La Plume d'Aliocha

05/03/2009

Le mea culpa d’un patron de presse américain

Filed under: questions d'avenir — laplumedaliocha @ 10:30

Alors que le San Francisco Chronicle vient de se placer sous la protection du tristement célèbre « chapter eleven » autrement dit la procédure américaine de sauvegarde des entreprises en difficultés, son patron, explique Libération dans cet article, vient d’admettre qu’il s’était trompé : « J’aurais dû contribuer bien davantage à trouver un moyen d’utiliser le Web pour décupler l’impact du journalisme, tout en impliquant nos lecteurs.» Bel exemple de lucidité qu’on aimerait voir en France plutôt que d’écouter des cris de fin du monde. Vous pourrez lire aussi dans cet article une analyse de Allan Mutter, spécialiste de la presse américaine pour qui le péché originel a été de mettre gratuitement les contenus en ligne. Ce spécialiste évoque encore l’erreur qui a consisté à se défaire des journalistes et à supprimer ainsi la force de différenciation qui réside dans la capacité à créer un contenu unique et de valeur. Et de conclure : « La presse est là pour garder un œil sur le gouvernement. S’il n’y a plus ces contingents de journalistes professionnels, vigilants et raisonnablement bien payés, qui cherchent à mettre en lumière les problèmes, poser des questions et parler pour ceux qui n’ont pas voix au chapitre, la société et la démocratie vont s’appauvrir en l’absence d’une presse vigoureuse ».  A ce sujet, je vous invite à lire ou à relire l’excellent commentaire de mon confrère Didier Specq sous ce billet.

Voyez-vous, la presse me fait penser en ce moment à un bon restaurant de quartier, tenu par des amoureux de la cuisine et du terroir qui, soudain concurrencé par un fast food, déciderait de licencier son chef, d’embaucher un gamin de 17 ans à la place et de remplacer sur sa carte le boeuf bourguignon et la poularde aux morilles par de mauvais hamburgers. Un petit coup de peinture sur les murs, des pancartes racoleuses à l’entrée, un coca offert pour deux sandwichs achetés, et voici qu’on affronte joyeusement le nouveau concurrent sur son terrain ! Nous savons vous et moi qu’il ne lui faudrait pas six mois à ce restaurant pour mettre la clef sous la porte. Alors pourquoi  la presse joue-t-elle à ce jeu mortel ?

Tailler dans les coûts

D’abord parce que en période de difficultés économiques on a tendance à réduire les coûts. Oh, on ne diminue pas les salaires des dirigeants, rassurez-vous, non on préfère se passer de journalistes, trouver des contenus gratuits, faire la danse du ventre à la pub et offrir des cadeaux bonux aux lecteurs, vous savez, ces joujoux sous blister inventés par le célébrisssime Pif gadget. Les journaux sérieux vous offrent encyclopédies et grands écrivains ou philosophes en série et à gogo, les autres des tee shirts, produits de maquillage etc. On appelle ça des « Plus produits ». Le marketing plutôt que le contenu, la forme au lieu du fond, des images et des cadeaux à la place d’un travail journalistique. Ce n’est jamais une bonne idée de prendre les gens pour des imbéciles quand on prétend leur vendre quelque chose…

Ces journalistes qui nous dérangent

Ensuite parce qu’il y a un fond de mépris à la tête de bien des groupes de presse pour les journalistes. Eh oui, ça dérange le journaliste, ça risque toujours de vous ramener un scoop qui va vous mettre en difficultés avec un annonceur ou pire avec un ami politique, ça coûte un journaliste et puis ça travaille en jean baskets,  c’est pas très présentable un journaliste, sa valeur est dans sa tête et dans sa plume pas dans ses fringues, son carnet d’adresse lui sert à faire son métier, pas à jouer au golfe avec des puissants, ça a des états d’âme un journaliste, des valeurs, bref, ça fait ch…. un journaliste. Alors avec la crise, on en profite, dégraissons tout ça, imposons des cadences infernales, le tout est de remplir les cases vides du journal. La qualité ? Quelle qualité ? Pour les génies sortis d’HEC ou d’ailleurs qu’on appelle au chevet d’une rentabilité mourante, la qualité se mesure à la capacité de remplissage. Ils ne savent rien du journalisme, ce qui les intéresse dans une entreprise de presse, ce n’est pas la partie rédactionnelle chapeautée par le directeur de la rédaction, mais le département situé de l’autre côté de la muraille de Chine, la diffusion, la pub : d’un côté les coûts et les ennuis, de l’autre la rentabilité. Piloter un journal c’est gérer en permanence ces deux département qui obéissent à des objectifs, des règles et des valeurs opposés. Quand l’argent manque, le journalisme part à la trappe. Mais alors que reste-t-il à vendre ? Du papier imprimé et des joujoux. Quand on est n’est pas un homme ou une femme de presse, on pense que ça peut suffire. A tort. A ce sujet, voyez le papier du Point sur la faillite de Tribune Co. Il montre que le propriétaire du groupe pensait sauver la presse américaine en faisant entrer le marketing dans les rédactions. Articles courts, photos aguicheuses, nouvelles maquettes et cours dispensés aux journalistes sur la manière « d’atteindre leur cible ». Bref, le paroxysme des dérives que je ne cesse de dénoncer ici. Bien entendu, il a échoué.

Je gage que ces errements n’auront qu’un temps mais il faudra sans doute aller jusqu’au bout de l’erreur pour en mesurer toute l’étendue. Alors, suivant l’éternel mouvement de balancier, on recréera des journaux de qualité avec des vrais journalistes qui proposeront un vrai travail approfondi. Mais d’ici là, que de temps et d’argent perdu.

 

NB : Merci à David, journaliste blogueur de Revue d’actu, d’avoir attiré mon attention sur le papier de Libé.

Propulsé par WordPress.com.