La Plume d'Aliocha

16/03/2009

L’âme du journalisme

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 11:24

arton651-dd355L’édition offre parfois de jolies surprises lorsqu’elle sort de la facilité pour proposer des livres originaux. C’est le cas de « Grands reporters, carnets intimes » publié chez l’Elocoquent l’an dernier. Vingt grands reporters français ont accepté de livrer le récit de l’événement qui a marqué leur carrière. De la chute du Mur de Berlin à Gaza et du Vietnam à Beyrouth, ces témoignages emmènent le lecteur au coeur des réflexions intimes des journalistes témoins de ces événements. Ces confessions intéresseront tous ceux qui veulent comprendre le journalisme « de l’intérieur », mais aussi ceux qui ont envie d’avoir une vision plus personnelle des faits marquants des dernières décennies. Les grands reporters évoquent tous la même passion, mais aussi la même inquiétude sur l’avenir d’un métier dévoré par les soucis de rentabilité. Voici quelques-unes de leurs observations à ce sujet :

Extraits 

« Alors que l’on évoque la toute puissance des médias, le journalisme ne m’a jamais paru aussi fragile: pression en tous genres, précarité croissante, bouleversements technologiques, et défiance grandissante des citoyens envers l’information. Au sein de la société de journalistes de Paris-Match, et du Forum national des sociétés de journalistes, je m’implique pour que, au nom des nécessaires mutations et des impératifs économiques, on ne transforme pas la presse en une industrie comme les autres. Je n’arrive pas à me faire à l’idée qu’il nous faudrait courir sous les tirs pour des marques. Certains font mine de deviner les changements à venir, mais ils n’ont pas l’air de les comprendre réellement. Si nous vendons nos âmes, nous perdrons nos vocations ». (Caroline Mangez)

« En tant que reporter cameraman, j’ai risqué ma vie pour ce putain de métier et je ne le regrette pas. J’ai aussi compris que le grand reportage était souvent au coin de la rue, que pour comprendre l’autre il fallait l’aimer. Aujourd’hui je suis un rédacteur très inquiet : la communication a pris le pas sur l’information, les pouvoirs de tous poils  se sont emparés de cet outil, de cette arme. Un seul cri : aux armes citoyens ». (Yann Gicquel)

« Je suis assez pessimiste quant à l’avenir du photojournalisme qui n’échappe pas à la loi du marché. La mondialisation et la volonté des grands groupes de s’approprier la propriété intellectuelle des oeuvres photographiques ne font qu’appauvrir ceux qui continuent d’enrichir le patrimoine photographique. Heureusement pour la photographie, il y aura toujours un renouvellement des photographes, et ceux-ci continueront de s’investir personnellement et financièrement. Mais combien d’entre eux arriveront à en vivre décemment ? » (Alain Buu)

Philippe Rochot lui salue les progrès de la technique qui facilitent le métier même s’ils obligent à travailler plus vite. Il observe par ailleurs que le public est de plus en plus exigeant et que les reportages gagnent en qualité. Pour autant, il y a, à ses yeux, un danger :  « je m’inquiète  face à la précarité du métier, les faibles cachets versés aux pigistes, les difficultés pour un journaliste d’obtenir un contrat valable dans une entreprise : les conséquences peuvent être graves sur le résultat de leur travail : négligences, petits moyens, réduction du temps d’enquête et de recherche, tentations d’accepter des voyages payés, ambitions impossibles à satisfaire. Là est sans doute le vrai danger ». 

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Triste constat n’est-ce pas ? Mais rassurez-vous, le livre parle surtout de la passion du journalisme. Si j’ai reproduit ces réflexions qui n’occupent qu’une place mineure au milieu de ces témoignages (quelques lignes dans la partie consacrée à la présentation de chaque journaliste), c’est pour montrer que le diagnostique, vu des journalistes est toujours le même au fond et que nous le partageons tous : la loi du marché a dévoyé l’information. Et le public nous en tient pour responsables alors que nous en sommes les premières victimes. Quelle injustice !

Je sais que quelques-uns de mes confrères me lisent, ce billet leur est tout particulièrement dédié. J’ai ouvert ce blog en septembre dernier sous le coup d’une impulsion et avec un projet un peu fou : défendre et expliquer notre métier là où il était particulièrement attaqué, c’est-à-dire sur Internet où l’on retrouve toutes les critiques que nous connaissons par coeur, mais qui prennent en temps de crise et qui plus est sur le média de demain une dimension particulièrement angoissante. Je ne suis pas spécialisée dans les médias, j’ai dû travailler pour tenter de comprendre la crise qui nous frappe mais aussi chercher à mettre des mots sur la passion qui nous anime tous, du grand reporter à l’obscur rédacteur de presse technique, comprendre pourquoi j’aimais ce métier qui souffre de si peu se connaître. Qu’est-ce que l’information ? Nous le savons mais sommes bien en peine de la définir. Et le journalisme ? Comment formaliser ce que nous faisons tous les jours. Et les valeurs de notre métier, nous les connaissons mais comme elles sont difficiles à verbaliser et plus encore à faire comprendre. Le journalisme souffre de sa nature même : à trop observer le monde, il a oublié de réfléchir sur lui-même. C’est tout à son honneur et tant que la presse ne connaissait pas de difficultés, ce n’était pas grave. Mais aujourd’hui nous voici bien démunis. 

En me plongeant dans les récits et les analyses des meilleurs d’entre nous, j’ai repris confiance. Ce n’est pas le journalisme qui meurt mais le modèle économique de l’industrie qui le supporte et qui viole depuis bien trop longtemps ses valeurs. Je voulais ici donner quelque chose à un métier qui m’avait tant apporté, et c’est encore lui qui m’a fait un cadeau en levant un peu du mystère qui l’entourait. Plus que jamais je crois que nous ne sortirons de cette période difficile qu’en préservant nos valeurs envers et contre tout et en les formalisant dans un code de déontologie, une charte, peu importe, du moment que nous sommes capables de nous fédérer autour d’une déclaration qui sera tout à la fois un credo, la cristallisation d’une identité commune et une arme contre tous ceux qui sont tentés de nier notre métier et de le dévoyer.

Cette crise nous angoisse ? Je me demande si au contraire, nous ne devrions pas nous en réjouir. Puisque le renoncement de la presse au  journalisme mène les entreprises qui nous emploient dans le mur, se dessine alors un espoir, presque une certitude : c’est en renouant avec le vrai journalisme que la presse renaîtra. Certains l’ont déjà compris comme XXI, @si, Marianne, Rue89, Médiapart. D’autres, comme le Canard enchaîné,  ne l’ont jamais oublié. Papier ou web, peu importe, le tout est de rester fidèles à nos valeurs et le public suivra.

Je signale à tous ce site consacré aux grands reporters. Et tant que j’y suis, voyez ce billet de Claude Soula sur Siné, il n’en rédige qu’un par semaine mais toujours de grande qualité. Je vous recommande enfin cet article sur Marianne 2 qui s’interroge sur l’hémorragie des scoops vers l’édition.

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