La Plume d'Aliocha

28/03/2009

Autopsie d’un lynchage ordinaire

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:33

Allons, la semaine a été épuisante à plus d’un titre et je m’étais juré de me taire. Il faut croire que les serments qu’on se fait à soi-même sont faits pour être violés. Par conséquent, je vais revenir brièvement sur la bataille qui s’est déroulée sous le billet d’Eolas intitulé « Avocat commis d’office : le grand n’importe quoi du Figaro ». 

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, le Figaro a eu l’audace de publier un article remettant en cause quelques lieux communs sur l’aide juridictionnelle d’où il ressort que le système est coûteux pour  l’Etat, qu’il ne fonctionne pas de manière optimale mais qu’il constitue un marché pour la profession bien que les indemnisations versées aux avocats soient ridiculement faibles. Tout ceci est incontestablement exact mais la présentation a heurté notre avocat préféré pour des raisons évidentes : il est avocat et il pratique l’aide juridictionnelle. 

Je ne lui conteste pas le droit de critiquer un article de presse, et je crois son indignation sincère, tout au plus regretterais-je chez lui une légère tendance à l’excès. Ce papier ne valait pas le prix Albert Londres, il ne méritait pas non plus le lynchage de son auteur. Cela étant, je trouve les mécanismes de la querelle si intéressants que je lui pardonne bien volontiers son emportement.

Commençons par la presse. Celle-ci est perpétuellement l’otage des sujets qu’elle traite. Ceux dont elle parle lui dénient le droit de se pencher sur eux et peuvent déraper très vite de l’agacement à la colère  si en plus le journaliste à l’outrecuidance  de révéler ce qu’ils préféraient, au choix, ne pas voir ou cacher. Certains n’aperçoivent très sincèrement pas les défauts que nous mettons en évidence, d’autres, plus initiés, nous ordonnent de ne pas les déranger. C’est si classique que le rôle d’un directeur de la rédaction consiste en grande partie à gérer les psychodrames déclenchés chaque jour par ses journalistes. Non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ont une fâcheuse tendance à embêter le monde. Normal, c’est leur métier. Certaines attaques confinent parfois au ridicule achevé, nous y sommes habitués. J’ai souvenir d’un reportage sur l’élevage des volailles en batterie dans lequel des journalistes se promenaient sur un marché la caméra sur l’épaule. Les voilà qui s’arrêtent sur un stand et demandent à l’aimable commerçant si ses oeufs sont des oeufs de ferme. « Bien sûr » répond l’homme avec un sourire radieux et la cliente de confirmer : « ses produits sont exceptionnêêêls madame, je ne me fournis qu’ici, c’est le top de la qualité ». Nos journalistes, curieux comme il se doit, regardent les oeufs et ô surprise, aperçoivent que le petit code rouge imprimé sur la coquille n’est pas celui d’un oeuf de ferme mais de batterie. Ils le font observer poliment et devinez quoi ? Voilà notre honnête commerçant tout de suite moins courtois qui se met à hurler « vous les journalistes vous racontez n’importe quoi, comment voulez-vous qu’on vous fasse confiance, vous mentez ! « Hein, ça ne vous rappelle rien ? Eh si, le fameux journaliste imbécile, qui n’est autre que le journaliste qui dérange. 

Voyons maintenant comment s’orchestre un lynchage via un blog. Commencez par prendre un blogueur doué d’un fort ascendant en raison de son ancienneté et de sa qualité. Dotez le d’une verve certaine, d’une belle plume et donnez lui un ennemi à abattre. Veillez à être soigneux sur le choix de l’ennemi, il faut qu’il soit aisément détestable, un article de presse par exemple fera très bien l’affaire, les journalistes sont irritants et en plus ils ne se défendent pas. Et puisque nous sommes sur le web, choisissez  un journal de droite bien conservateur comme il faut. Cela permettra à l’esprit naturellement contestataire des internautes de s’épanouir. Une fois que vous avez tout cela en main, rédigez un billet au vitriol dans lequel vous prendrez soin d’insérer des explications techniques sophistiquées pour asseoir la crédibilité de votre propos. La charge doit être brutale et péremptoire, ne laissez surtout pas au lecteur le moindre espace pour respirer, il y insinuerait le doute et l’effet serait manqué. Puis mettez en ligne et attendez. Vous ne tarderez pas à voir arriver la cohorte de vos fidèles. Après les remerciements d’usage, surgira le plus beau témoignage de votre succès : des gens qui n’ont pas lu le document que vous critiquez et ne connaissent en outre strictement rien du sujet que vous traitez encenseront votre billet. Vous trouviez que l’article était mauvais, ils le jugeront calamiteux, vous expliquiez qu’il était contestable techniquement, ils parleront de mensonge délibéré, vous  aviez pris soin de suggérer qu’il était sans doute orienté, ils dénonceront le complot avéré. Vous pouvez passer à autre chose, la mayonnaise a pris. Bien sûr, au milieu de 200 commentaires, il y aura bien un ou deux esprits libres pour faire observer que bon, c’est vrai, il n’est pas terrible ce papier (voyez le soin qu’ils mettent à ne pas vous déplaire, c’est normal vous les impressionnez) mais quand même, il y a des choses intéressantes dedans. N’y prêtez pas attention, la horde de vos admirateurs aura vite fait de les contredire, avançant même des arguments que vous n’auriez pas osé soutenir. Et ils le feront en votre nom, sûrs de leur bon droit, heureux de vous plaire. Eh oui, vous êtes l’Autorité, leur Autorité, leur Maître à penser. Et vous songerez alors, peut-être,  que « L’indignation morale est une stratégie commune pour conférer de la dignité aux imbéciles ». (Mc Luhan, cité par Tom Wolfe dans le Bûcher de Vanités). Après tout qu’importe, vous leur avez fait du bien, les voilà plus dignes, du coup c’est sûr, ils reviendront.

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