La Plume d'Aliocha

09/03/2009

La presse quotidienne malade du syndicalisme ?

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 13:36

Certains d’entre vous ont sans doute lu qu’une salariée de Libération était en grève de la faim depuis le 10 février pour protester contre son licenciement. Florence Cousin, c’est son nom, est entrée dans l’entreprise il y a 25 ans en tant qu’aide-comptable avant de devenir secrétaire de rédaction. La situation, qui à ma connaissance n’est toujours pas débloquée, est l’occasion de vous dire quelques mots de l’un des syndicats les plus puissants de France et sans doute aussi le plus méconnu : le syndicat du Livre.

Chronique du conflit

Mais voyons d’abord l’enchaînement des faits. Le 13 février, la Filpac-CGT publie un communiqué pour signifier son opposition au licenciement de la journaliste. Deux jours plus tard, ce même syndicat se dit satisfait des négociations, c’est ici. La CGT n’ayant pas l’habitude de plaisanter avec les droits des salariés, on pourrait imaginer que le conflit s’arrête là. D’après un article de Marianne (papier), la secrétaire de rédaction a en effet obtenu une indemnité de départ de 80 000 euros, un an de préavis et une formation longue et financée par le journal. Pas mal en temps de crise et, qui plus est,  dans une entreprise qui n’est pas au mieux. Mais la branche dure du syndicat du Livre ne l’entend pas ainsi. Le 21 février, la parution du journal est bloquée par les syndicalistes des NMPP en témoignage de soutien à la salariée. Pour un journal, ne pas paraître, c’est une catastrophe, surtout quand on s’appelle Libération et qu’on lutte pour survivre. Au passage, on peut se demander au nom de quoi des syndicalistes du système de distribution s’invitent dans un conflit entre un journal et sa salariée. Le 23 février, le CGLCE-CGT débarque dans le hall de Libération, puis il publie 3 jours plus tard un communiqué pour appeler à continuer la lutte. Le 3 mars, deux délégués de la CGT viennent soutenir leur collègue. Florence Cousin devient l’enjeu d’un conflit entre la branche dure des syndicalistes (cglce) et les progressistes (Filpac). Elle accepte une interview dans le Nouvel Observateur, Laurent Joffrin, directeur de Libération répond. Je ne connais pas l’affaire et ne prendrai donc pas parti pour l’un ou l’autre camp. Tout au plus observerai-je qu’une grève de la faim est une démarche inédite à la suite d’un licenciement qui témoigne des méthodes très particulières du syndicat du livre, ce syndicat qui est le cauchemar des éditeurs de quotidiens nationaux depuis des décennies. Notons que l’appel à la grève à Libération n’a pas été suivi. Observons également que Marianne, qui n’est pas à proprement parler un suppôt du capitalisme, évoque l’affaire non pas sous l’angle d’un soutien à la journaliste (une cause pourtant tentante à défendre) mais en décrivant l’affrontement des deux branches syndicales.  Voilà qui m’a donné envie ce week-end de relire « Spéciale dernière, qui veut la mort de la presse quotidienne française ? », l’excellent ouvrage d’Emmanuel Schwartzenberg, journaliste à France Info et grand spécialiste de la presse.  Toutes les informations qui suivent sont extraites de ce livre.

Un syndicat tout puissant depuis plus de 60 ans

Un peu d’histoire d’abord. A la fin de la dernière guerre, la France traque les journalistes qui ont collaboré et confisque les titres qui ont continué de paraître durant l’occupation. Les ouvriers qui ont imprimé et distribué ces écrits s’attendent à subir le même sort.  Sauf que le nouveau pouvoir entend recréer rapidement des journaux et a besoin d’ouvriers compétents. On les absout et on délègue au syndicat CGT le soin de produire les journaux. Le monopole est acté, la presse piégée, mais elle ne le sait pas encore. En face, le gouvernement prône l’absence de concentration des titres, les éditeurs se retrouvent donc isolés face au syndicat tout puissant. Le Livre ne cesse de monter en force dans un contexte très favorable. Les éditeurs avancent en ordre dispersé et ne peuvent donc pas le contrer, par ailleurs, la presse se porte fort bien de sorte qu’on accepte sans ciller des coûts de production hallucinants. Et puis le syndicat a une arme de poids : qu’on le contrarie et n’importe quel ouvrier peut appuyer sur l’un des nombreux boutons rouges qui permettent de bloquer les rotatives en cas de danger et empêcher ainsi l’impression du journal ou bien encore paralyser sa distribution.

L’échec d’une rebellion

La puissance du Livre est absolue. Seul Emilien Amaury, le propriétaire du Parisien,  osera l’affronter en 1975, le conflit durera deux ans jusqu’à ce que le patron rebelle décède d’une chute de cheval.  Ce bras de fer coûtera cher au journal. Il tirait à 750 000 exemplaires en 1975, il tombe à 400 000 exemplaires trois ans plus tard. Par la suite, aucun autre éditeur n’osera se risquer à contrarier le syndicat. La mémoire des grands patrons de presse français est remplie d’anecdotes sur les rapports houleux avec ouvriers du Livre. Il faut dire que les épisodes rocambolesques abondent.  Nouvelles formules préparées dans des caves pour échapper à la vigilance du Livre, conflits ouverts, batailles à coups de batte de base ball, blocage répétés des imprimeries et des centres de distribution etc. S’ils s’étaient unis, les patrons de quotidiens nationaux auraient peut-être réussi à faire front, mais chacun a toujours préféré préserver la paix dans son groupe.  Au plus grand bénéfice des ouvriers du Livre. Selon Emmanuel Schwartzenberg, le salaire minimum de référence d’un rotativiste du Livre s’élève à 3048 euros (chiffres 2006), voire 4000 euros car les heures supplémentaires sont courantes, il suffit de dépasser de quelques minutes l’horaire de base pour pouvoir réclamer le paiement d’une heure de travail en plus. Un cadre touche 5200 euros et un responsable de rotative 6200 euros. Le tout sur 14 mois, avec 9 semaines de congés payés et pour un temps de travail de 32 heures et demie par semaine. Par comparaison, les salaires des ouvriers du Labeur qui impriment les magazines commencent à 2000 euros, ceux des journalistes à 2250 euros.

Evidemment, le sujet était à l’ordre du jour des Etats généraux de la presse. Un chiffre donne l’étendue des dégâts (livre vert page 53) : l’impression de 30 000 exemplaires de l’International Herald Tribune coûte 3854 euros en France contre 2574 euros à Zurich (plus haut tarif concurrent) et 1661 euros (plus bas tarif observé) à Francfort. Cherchez l’erreur. A la suite des Etats généraux de la presse, des négociations devraient s’ouvrir pour refondre le système d’impression et de distribution et tenter d’en diminuer le coût.

Gageons que les discussions seront difficiles…

 

NB : Pour en savoir plus, voyez cet article de Patrick Eveno sur le site de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

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