile: pression en tous genres, précarité croissante, bouleversements technologiques, et défiance grandissante des citoyens envers l’information. Au sein de la société de journalistes de Paris-Match, et du Forum national des sociétés de journalistes, je m’implique pour que, au nom des nécessaires mutations et des impératifs économiques, on ne transforme pas la presse en une industrie comme les autres. Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il nous faudrait courir sous les tirs pour des marques. Certains font mine de deviner les changements à venir, mais ils n’ont pas l’air de les comprendre réellement. Si nous vendons nos âmes, nous perdrons nos vocations ». (Caroline Mangez)

« En tant que reporter cameraman, j’ai risqué ma vie pour ce putain de métier et je ne le regrette pas. J’ai aussi compris que le grand reportage était souvent au coin de la rue, que pour comprendre l’autre il fallait l’aimer. Aujourd’hui je suis un rédacteur très inquiet : la communication a pris le pas sur l’information, les pouvoirs de tous poils  se sont emparés de cet outil, de cette arme. Un seul cri : aux armes citoyens ». (Yann Gicquel)

« Je suis assez pessimiste quant à l’avenir du photojournalisme qui n’échappe pas à la loi du marché. La mondialisation et la volonté des grands groupes de s’approprier la propriété intellectuelle des oeuvres photographiques ne font qu’appauvrir ceux qui continuent d’enrichir le patrimoine photographique. Heureusement pour la photographie, il y aura toujours un renouvellement des photographes, et ceux-ci continueront de s’investir personnellement et financièrement. Mais combien d’entre eux arriveront à en vivre décemment ? » (Alain Buu)

Philippe Rochot lui salue les progrès de la technique qui facilitent le métier même s’ils obligent à travailler plus vite. Il observe par ailleurs que le public est de plus en plus exigeant et que les reportages gagnent en qualité. Pour autant, il y a, à ses yeux, un danger :  « je m’inquiète  face à la précarité du métier, les faibles cachets versés aux pigistes, les difficultés pour un journaliste d’obtenir un contrat valable dans une entreprise : les conséquences peuvent être graves sur le résultat de leur travail : négligences, petits moyens, réduction du temps d’enquête et de recherche, tentations d’accepter des voyages payés, ambitions impossibles à satisfaire. Là est sans doute le vrai danger ». 

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Triste constat n’est-ce pas ? Mais rassurez-vous, le livre parle surtout de la passion du journalisme. Si j’ai reproduit ces réflexions qui n’occupent qu’une place mineure au milieu de ces témoignages (quelques lignes dans la partie consacrée à la présentation de chaque journaliste), c’est pour montrer que le diagnostique, vu des journalistes est toujours le même au fond et que nous le partageons tous : la loi du marché a dévoyé l’information. Et le public nous en tient pour responsables alors que nous en sommes les premières victimes. Quelle injustice !

Je sais que quelques-uns de mes confrères me lisent, ce billet leur est tout particulièrement dédié. J’ai ouvert ce blog en septembre dernier sous le coup d’une impulsion et avec un projet un peu fou : défendre et expliquer notre métier là où il était particulièrement attaqué, c’est-à-dire sur Internet où l’on retrouve toutes les critiques que nous connaissons par coeur, mais qui prennent en temps de crise et qui plus est sur le média de demain une dimension particulièrement angoissante. Je ne suis pas spécialisée dans les médias, j’ai dû travailler pour tenter de comprendre la crise qui nous frappe mais aussi chercher à mettre des mots sur la passion qui nous anime tous, du grand reporter à l’obscur rédacteur de presse technique, comprendre pourquoi j’aimais ce métier qui souffre de si peu se connaître. Qu’est-ce que l’information ? Nous le savons mais sommes bien en peine de la définir. Et le journalisme ? Comment formaliser ce que nous faisons tous les jours. Et les valeurs de notre métier, nous les connaissons mais comme elles sont difficiles à verbaliser et plus encore à faire comprendre. Le journalisme souffre de sa nature même : à trop observer le monde, il a oublié de réfléchir sur lui-même. C’est tout à son honneur et tant que la presse ne connaissait pas de difficultés, ce n’était pas grave. Mais aujourd’hui nous voici bien démunis. 

En me plongeant dans les récits et les analyses des meilleurs d’entre nous, j’ai repris confiance. Ce n’est pas le journalisme qui meurt mais le modèle économique de l’industrie qui le supporte et qui viole depuis bien trop longtemps ses valeurs. Je voulais ici donner quelque chose à un métier qui m’avait tant apporté, et c’est encore lui qui m’a fait un cadeau en levant un peu du mystère qui l’entourait. Plus que jamais je crois que nous ne sortirons de cette période difficile qu’en préservant nos valeurs envers et contre tout et en les formalisant dans un code de déontologie, une charte, peu importe, du moment que nous sommes capables de nous fédérer autour d’une déclaration qui sera tout à la fois un credo, la cristallisation d’une identité commune et une arme contre tous ceux qui sont tentés de nier notre métier et de le dévoyer.

Cette crise nous angoisse ? Je me demande si au contraire, nous ne devrions pas nous en réjouir. Puisque le renoncement de la presse au  journalisme mène les entreprises qui nous emploient dans le mur, se dessine alors un espoir, presque une certitude : c’est en renouant avec le vrai journalisme que la presse renaîtra. Certains l’ont déjà compris comme XXI, @si, Marianne, Rue89, Médiapart. D’autres, comme le Canard enchaîné,  ne l’ont jamais oublié. Papier ou web, peu importe, le tout est de rester fidèles à nos valeurs et le public suivra.

Je signale à tous ce site consacré aux grands reporters. Et tant que j’y suis, voyez ce billet de Claude Soula sur Siné, il n’en rédige qu’un par semaine mais toujours de grande qualité. Je vous recommande enfin cet article sur Marianne 2 qui s’interroge sur l’hémorragie des scoops vers l’édition.

12/03/2009

La photographie à l’épreuve de l’éthique

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 09:46

 

exposition_1024_1         Vous vous souvenez de l’affaire de la bague de Rachida Dati effacée de la photo avant sa publication dans le Figaro ? Ou bien encore de la polémique déclenchée par la parution dans Match des photos des talibans supposés à l’origine de de l’embuscade qui a coûté la vie à des soldats français en Afghanistan ? Photo trafiquée, photo qui choque, photo mythique, cruelle, provocatrice, dérangeante, photo artistique ou photo de presse, toutes soulèvent des questions fondamentales. Comment lire une photo ? Comment être sûr qu’elle reflète la réalité et n’a pas été trafiquée ? A qui appartiennent les droits ? Certaines photos doivent-elles être « retouchées » au nom d’un intérêt supérieur à l’information ? La photo d’art peut-elle s’autoriser toutes les provocations ?  

Si ces questions vous interpellent, courez voir la passionnante exposition organisée par la BNF (site Richelieu) intitulée « Controverses ». A travers des dizaines de photos, pour la plupart très célèbres, le parcours retrace l’histoire juridique et éthique de la photographie depuis l’origine jusqu’à nos jours.

Le photographe, témoin, complice, vautour…

Evidemment, je me suis particulièrement intéressée au photo-journalisme. Par exemple à ce document terrible intitulé : « Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim ».  Prise au Soudan en 1993, publiée par le New-York Times, elle valut à son auteur, Kevin  Carter, le Pulitzer en 1994 mais certaines voix s’élevèrent pour critiquer le photographe, allant jusqu’à l’accuser d’être lui-même un vautour. Il se suicidera quelques mois plus tard en laissant ce mot :

« Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance….d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés ».

Cette tragique histoire illustre les questions éthiques qui se posent aux photo-reporters : doivent-ils en toutes circonstances s’en tenir au rôle de témoin ? Où s’arrête le devoir d’informer et où commence la non-assistance à personne en danger ? Peut-on tout photographier ?  Tous apportent la même réponse : il faut témoigner pour espérer une prise de conscience, pour que ces morts ne soient pas inutiles. 

Souvent, les photo-reporters se mettent en danger. C’est la situation qu’illustre une photo de Horst Faas prise au Bangladesh en 1971. Un grand meeting est organisé  sur un champ de course, soudain des indépendantistes arrivent en camion, sortent des miliciens ligotés et les exécutent à la baïonnette au milieu de la foule. Faas et son confrère Michel Laurent, membres de Associated Press, photographient les exécutions et obtiennent le Pulitzer. Ils seront obligés de se défendre contre les accusations de voyeurisme, d’expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas intervenir et craignaient même pour leur vie.

Sans oublier Frank Fournier qui photographia en 1985 Omayra Sanchez, l’adolescente prisonnière d’une coulée de boue en Colombie et qui mourra devant les caméras.Fournier raconte que trois fois il a failli arrêter de photographier. Lui aussi se verra reproché la diffusion du spectacle de cette mort en direct jugée obscène.

« En rencontrant Omayra dans son agonie, j’ai reçu le plus grand hommage au courage et à la vie. Si on cherche des raisons de ne pas regarder cette image, on en trouvera toujours. Elle n’aura comme effet que d’absoudre une fois de plus les criminels et d’avaliser l’amnésie générale ».

Mises en scène et manipulations

On découvre également comment  certaines photos ont été modifiées avant publication. Celle par exemple, restée célèbre, des deux soldats soviétiques accrochant leur drapeau au sommet du Reichstag à Berlin, le 2 mai 1945. D’abord, il ne s’agit pas d’une photo prise sur le vif, mais d’une mise en scène organisée par le photographe, Evgueni Khaldei. Ensuite, lorsqu’il demande l’autorisation de la publier, on remarque que l’un des soldats  porte deux montres, l’Agence Tass demande que soit effacée celle du bras droit pour que les héros ne se transforment pas aux yeux du public en vulgaires pilleurs….Il faudra attendre la Chute du mur de Berlin pour que l’originale non retouchée soit enfin publiée. 

L’exposition présente aussi de nombreuses photos qui ont heurté la morale, artistes provocateurs mettant en scène des enfants nus ou des pratiques sadomasochistes, publicitaires iconoclastes flirtant avec les limites de la pudeur ou du bon goût…

Droits d’auteur, droits à l’image, valeur artistique d’une photo, autant de questions qui ont donné lieu à des polémiques voire à des procès et ont construit peu à peu un droit et une éthique de la photographie.

Âmes sensibles, s’abstenir, la guerre, la souffrance et la mort sont très présentes à travers les travaux des photo-reporters et certaines images sont insoutenables. Âmes pudiques, il vous faudra parfois baisser les yeux. Nombre de ces photos heurtent, dérangent, écoeurent ou révoltent. C’est toute la force de la photographie, c’est aussi son danger.

 

NB : Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le dossier de presse ici. Le catalogue a reçu le prix du Livre d’art contemporain. A ce sujet, pensez à faire un tour à la librairie en sortant. Le choix d’ouvrages est intéressant et certains sont soldés.

10/03/2009

Encore la « faute aux médias » !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 12:11

Ainsi donc, c’est Marianne 2 qui en parle, la crise économique actuelle serait la faute des médias selon Alain Minc, conseiller de toute l’élite française et notamment de notre Président, ces médias qui auraient une fâcheuse tendance à projeter leur propre déprime sur le monde entier. Cessera-t-on un jour de vouloir tuer les messagers de mauvaises nouvelles pour ne pas les entendre, de casser les thermomètres pour faire baisser la fièvre ou de briser les miroirs pour ne plus voir son reflet ?

Une confiance si fragile

Non, Monsieur Minc, la crise n’est pas le fait de médias névrosés qui pollueraient de leur mélancolie la situation qu’ils ont pour mission d’observer et de décrire. Il fut un temps, hélas déjà lointain, où les médias se portaient fort bien ce qui ne les empêchaient pas d’annoncer des catastrophes. Quoiqu’on fasse, il y aura toujours plus d’articles sur les trains qui n’arrivent pas à l’heure que sur ceux qui respectent leurs horaires. Dans le premier cas il y a une information, dans le second, il n’y en a pas.

Cela étant, je comprends votre démarche, c’est celle de nombre de gens qui, comme vous, batifolent dans les hautes sphères économiques et politiques. Il est vrai que les marchés financiers en particulier et l’économie en général fonctionnent essentiellement sur la confiance. Et que cette confiance est toujours à la merci d’un retournement comme en témoignent les agitations des grands indices boursiers à l’heure actuelle. Par conséquent, vous et les vôtres concevez une immense méfiance vis à vis des médias qui sont susceptibles, en annonçant une mauvaise nouvelle, d’affecter des équilibres par définition fragiles, de créer au mieux des réflexes prudents d’attentisme, au pire la panique.  Là-dessus, je ne puis que vous suivre. C’est d’ailleurs cette conviction chez les acteurs économiques qui rend l’exercice du journalisme si difficile en ce moment concernant la crise. Tous nos interlocuteurs parlent avec la plus grande circonspection, se livrent à de la haute voltige en matière de langue de bois, voire parfois mentent quand ils ne préfèrent pas tout simplement se taire. Tous sont tétanisés de peur à l’idée qu’une déclaration un peu trop lucide ne sème la panique et qu’ils en soient à l’origine. Un observateur un peu plus franc que les autres – un de vos amis d’ailleurs – me confiait il y a quelques semaines que seul le sang froid des épargnants français avait permis d’échapper à la faillite de notre système bancaire. Il aurait suffit qu’ils réclament tous de récupérer leurs avoirs en même temps pour que la situation vire à la catastrophe absolue. Nous savons que le « moral des ménages » a également un impact sur la consommation, comme celui des chefs d’entreprise joue sur les décisions d’investissement, et celui des actionnaires sur les cours de bourse. Ruinez le moral de tous ces acteurs en leur annonçant des catastrophes et vous précipiterez la chute. A l’inverse, rassurez-les et vous aurez une chance de faire redémarrer l’activité plus tôt que prévu ou, à tout le moins, de limiter les dégats.

La confiance suppose la franchise

Pour autant, je suis en désaccord avec vous sur deux points fondamentaux. D’abord, il ne faut pas sur-estimer l’influence des médias sur l’opinion. Ce jeu à sens unique, souvent décrit par les détracteurs de la presse, au terme duquel une poignée de journalistes ferait la loi sur l’ensemble d’une population est une fumisterie. Par définition, un média n’est jamais qu’un tuyau, un vecteur, il est le produit de cette opinion générale autant qu’il y participe. La relation est profondément interactive. Le journaliste sent l’opinion, l’absorbe, la retranscrit, parfois l’amplifie mécaniquement en raison de l’audience attachée à son métier, mais il ne la fabrique pas et je doute même qu’il l’influence autrement que très superficiellement. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler comment la constitution européenne, défendue massivement par les médias, a été rejetée tout aussi massivement par les citoyens. La presse avant senti que l’opération serait un échec, elle a tenté d’aller contre l’opinion et elle a été magistralement désavouée.

Ensuite, je trouve qu’il y a quelques chose d’infiniment infantilisant de la part des élites à vouloir dissimuler la réalité aux journalistes et, à travers eux, au public en estimant que l’immense majorité n’est pas en mesure d’appréhender l’étendue et les enjeux d’une situation. Oserais-je faire observer que c’est précisément cette élite si intelligente et si éclairée qui est à l’origine de la catastrophe ? Je crois qu’il serait beaucoup plus sain de dire la vérité, calmement, plutôt que de tenter de minimiser les choses. D’ailleurs, aimeriez-vous, dans un tout autre domaine, que les médias vous cachent un danger de santé publique susceptible de vous concerner simplement pour éviter une panique générale ? Non, n’est-ce pas ?

S’il est vrai que l’économie se fonde essentiellement sur la confiance, je ne crois pas que la confiance puisse reposer sur le mensonge ou la dissimulation. Prétendre le contraire, c’est amorcer la sortie de crise sur de bien mauvaises bases et montrer qu’on n’a tiré aucune leçon des événements récents.

09/03/2009

La presse quotidienne malade du syndicalisme ?

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 13:36

Certains d’entre vous ont sans doute lu qu’une salariée de Libération était en grève de la faim depuis le 10 février pour protester contre son licenciement. Florence Cousin, c’est son nom, est entrée dans l’entreprise il y a 25 ans en tant qu’aide-comptable avant de devenir secrétaire de rédaction. La situation, qui à ma connaissance n’est toujours pas débloquée, est l’occasion de vous dire quelques mots de l’un des syndicats les plus puissants de France et sans doute aussi le plus méconnu : le syndicat du Livre.

Chronique du conflit

Mais voyons d’abord l’enchaînement des faits. Le 13 février, la Filpac-CGT publie un communiqué pour signifier son opposition au licenciement de la journaliste. Deux jours plus tard, ce même syndicat se dit satisfait des négociations, c’est ici. La CGT n’ayant pas l’habitude de plaisanter avec les droits des salariés, on pourrait imaginer que le conflit s’arrête là. D’après un article de Marianne (papier), la secrétaire de rédaction a en effet obtenu une indemnité de départ de 80 000 euros, un an de préavis et une formation longue et financée par le journal. Pas mal en temps de crise et, qui plus est,  dans une entreprise qui n’est pas au mieux. Mais la branche dure du syndicat du Livre ne l’entend pas ainsi. Le 21 février, la parution du journal est bloquée par les syndicalistes des NMPP en témoignage de soutien à la salariée. Pour un journal, ne pas paraître, c’est une catastrophe, surtout quand on s’appelle Libération et qu’on lutte pour survivre. Au passage, on peut se demander au nom de quoi des syndicalistes du système de distribution s’invitent dans un conflit entre un journal et sa salariée. Le 23 février, le CGLCE-CGT débarque dans le hall de Libération, puis il publie 3 jours plus tard un communiqué pour appeler à continuer la lutte. Le 3 mars, deux délégués de la CGT viennent soutenir leur collègue. Florence Cousin devient l’enjeu d’un conflit entre la branche dure des syndicalistes (cglce) et les progressistes (Filpac). Elle accepte une interview dans le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, directeur de Libération répond. Je ne connais pas l’affaire et ne prendrai donc pas parti pour l’un ou l’autre camp. Tout au plus observerai-je qu’une grève de la faim est une démarche inédite à la suite d’un licenciement qui témoigne des méthodes très particulières du syndicat du livre, ce syndicat qui est le cauchemar des éditeurs de quotidiens nationaux depuis des décennies. Notons que l’appel à la grève à Libération n’a pas été suivi. Observons également que Marianne, qui n’est pas à proprement parler un suppôt du capitalisme, évoque l’affaire non pas sous l’angle d’un soutien à la journaliste (une cause pourtant tentante à défendre) mais en décrivant l’affrontement des deux branches syndicales.  Voilà qui m’a donné envie ce week-end de relire « Spéciale dernière, qui veut la mort de la presse quotidienne française ? », l’excellent ouvrage d’Emmanuel Schwartzenberg, journaliste à France Info et grand spécialiste de la presse.  Toutes les informations qui suivent sont extraites de ce livre.

Un syndicat tout puissant depuis plus de 60 ans

Un peu d’histoire d’abord. A la fin de la dernière guerre, la France traque les journalistes qui ont collaboré et confisque les titres qui ont continué de paraître durant l’occupation. Les ouvriers qui ont imprimé et distribué ces écrits s’attendent à subir le même sort.  Sauf que le nouveau pouvoir entend recréer rapidement des journaux et a besoin d’ouvriers compétents. On les absout et on délègue au syndicat CGT le soin de produire les journaux. Le monopole est acté, la presse piégée, mais elle ne le sait pas encore. En face, le gouvernement prône l’absence de concentration des titres, les éditeurs se retrouvent donc isolés face au syndicat tout puissant. Le Livre ne cesse de monter en force dans un contexte très favorable. Les éditeurs avancent en ordre dispersé et ne peuvent donc pas le contrer, par ailleurs, la presse se porte fort bien de sorte qu’on accepte sans ciller des coûts de production hallucinants. Et puis le syndicat a une arme de poids : qu’on le contrarie et n’importe quel ouvrier peut appuyer sur l’un des nombreux boutons rouges qui permettent de bloquer les rotatives en cas de danger et empêcher ainsi l’impression du journal ou bien encore paralyser sa distribution.

L’échec d’une rebellion

La puissance du Livre est absolue. Seul Emilien Amaury, le propriétaire du Parisien,  osera l’affronter en 1975, le conflit durera deux ans jusqu’à ce que le patron rebelle décède d’une chute de cheval.  Ce bras de fer coûtera cher au journal. Il tirait à 750 000 exemplaires en 1975, il tombe à 400 000 exemplaires trois ans plus tard. Par la suite, aucun autre éditeur n’osera se risquer à contrarier le syndicat. La mémoire des grands patrons de presse français est remplie d’anecdotes sur les rapports houleux avec ouvriers du Livre. Il faut dire que les épisodes rocambolesques abondent.  Nouvelles formules préparées dans des caves pour échapper à la vigilance du Livre, conflits ouverts, batailles à coups de batte de base ball, blocage répétés des imprimeries et des centres de distribution etc. S’ils s’étaient unis, les patrons de quotidiens nationaux auraient peut-être réussi à faire front, mais chacun a toujours préféré préserver la paix dans son groupe.  Au plus grand bénéfice des ouvriers du Livre. Selon Emmanuel Schwartzenberg, le salaire minimum de référence d’un rotativiste du Livre s’élève à 3048 euros (chiffres 2006), voire 4000 euros car les heures supplémentaires sont courantes, il suffit de dépasser de quelques minutes l’horaire de base pour pouvoir réclamer le paiement d’une heure de travail en plus. Un cadre touche 5200 euros et un responsable de rotative 6200 euros. Le tout sur 14 mois, avec 9 semaines de congés payés et pour un temps de travail de 32 heures et demie par semaine. Par comparaison, les salaires des ouvriers du Labeur qui impriment les magazines commencent à 2000 euros, ceux des journalistes à 2250 euros.

Evidemment, le sujet était à l’ordre du jour des Etats généraux de la presse. Un chiffre donne l’étendue des dégâts (livre vert page 53) : l’impression de 30 000 exemplaires de l’International Herald Tribune coûte 3854 euros en France contre 2574 euros à Zurich (plus haut tarif concurrent) et 1661 euros (plus bas tarif observé) à Francfort. Cherchez l’erreur. A la suite des Etats généraux de la presse, des négociations devraient s’ouvrir pour refondre le système d’impression et de distribution et tenter d’en diminuer le coût.

Gageons que les discussions seront difficiles…

 

NB : Pour en savoir plus, voyez cet article de Patrick Eveno sur le site de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

05/03/2009

Le mea culpa d’un patron de presse américain

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:30

Alors que le San Francisco Chronicle vient de se placer sous la protection du tristement célèbre « chapter eleven » autrement dit la procédure américaine de sauvegarde des entreprises en difficultés, son patron, explique Libération dans cet article, vient d’admettre qu’il s’était trompé : « J’aurais dû contribuer bien davantage à trouver un moyen d’utiliser le Web pour décupler l’impact du journalisme, tout en impliquant nos lecteurs.» Bel exemple de lucidité qu’on aimerait voir en France plutôt que d’écouter des cris de fin du monde. Vous pourrez lire aussi dans cet article une analyse de Allan Mutter, spécialiste de la presse américaine pour qui le péché originel a été de mettre gratuitement les contenus en ligne. Ce spécialiste évoque encore l’erreur qui a consisté à se défaire des journalistes et à supprimer ainsi la force de différenciation qui réside dans la capacité à créer un contenu unique et de valeur. Et de conclure : « La presse est là pour garder un œil sur le gouvernement. S’il n’y a plus ces contingents de journalistes professionnels, vigilants et raisonnablement bien payés, qui cherchent à mettre en lumière les problèmes, poser des questions et parler pour ceux qui n’ont pas voix au chapitre, la société et la démocratie vont s’appauvrir en l’absence d’une presse vigoureuse ».  A ce sujet, je vous invite à lire ou à relire l’excellent commentaire de mon confrère Didier Specq sous ce billet.

Voyez-vous, la presse me fait penser en ce moment à un bon restaurant de quartier, tenu par des amoureux de la cuisine et du terroir qui, soudain concurrencé par un fast food, déciderait de licencier son chef, d’embaucher un gamin de 17 ans à la place et de remplacer sur sa carte le boeuf bourguignon et la poularde aux morilles par de mauvais hamburgers. Un petit coup de peinture sur les murs, des pancartes racoleuses à l’entrée, un coca offert pour deux sandwichs achetés, et voici qu’on affronte joyeusement le nouveau concurrent sur son terrain ! Nous savons vous et moi qu’il ne lui faudrait pas six mois à ce restaurant pour mettre la clef sous la porte. Alors pourquoi  la presse joue-t-elle à ce jeu mortel ?

Tailler dans les coûts

D’abord parce que en période de difficultés économiques on a tendance à réduire les coûts. Oh, on ne diminue pas les salaires des dirigeants, rassurez-vous, non on préfère se passer de journalistes, trouver des contenus gratuits, faire la danse du ventre à la pub et offrir des cadeaux bonux aux lecteurs, vous savez, ces joujoux sous blister inventés par le célébrisssime Pif gadget. Les journaux sérieux vous offrent encyclopédies et grands écrivains ou philosophes en série et à gogo, les autres des tee shirts, produits de maquillage etc. On appelle ça des « Plus produits ». Le marketing plutôt que le contenu, la forme au lieu du fond, des images et des cadeaux à la place d’un travail journalistique. Ce n’est jamais une bonne idée de prendre les gens pour des imbéciles quand on prétend leur vendre quelque chose…

Ces journalistes qui nous dérangent

Ensuite parce qu’il y a un fond de mépris à la tête de bien des groupes de presse pour les journalistes. Eh oui, ça dérange le journaliste, ça risque toujours de vous ramener un scoop qui va vous mettre en difficultés avec un annonceur ou pire avec un ami politique, ça coûte un journaliste et puis ça travaille en jean baskets,  c’est pas très présentable un journaliste, sa valeur est dans sa tête et dans sa plume pas dans ses fringues, son carnet d’adresse lui sert à faire son métier, pas à jouer au golfe avec des puissants, ça a des états d’âme un journaliste, des valeurs, bref, ça fait ch…. un journaliste. Alors avec la crise, on en profite, dégraissons tout ça, imposons des cadences infernales, le tout est de remplir les cases vides du journal. La qualité ? Quelle qualité ? Pour les génies sortis d’HEC ou d’ailleurs qu’on appelle au chevet d’une rentabilité mourante, la qualité se mesure à la capacité de remplissage. Ils ne savent rien du journalisme, ce qui les intéresse dans une entreprise de presse, ce n’est pas la partie rédactionnelle chapeautée par le directeur de la rédaction, mais le département situé de l’autre côté de la muraille de Chine, la diffusion, la pub : d’un côté les coûts et les ennuis, de l’autre la rentabilité. Piloter un journal c’est gérer en permanence ces deux département qui obéissent à des objectifs, des règles et des valeurs opposés. Quand l’argent manque, le journalisme part à la trappe. Mais alors que reste-t-il à vendre ? Du papier imprimé et des joujoux. Quand on est n’est pas un homme ou une femme de presse, on pense que ça peut suffire. A tort. A ce sujet, voyez le papier du Point sur la faillite de Tribune Co. Il montre que le propriétaire du groupe pensait sauver la presse américaine en faisant entrer le marketing dans les rédactions. Articles courts, photos aguicheuses, nouvelles maquettes et cours dispensés aux journalistes sur la manière « d’atteindre leur cible ». Bref, le paroxysme des dérives que je ne cesse de dénoncer ici. Bien entendu, il a échoué.

Je gage que ces errements n’auront qu’un temps mais il faudra sans doute aller jusqu’au bout de l’erreur pour en mesurer toute l’étendue. Alors, suivant l’éternel mouvement de balancier, on recréera des journaux de qualité avec des vrais journalistes qui proposeront un vrai travail approfondi. Mais d’ici là, que de temps et d’argent perdu.

 

NB : Merci à David, journaliste blogueur de Revue d’actu, d’avoir attiré mon attention sur le papier de Libé.

04/03/2009

Il y a des jours comme ça…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 18:45

Il y a des jours comme ça où l’actualité fait monter si haut mon taux d’adrénaline que j’en reste sans voix (eh oui, ça arrive). Allons, rien que pour se faire un peu mal, voici un florilège des news les plus prurigineuses de la journée (presque) sans commentaires :

Ségolène Royal a accepté de participer à la prochaine émission de Ruquier « On n’est pas couché » : oui amis lecteurs, la même qui s’indigne des photos dans Match au nom de la priorité qui aurait dû être donnée à la Guadeloupe, et donc au nom d’une certaine idée de la politique, va aller se faire chahuter dans une émission de divertissement. Et, au passage, se pipoliser davantage. De qui se moque-t-on ? C’est ici.

– Comfortable David (David Douillet pour les non-anglophones – je l’appelle comme ça depuis qu’un traducteur paresseux a renvoyé à l’un de mes rédac’chefs un article français traduit en anglais où David Douillet était devenu par les miracles de l’exercice Comfortable David) bref, David Douillet et Gilbert Montagné entrent à l’UMP  comme secrétaires nationaux respectivement aux sports et  au handicap. Gageons qu’à l’UMP, « on va s’aimer à toucher le ciel, se séparer, à bruler nos ailes, » etc. Où l’on retrouve notre mélange favori et désormais habituel entre show bizz et politique.

– Et puisque nous sommes sur une thématique de mélange des genres, finissons par Etienne Mougeotte. Le directeur du Figaro faisait partie de la délégation officielle française en déplacement à Charm-El-Cheikh, aux côtés de Bernard Kouchner. Eh oui, les patrons de presse peuvent bien se mettre à jouer un rôle politique si les politiques de leur côté se lancent dans le show bizz et que le show bizz intègre la politique tout en flirtant avec le journalisme.

Je suppose qu’on appelle ça « libérer les énergies ». De mon côté, j’hésite, il va peut-être falloir que je m’inscrive à la Nouvelle Star, ou bien que je m’achète une Rolex. En tout cas, c’est sûr, je ne peux plus  me cantonner à être simplement journaliste. C’est d’un ringard…

03/03/2009

Bravo confrères !

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 16:50

Un commentateur de ce blog, Javi, vient de m’alerter sur la création d’un nouveau magazine par une poignée de jeunes journalistes qui en sont déjà à leur deuxième titre, malgré la crise de la presse, du journalisme, de la finance, la concurrence du web etc, etc. C’est à lire ici. Et vous pouvez aller voir leur site . Bravo et longue vie !

Touche pas à ma com’

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 10:09

On dit que Ségolène Royal a lancé un référé contre Paris-Match et qu’elle réclame 50 000 euros de dommages intérêts. Etonnante action en justice. A voir les photos publiées, on doute qu’elles aient été volées, franchement.

Mais supposons que ce soit le cas, pour la commodité du raisonnement. Il faut lire ou relire un article de l’excellente revue Médias de cet hiver pour y voir plus clair. Il s’agit d’une interview de Dominique Besnehard, vous savez, le conseiller des stars, Isabelle Adjani, Laetitia Casta, Sylvie Vartan etc. Enfin, il refuse le terme de conseiller et préfère se qualifier « d’indicateur d’opinion et d’émotion ». Allez comprendre, c’est le genre de formule que prisent les spécialistes de communication et que j’ai du mal à saisir. C’est lui qui  a conseillé à Ségolène Royal de changer de style. Lui aussi qui l’a emmenée voir des spectacles et rencontrer des artistes comme Jeanne Moreau: « ces gens-là lui ont parlé simplement et elle a senti qu’il fallait qu’elle libère quelque chose ». Le spectacle où elle est apparue métamorphosée, en tunique bleue sur scène, c’est encore lui. « La soirée du Zénith n’était pas politique » explique-t-il « c’était un discours sur la fraternité, sur l’homme ». Possible, mais c’était surtout un show avec des chanteurs. Résultat ? « Les médias ont réduit ces 4 heures a : elle a changé de look. C’est vraiment dégueulasse » s’indigne l’indicateur d’opinion et d’émotion. Et celui-ci de se plaindre des journalistes qui durant la campagne trouvaient qu’elle avait « l’air d’une bonne soeur » et pensent aujourd’hui qu’elle semble « sortir de Katmandou ». En effet, on s’énerverait à moins.

Reste à savoir si ce sont les journalistes qui ne comprennent rien ou le conseiller qui s’est planté.  Personnellement, les rares images que j’ai vues de ce show m’ont fait sourire, j’ai trouvé qu’elle ressemblait à Chantal Goya et je m’attendais à chaque instant à voir sortir des coulisses un gigantesque Sarkozy en peluche sous les huées de la foule. Je comprends mes confrères qui n’ont pas marché, que voulez-vous que des journalistes politiques écrivent sur un sujet pareil ? On leur propose un changement de look, ils décrivent un changement de look, ce qui a le mérite d’être exact. Ensuite, qu’ils aient été étanches au grand spectacle d’humanisme et ne soient pas rentrés les yeux plein de larmes d’émotion écrire des articles dégoulinant d’adoration, c’est non seulement leur droit mais surtout leur devoir. La politique c’est pas du cinéma, même si ça consiste aussi parfois à rêver ensemble.

Pour en revenir au procès contre Match, il montre un réel embarras de Ségolène Royal vis à vis de son image bien plus qu’une volonté de protéger sa vie privée. D’ailleurs, elle l’avoue elle-même en se plaignant qu’on publie des photos de son couple pendant les événements en Guadeloupe. Au fond, elle aurait préféré que Match s’en tienne à son action sur l’île, quitte à mettre en vignette une petite photo de son escapade amoureuse : beaucoup de politique et un peu de glamour. L’humanisme en une et la tendresse en pied de page, pour achever de conquérir le lecteur.  C’est ça, à mon sens, le coeur du sujet. La femme politique libre qui tente de briser son image de bonne soeur ne lui plaît plus. L’effort de transformation accompli n’a pas eu les résultats escomptés. L’épisode Katmandou est clos ou, à tout le moins, en stand by. Le problème, c’est que les journalistes ne sont pas des relais de communication. Même quand ils donnent dans le People, ils continuent de décrire ce qu’ils voient, ce qui les intéresse et pas ce qu’on veut leur faire dire. Ils en seront quitte pour un procès, et c’est un moindre mal. Tout le monde n’a pas les moyens de réclamer la tête d’un rédacteur en chef.

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