La Plume d'Aliocha

10/03/2009

Encore la « faute aux médias » !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 12:11

Ainsi donc, c’est Marianne 2 qui en parle, la crise économique actuelle serait la faute des médias selon Alain Minc, conseiller de toute l’élite française et notamment de notre Président, ces médias qui auraient une fâcheuse tendance à projeter leur propre déprime sur le monde entier. Cessera-t-on un jour de vouloir tuer les messagers de mauvaises nouvelles pour ne pas les entendre, de casser les thermomètres pour faire baisser la fièvre ou de briser les miroirs pour ne plus voir son reflet ?

Une confiance si fragile

Non, Monsieur Minc, la crise n’est pas le fait de médias névrosés qui pollueraient de leur mélancolie la situation qu’ils ont pour mission d’observer et de décrire. Il fut un temps, hélas déjà lointain, où les médias se portaient fort bien ce qui ne les empêchaient pas d’annoncer des catastrophes. Quoiqu’on fasse, il y aura toujours plus d’articles sur les trains qui n’arrivent pas à l’heure que sur ceux qui respectent leurs horaires. Dans le premier cas il y a une information, dans le second, il n’y en a pas.

Cela étant, je comprends votre démarche, c’est celle de nombre de gens qui, comme vous, batifolent dans les hautes sphères économiques et politiques. Il est vrai que les marchés financiers en particulier et l’économie en général fonctionnent essentiellement sur la confiance. Et que cette confiance est toujours à la merci d’un retournement comme en témoignent les agitations des grands indices boursiers à l’heure actuelle. Par conséquent, vous et les vôtres concevez une immense méfiance vis à vis des médias qui sont susceptibles, en annonçant une mauvaise nouvelle, d’affecter des équilibres par définition fragiles, de créer au mieux des réflexes prudents d’attentisme, au pire la panique.  Là-dessus, je ne puis que vous suivre. C’est d’ailleurs cette conviction chez les acteurs économiques qui rend l’exercice du journalisme si difficile en ce moment concernant la crise. Tous nos interlocuteurs parlent avec la plus grande circonspection, se livrent à de la haute voltige en matière de langue de bois, voire parfois mentent quand ils ne préfèrent pas tout simplement se taire. Tous sont tétanisés de peur à l’idée qu’une déclaration un peu trop lucide ne sème la panique et qu’ils en soient à l’origine. Un observateur un peu plus franc que les autres – un de vos amis d’ailleurs – me confiait il y a quelques semaines que seul le sang froid des épargnants français avait permis d’échapper à la faillite de notre système bancaire. Il aurait suffit qu’ils réclament tous de récupérer leurs avoirs en même temps pour que la situation vire à la catastrophe absolue. Nous savons que le « moral des ménages » a également un impact sur la consommation, comme celui des chefs d’entreprise joue sur les décisions d’investissement, et celui des actionnaires sur les cours de bourse. Ruinez le moral de tous ces acteurs en leur annonçant des catastrophes et vous précipiterez la chute. A l’inverse, rassurez-les et vous aurez une chance de faire redémarrer l’activité plus tôt que prévu ou, à tout le moins, de limiter les dégats.

La confiance suppose la franchise

Pour autant, je suis en désaccord avec vous sur deux points fondamentaux. D’abord, il ne faut pas sur-estimer l’influence des médias sur l’opinion. Ce jeu à sens unique, souvent décrit par les détracteurs de la presse, au terme duquel une poignée de journalistes ferait la loi sur l’ensemble d’une population est une fumisterie. Par définition, un média n’est jamais qu’un tuyau, un vecteur, il est le produit de cette opinion générale autant qu’il y participe. La relation est profondément interactive. Le journaliste sent l’opinion, l’absorbe, la retranscrit, parfois l’amplifie mécaniquement en raison de l’audience attachée à son métier, mais il ne la fabrique pas et je doute même qu’il l’influence autrement que très superficiellement. Il suffit pour s’en convaincre de se rappeler comment la constitution européenne, défendue massivement par les médias, a été rejetée tout aussi massivement par les citoyens. La presse avant senti que l’opération serait un échec, elle a tenté d’aller contre l’opinion et elle a été magistralement désavouée.

Ensuite, je trouve qu’il y a quelques chose d’infiniment infantilisant de la part des élites à vouloir dissimuler la réalité aux journalistes et, à travers eux, au public en estimant que l’immense majorité n’est pas en mesure d’appréhender l’étendue et les enjeux d’une situation. Oserais-je faire observer que c’est précisément cette élite si intelligente et si éclairée qui est à l’origine de la catastrophe ? Je crois qu’il serait beaucoup plus sain de dire la vérité, calmement, plutôt que de tenter de minimiser les choses. D’ailleurs, aimeriez-vous, dans un tout autre domaine, que les médias vous cachent un danger de santé publique susceptible de vous concerner simplement pour éviter une panique générale ? Non, n’est-ce pas ?

S’il est vrai que l’économie se fonde essentiellement sur la confiance, je ne crois pas que la confiance puisse reposer sur le mensonge ou la dissimulation. Prétendre le contraire, c’est amorcer la sortie de crise sur de bien mauvaises bases et montrer qu’on n’a tiré aucune leçon des événements récents.

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.