La Plume d'Aliocha

18/03/2009

Pitié pour les journalistes

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 18:52

Allons, bon. Voici qu’Eolas s’en va joyeusement taper sur ma profession pour protéger son église, qui est aussi la mienne. Ce qui me place dans l’obligation aussi ferme qu’amicale d’animer le débat en le contredisant. Allez donc lire son billet , si ce n’est déjà fait, et revenez. Quand je l’ai lu moi-même, j’ai songé, « voilà des éclaircissements intéressants et bienvenus sur ces trois affaires« . Pour autant, était-il nécessaire de taper sur la presse, je le pense pas.

Moi aussi j’ai été irritée ce matin d’entendre sur BFM la déclaration du Pape sur le préservatif suivie d’une réaction indignée de je ne sais plus qui. Et moi aussi j’ai songé intérieurement que mes confrères synthétisaient à l’extrême. Mais au fond, pouvaient-ils faire autrement que de relater cette déclaration et de faire réagir un contradicteur ? Deux logiques s’affrontent ici, l’une spirituelle proposant une solution de nature religieuse, l’autre pragmatique, prenant acte d’un problème concret et y apportant une réponse concrète. La déclaration du Pape est totalement incompréhensible sauf à l’interpréter comme elle doit l’être, c’est-à-dire comme une invitation à la fidélité et à l’abstinence. Je doute que le fond du message ait échappé à qui que ce soit. La vraie question consiste à se demander s’il est judicieux en l’état de lancer ce message tel quel et s’il ne vaudrait pas mieux dire que le préservatif est impératif mais que, idéalement, il faudrait surtout progresser dans l’approche de la sexualité. C’est le débat qu’a lancé le Pape et qu’a relayé la presse en rendant compte de ses propos, je ne vois pas en quoi elle a mal fait. Bien sûr, l’opinion majoritaire s’accordant à considérer que l’urgence est d’enrayer l’épidémie grâce au préservatif, le fait que les journalistes citent une position contraire de Benoît XVI va forcément irriter bien des esprits contre l’Eglise. Et c’est la crainte de cette irritation qui incite à en vouloir à la presse. Comme d’habitude, on s’en prend au messager et on le soupçonne de lancer un procès là où il ne fait que lever un débat. Allons, personne n’a forcé le Pape à tenir ces propos, les journalistes n’ont rien inventé, qu’on leur fiche un peu la paix.

Voyons maintenant le cas de la petite fille brésilienne, l’évêque a bien prononcé des excommunications or, que je sache, il est un représentant de l’Eglise. Que ces excommunications aient été annulées ensuite ne change rien à la première information qui était juste et qui, surtout, méritait d’être diffusée non pas pour booster les ventes, cher Eolas, rompez donc avec cette vision caricaturale de notre métier, mais parce que l’une de nos missions  consiste à  dénoncer ce qui nous parait injuste. Or, là, question injustice, il me semble que nous étions servis ! Imaginez un instant que cette affaire soit demeurée secrète, qui nous dit que ces excommunications auraient été levées ? Le fait que cette triste affaire  fasse vendre, ce qui reste à démontrer, est-il plus choquant que de voir un avocat gagner sa vie en défendant des délinquants ? Dira-t-on de ce-dernier qu’il se nourrit du crime ? Reprochera-t-on au médecin de bâtir sa fortune sur la maladie ? Ah, mais me direz-vous, la presse ne s’est pas empressée de réhabiliter l’Eglise, c’est bien la preuve qu’il est  plus vendeur de l’attaquer que de la défendre ! Non, c’est simplement que notre fonction première est de révéler les injustices pour que d’autres que nous puissent agir. Une fois que c’est fait, nous passons à autre chose. Il y a tant à faire.

Reste l’affaire Williamson et notre avocat préféré d’entrer avec bonheur dans une explication détaillée de la réalité, que je salue au passage. Seulement voilà, de là à dire que c’est pour « faire un tabac sur le lectorat juif » que la presse a sorti le dossier, non, mille fois non.  J’ose espérer que cet argument n’est que le signe d’un regrettable emportement. Au demeurant, on pourra bien m’opposer toutes les analyses juridiques les plus fines, il n’en demeure pas moins que, bon an mal an, cet individu a bien proféré des propos négationnistes et a bien été inclus dans un mouvement que je qualifierais de « rapprochement », ne sachant trop quel mot utiliser pour éviter les byzantinismes interprétatifs. Qu’il soit évêque ou non, ne change rien, dès lors qu’il s’est présenté comme tel dans le cadre d’un schisme aujourd’hui en passe d’être surmonté. Et ça pose tellement question que vous-même qualifiez l’Eglise de « maladroite et imprudente ».  

Evidemment, par trois fois l’image de l’Eglise a été écornée. C’est fâcheux, mais il aurait été encore plus fâcheux de taire la vérité. Notre vocation est de soulever des débats, dénoncer des injustices, alerter sur des scandales, pas de protéger ou redorer le blason de telle ou telle institution. Quant au traitement de ces affaires, les journalistes doivent être brefs, rapides et compréhensibles par tous, n’en déplaise aux intelligences immenses qui ne trouvent pas leur compte dans ces simplifications. Elles devraient au moins être heureuses d’avoir de quoi gloser. Aux spécialistes ensuite de se lancer dans des débats et des exégèses sans fin que la presse ne manquera pas de relayer. Même si tout le monde alors sera passé à autre chose, y compris ceux qui lui reprochaient de ne pas avoir approfondi les différents sujets qu’elle avait levés.

Ô rage, ô désespoir, ô ministère ennemi !

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:15

          Tiens, je me disais ce matin qu’il était temps de vous expliquer le quotidien d’un journaliste. Je suis sûre que vous vous dites que le plus dur à trouver dans ce métier, c’est le scoop, celui qui vous vaudra le Pulitzer, le prix Albert Londres, ou simplement un grognement de satisfaction du rédacteur en chef. Ben non. Le plus dur dans le journalisme, c’est de trouver l’information de base, la plus évidente, celle qui en principe nous est due, tant en qualité de citoyen que de journaliste : l’état d’avancement des mesures d’application d’une réforme. Hein, ça semble simple ? Un petit coup de fil au service presse du ministère concerné et hop, c’est fait. Ledit service n’attendait que cet appel pour mettre en valeur son ministre, montrer qu’il ne se contente pas d’annoncer mais qu’il agit, et vite encore. La loi en question a été publiée fin janvier, le décret doit donc être sur les rails, que dis-je, déjà sur le bureau du Conseil d’Etat et peut-être même en attente de publication au JO, lequel JO ne se tient lui-même plus de joie à l’idée de publier le précieux document.

Une voix amie va bientôt vous répondre…ou pas !

Pourtant, je ne sais quelle intuition m’a poussée à m’y prendre en avance, allez savoir pourquoi. Du coup, pour un papier à rendre aujourd’hui, j’ai commencé à appeler ledit ministère mercredi dernier et je me disais, « ma belle, tu exagères, tu prends trop d’avance, tu vas donner de mauvaises habitudes à ton rédac’chef si tu envoies tes papiers avant la date fatitique ». J’ten fiche, oui.

Mercredi dernier donc, 10h, j’appelle remplie d’espoir un numéro spécial qu’on m’a donné exprès.Et oui, faut être un peu pistonné pour appeler la com’ de certains ministères. Rien, de longues sonneries dans le vide. J’essaie une heure plus tard, toujours rien, même pas le retour idiot au standard et la voix indifférente de la standardiste qui vous demande trois tonnes d’explications inutiles, avant de vous re-balancer sur la ligne que vous avez essayée vous-mêmes et qui ne mène nulle part puis d’achever de vous vriller les nerfs en vous disant « le poste ne répond pas ». Sans blague !  

11h : Je décide de me retourner vers le circuit officiel. On me propose trois contacts presse, rien que pour moi. Je me lance. Dix minutes d’explications circonstanciées à une répondante qui ne comprend pas un traître mot du sujet et pour qui la procédure réglementaire semble aussi absconse qu’un exposé sur la physique quantique à une classe de maternelle. Elle prend néanmoins un air mi-rassurant, mi-inspiré pour me dire « le communiquant est en ligne, il vous rappelle » et elle raccroche. Ah ? Et il rappelle qui, le « communiquant », vu qu’elle n’a pas pris mon numéro de téléphone ? Et puis c’est quoi un communiquant ? je ne veux pas parler à un communiquant moi, je veux parler à quelqu’un qui soit capable de répondre à cette question simple : pour quand est prévue la parution de ce décret ? Inutile de m’envoyer sur un pro du marketing politique.

Midi : Du coup, une heure plus tard, je rappelle. Autre répondante, à qui il faut tout réexpliquer avant de m’entendre répondre « le communiquant est en réunion, il vous rappelle ». Cette fois je ne lache pas et débite mon numéro de téléphone à la fille qui me répond « Ah oui, vous faites bien de me le préciser » (bon sang, Sainte Rita, priez pour moi, j’ai comme une mauvais pressentiment).

Il est déjà 15h,  je rappelle, c’est la première répondante, qui me dit que le Communiquant est en ligne. Et là  je ne peux pas m’empêcher « ben dites-moi, il communique drôlement votre communiquant ! ». Et la fille de glousser avant de me promettre, pour la énième fois, qu’il me rappelle. Tu parles, Charles !

16h : maintenant je suis rodée, et réglée comme une horloge suisse, toutes les heures, je rappelle, c’est décidé. Sauf qu’on approche de l’horaire de bouclage des quotidiens, du coup, la ligne ne répond même plus et me voilà confrontée à un disque, vous savez celui avec la petite musique qui vrille les nerfs.

17h : la situation devenant critique, j’accélère le rythme et me lance joyeusement dans une opération de harcèlement. « Ah c’est vous » (chic elle me reconnait, on avance !), le communiquant est toujours en ligne, le mieux est que vous attendiez qu’il vous rappelle ». Je lui fais observer à cet instant précis que j’attends ce moment magique depuis midi. « Je sais, rétorque la répondante, je lui ai laissé votre message ». Heureusement dites-moi, parce que sinon…

18h : coucou c’est re-moi. « Ah, vous n’avez pas de chance, le communiquant est en réunion ». Non, j’ai pas de chance en effet, il commence à me pomper l’air ce communiquant qui communique avec la terre entière sauf avec moi, pour un peu, je ferais une crise de jalousie, là, comme ça au téléphone, pour un homme dont je ne sais rien et même pas le nom, mais qui est devenu soudainement mon obsession, mon unique désir dans la vie, mon fantasme absolu.

19h : ultime tentative, la ligne sonne dans le vide, le communiquant est parti. Misère……..

A ce stade précis de l’histoire, quelques petites explications s’imposent. Notamment sur la psychologie du communiquant de base. Le communiquant a des « journalistes amis », ceux qu’il connaît, c’est à eux qu’il répond en priorité. Si vous avez un poste élevé dans un grand journal, vous mettez toutes les chances de votre côté. En revanche, si vous être free lance et qu’en plus vous travaillez pour la presse technique, vous êtes tout en bas de l’échelle de valeurs dudit communiquant. Vos chances d’obtenir une réponse sont équivalentes au zéro absolu. Là, j’étais un peu sûre de moi, j’appelais au nom d’un grand quotidien, ben non, loupé. Visiblement, ce communiquant ne parle qu’à ses amis, ne répond qu’aux questions qui l’intéressent. Et n’est même pas foutu de trouver dans son équipe un sous-fifre pour me répondre. Mais vous devez vous dire, il doit bien y avoir une façon de contourner la com’. Eh non, impossible, la com’ est incontournable sur mon sujet, c’est la station d’aiguillage et le bureau de censure. Si elle vous donne un nom et qu’elle autorise parallèlement ce « nom » à vous parler, c’est bon. Dans le cas contraire, à part le cambriolage ou la prise d’otage, je ne vois pas de solution. Et encore, si mon sujet était brûlant, j’utiliserais l’arme fatale : « si vous ne me répondez pas, j’écris dans l’article que le ministère se refuse à tout commentaire ». Ou pire, « faute de réponse, j’en déduirais que mes informations sont exactes et préciserai dans l’article :« le ministère ne dément pas ». Mais là, vous voulez que je les menace de quoi ? 

Les solutions extrêmes

Le lendemain, one more time. Cette fois, nouvelle répondante, plus agréable. « On ne vous a pas rappelée, ça c’est pas bien ». (Non c’est pas bien, confirme en grinçant une vilaine petit voix au fond de moi, mais bon, je ne vais pas non plus m’en prendre à cette âme enfin compatissante). « Faut-il que j’envoie un mail ? »lui dis-je, tout en songeant « et pourquoi pas un coursier à cheval tant qu’on y est, bande d’incompétents, charlots, tirs-au-flancs » etc « Excellente idée ! » me repond la voix amie et la voilà qui me dicte l’adresse mail la plus vicieuse que j’ai vue de ma vie, un truc à faire 4 erreurs minimum même en étant utltra-attentif, à croire qu’on fait tout là-dedans pour échapper aux questions de la presse. M’en fout, je demande un accusé réception, au moins on ne me fera pas le coup du « ah mais on ne l’a pas reçu votre mail ». Et devinez quoi ? Ils l’ont reçu mon mail. 

Fichus bureaucrates !

Sauf que, si vous avez suivi et opéré un rapide calcul de tête, vous savez que ça fait 7 jours que je l’ai envoyé ce mail. Et rien. Dans un ultime geste de désespoir digne d’Antigone, je l’ai renvoyé hier, mais je sais bien au fond que je ne l’aurai pas mon info. Et j’évite de rappeler, je risque de perdre mon sang froid et de le regretter. Si vous saviez l’espèce de fureur tellurique qui m’agite en ce moment, le nombre de noms d’oiseaux qui me traversent la tête en escadrille à chaque fois que je pense à ce fichu service de com’. Bon sang, c’est quand même pas dur de transférer mon mail à un obscur bureautier, bâtiment Z’, entresol, couloir C, local 403 bis et de renvoyer ensuite un mot, « texte en cours de rédaction, sortie attendue aux alentours de fin avril ». Des nèfles ! Le communiquant, il ne voulait pas communiquer avec moi. Et là je songe, la larme à l’oeil, à la déception de mes gentils lecteurs. Tiens, puisqu’il me reste quelques heures avant le bouclage, je vais essayer l’attendrissement, qui sait, ça marchera peut-être : « et ils vont faire quoi les lecteurs de mon journal, quand il vont ouvrir en tremblant d’émotion leur quotidien préféré et qu’ils ne trouveront pas l’information qu’ils attendaient le coeur battant ? Hein, vous y pensez à ça ? Bandes de bureaucrates sans coeur ? »  

A propos, la prochaine fois qu’un journaliste vous annonce la parution d’un décret et vous donne une date approximative, pensez à lui envoyer des chocolats !

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