La Plume d'Aliocha

12/03/2009

La photographie à l’épreuve de l’éthique

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 09:46

 

exposition_1024_1         Vous vous souvenez de l’affaire de la bague de Rachida Dati effacée de la photo avant sa publication dans le Figaro ? Ou bien encore de la polémique déclenchée par la parution dans Match des photos des talibans supposés à l’origine de de l’embuscade qui a coûté la vie à des soldats français en Afghanistan ? Photo trafiquée, photo qui choque, photo mythique, cruelle, provocatrice, dérangeante, photo artistique ou photo de presse, toutes soulèvent des questions fondamentales. Comment lire une photo ? Comment être sûr qu’elle reflète la réalité et n’a pas été trafiquée ? A qui appartiennent les droits ? Certaines photos doivent-elles être « retouchées » au nom d’un intérêt supérieur à l’information ? La photo d’art peut-elle s’autoriser toutes les provocations ?  

Si ces questions vous interpellent, courez voir la passionnante exposition organisée par la BNF (site Richelieu) intitulée « Controverses ». A travers des dizaines de photos, pour la plupart très célèbres, le parcours retrace l’histoire juridique et éthique de la photographie depuis l’origine jusqu’à nos jours.

Le photographe, témoin, complice, vautour…

Evidemment, je me suis particulièrement intéressée au photo-journalisme. Par exemple à ce document terrible intitulé : « Vautour guettant une petite fille en train de mourir de faim ».  Prise au Soudan en 1993, publiée par le New-York Times, elle valut à son auteur, Kevin  Carter, le Pulitzer en 1994 mais certaines voix s’élevèrent pour critiquer le photographe, allant jusqu’à l’accuser d’être lui-même un vautour. Il se suicidera quelques mois plus tard en laissant ce mot :

« Je suis hanté par ces souvenirs persistants de massacres, de cadavres, de haine, de souffrance….d’enfants affamés ou blessés, de tireurs exaltés ».

Cette tragique histoire illustre les questions éthiques qui se posent aux photo-reporters : doivent-ils en toutes circonstances s’en tenir au rôle de témoin ? Où s’arrête le devoir d’informer et où commence la non-assistance à personne en danger ? Peut-on tout photographier ?  Tous apportent la même réponse : il faut témoigner pour espérer une prise de conscience, pour que ces morts ne soient pas inutiles. 

Souvent, les photo-reporters se mettent en danger. C’est la situation qu’illustre une photo de Horst Faas prise au Bangladesh en 1971. Un grand meeting est organisé  sur un champ de course, soudain des indépendantistes arrivent en camion, sortent des miliciens ligotés et les exécutent à la baïonnette au milieu de la foule. Faas et son confrère Michel Laurent, membres de Associated Press, photographient les exécutions et obtiennent le Pulitzer. Ils seront obligés de se défendre contre les accusations de voyeurisme, d’expliquer pourquoi ils ne pouvaient pas intervenir et craignaient même pour leur vie.

Sans oublier Frank Fournier qui photographia en 1985 Omayra Sanchez, l’adolescente prisonnière d’une coulée de boue en Colombie et qui mourra devant les caméras.Fournier raconte que trois fois il a failli arrêter de photographier. Lui aussi se verra reproché la diffusion du spectacle de cette mort en direct jugée obscène.

« En rencontrant Omayra dans son agonie, j’ai reçu le plus grand hommage au courage et à la vie. Si on cherche des raisons de ne pas regarder cette image, on en trouvera toujours. Elle n’aura comme effet que d’absoudre une fois de plus les criminels et d’avaliser l’amnésie générale ».

Mises en scène et manipulations

On découvre également comment  certaines photos ont été modifiées avant publication. Celle par exemple, restée célèbre, des deux soldats soviétiques accrochant leur drapeau au sommet du Reichstag à Berlin, le 2 mai 1945. D’abord, il ne s’agit pas d’une photo prise sur le vif, mais d’une mise en scène organisée par le photographe, Evgueni Khaldei. Ensuite, lorsqu’il demande l’autorisation de la publier, on remarque que l’un des soldats  porte deux montres, l’Agence Tass demande que soit effacée celle du bras droit pour que les héros ne se transforment pas aux yeux du public en vulgaires pilleurs….Il faudra attendre la Chute du mur de Berlin pour que l’originale non retouchée soit enfin publiée. 

L’exposition présente aussi de nombreuses photos qui ont heurté la morale, artistes provocateurs mettant en scène des enfants nus ou des pratiques sadomasochistes, publicitaires iconoclastes flirtant avec les limites de la pudeur ou du bon goût…

Droits d’auteur, droits à l’image, valeur artistique d’une photo, autant de questions qui ont donné lieu à des polémiques voire à des procès et ont construit peu à peu un droit et une éthique de la photographie.

Âmes sensibles, s’abstenir, la guerre, la souffrance et la mort sont très présentes à travers les travaux des photo-reporters et certaines images sont insoutenables. Âmes pudiques, il vous faudra parfois baisser les yeux. Nombre de ces photos heurtent, dérangent, écoeurent ou révoltent. C’est toute la force de la photographie, c’est aussi son danger.

 

NB : Pour en savoir plus, vous pouvez consulter le dossier de presse ici. Le catalogue a reçu le prix du Livre d’art contemporain. A ce sujet, pensez à faire un tour à la librairie en sortant. Le choix d’ouvrages est intéressant et certains sont soldés.

Propulsé par WordPress.com.