La Plume d'Aliocha

31/03/2009

Censure et protestations

Filed under: Droits et libertés — laplumedaliocha @ 09:31

C’est la loi des séries, ou en tout cas, ça y ressemble. L’heure semble en effet à la protestation généralisée chez les lecteurs de la presse. Je me suis toujours demandé si la loi des séries correspondait à une réalité ou s’il ne s’agissait que de l’effet d’une attention particulière portée à un événement qui incite à en rechercher d’autres du même type. Question cruciale en matière de presse, car on nous reproche souvent de nous acharner sur certains sujets, la justice, la pédophilie, la rémunération des patrons etc.

Toujours est-il que dans le prolongement de ce billet, deux nouvelles m’intéressent ce matin, toutes deux relevées par @si. La première concerne Plantu. Celui-ci a eu le malheur de faire un dessin  sur le Pape et le préservatif dans Le Monde, ce qui a déclenché un raz-de-marée de protestations chez les lecteurs. Songez donc, 500 mails par heure ! C’est ici et la chronique de la médiatrice du Monde est . Cette affaire illustre bien une nouveauté contemporaine, la censure n’est plus le fait de l’Etat ou presque plus, elle est devenue celle de l’opinion, et plus particulièrement des intérêts ou des sensibilités catégoriels. Je suis catholique, je vous l’ai dit, pas une catholique pratiquante, c’est sûr, mais quand même, lorsqu’on a passé toute sa scolarité dans une école religieuse, ça laisse des traces. Pourtant, je n’ai pas été choquée par « La dernière tentation du Christ » qui fut à l’origine d’un cinéma brûlé à St Michel, si ma mémoire est bonne. Je n’ai pas été choquée non plus par l’affiche du film « Amen » et je ne m’explique toujours pas pourquoi l’affiche de l’excellente exposition « Controverses » est déchirée à la station de métro Courcelles. Il m’arrive de me demander si c’est le fait d’un 17ème arrondissement très catholique, ou celui des orthodoxes qui fréquentent, à quelque pas de là, la cathédrale Nevsky. Allez savoir. En tout cas c’est piquant car l’exposition aborde précisément le thème de la censure en photographie. La censure est toujours un réflexe qui m’étonne. Si quelque chose dérange, on peut détourner le regard, non ? Ou même mieux, se demander si un dessinateur de la qualité de Plantu n’a pas suffisamment démontré son intelligence de l’actualité pour lui faire la grâce de réfléchir quelques minutes avant de s’indigner et de hurler au blasphème ? C’est un débat que j’ouvre ici : par quel mécanisme se sent-on en droit d’exiger le retrait de ce qui nous choque ou la sanction de celui qui nous a choqué ? La liberté d’expression me semble bien trop précieuse pour la dénier à qui que ce soit.

La deuxième nouvelle a trait au conflit des enseignants-chercheurs. @si consacre un article très intéressant au traitement de ce sujet dans la presse. Je ne vais pas déflorer ici leur travail qui est en accès payant. En deux mots, les universitaires estiment que leur mouvement, le plus important depuis 68 disent-ils, est peu et mal relayé par la presse. Rappelons-leur tout de même que nous traversons une crise économique qui elle est la plus importante depuis 29 et qui touche tout le monde, ce qui a tendance à mobiliser les rédactions. Mais admettons qu’ils aient raison. Un article (accès payant) de Luc Cédelle journaliste du Monde a déclenché des protestations telles que celui-ci s’est fendu d’une réponse dont je vous recommande la lecture. Il y explique en substance que son métier consiste à relater les faits, pas à considérer comme justes les craintes non démontrées des enseignants-chercheurs vis à vis des intentions du gouvernement. Allez-y et vous verrez que vous retrouverez exactement les mêmes mécanismes que ceux de la querelle sur l’aide juridictionnelle : « le journaliste de connivence avec le pouvoir politique qui défend une réforme soupçonnée d’être fort mal-intentionnée au mépris de l’opinion des principaux concernés ». Je ne sais rien de ce dossier, il ne s’agit pas pour moi ici de trancher dans un sens ou dans l’autre, mais simplement de vous proposer une fois encore d’entendre les explications d’un journaliste.

30/03/2009

Grève de la faim à Libé : l’épilogue

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:25

Il semble que le conflit entre Libération et sa salariée en grève de la faim ait enfin trouvé un dénouement. Je vous recommande à ce sujet la lecture du billet de Claude Soula. Il s’interroge sur le lourd silence qui a entouré cette affaire. Et en effet, vous pouvez vérifier sur Google en tapant « Florence Cousin », c’est le nom de la journaliste ou bien encore « grève de la faim à Libération » vous ne trouverez que très peu d’informations. Et pour cause, le syndicat du livre terrorise la presse. Inutile d’espérer que les quotidiens fassent bloc avec Libération, ils auraient trop peur d’importer le conflit chez eux. C’est ainsi depuis des décennies. Sauf qu’en temps de crise, ce chantage perpétuel et les coûts délirants qu’il engendre ne fait plus rire personne. Reste une question : les autres quotidiens songeraient-ils que Libération est mourant et qu’il vaut mieux ne pas couler avec lui ?

Pour faire le lien avec le billet précédent, je gage que si un internaute cégétiste flâne par ici, il va trouver mes observations parfaitement détestables. Et s’il cherche un peu, il trouvera bien un endroit sur ce blog ou je déclare être de droite. Du coup, mieux vaut lui éviter cette peine inutile, voilà c’est dit. Il n’en faudra pas plus pour lui permettre d’affirmer que je suis un suppôt de Sarkozy, une affreuse capitaliste manipulant l’opinion doublée d’une sans-coeur incapable de la moindre compassion vis à vis d’une femme qui met sa vie en péril pour garder son emploi. S’il a un blog et quelque talent de plume, il rappellera les immenses progrès sociaux obtenus par son syndicat et se scandalisera que je puisse les mettre de côté pour n’évoquer qu’un « cas particulier » qu’il jugera peut-être lui-même « un peu limite » mais qui me vaudra le reproche de caricaturer l’action de la CGT pour la discréditer aux yeux du public. Poussons plus loin la thèse du complot que j’affectionne particulièrement : comme nous traversons une crise économique grave, il estimera que je critique l’action syndicale pour protéger un patronat bien décidé à licencier pour continuer à se servir des rémunérations indécentes.  La thèse est osée, séduisante, mais ne reflète pas du tout mes intentions, je n’entendais que vous livrer l’épilogue de cette affaire et mettre en exergue l’un des maux dont souffre la presse. Toutefois, quand je songe au nombre de gens que je vais contrarier, pour un peu, j’écraserais une larme avant de nous saborder, moi et ce blog. Et puis non, après tout, je ne vais pas le faire. Il parait en effet que nous vivons en démocratie ce qui suppose notamment que nous avons tous le droit d’exprimer librement nos opinions.

Ah, j’oubliais, la petite phrase indispensable pour finir : ce n’est pas l’ensemble de la CGT qui est en cause ici, mais une poignée d’extrémistes. Toujours dans la lignée de la discussion d’hier, vous voyez, c’est ce genre de petite formule qui nous permet d’échapper à des déluges de protestations. Sauf que, comme l’observe Claude Soula, « la CGT pourrait aussi faire le ménage chez elle … ».

28/03/2009

Autopsie d’un lynchage ordinaire

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:33

Allons, la semaine a été épuisante à plus d’un titre et je m’étais juré de me taire. Il faut croire que les serments qu’on se fait à soi-même sont faits pour être violés. Par conséquent, je vais revenir brièvement sur la bataille qui s’est déroulée sous le billet d’Eolas intitulé « Avocat commis d’office : le grand n’importe quoi du Figaro ». 

Pour ceux qui n’auraient pas suivi, le Figaro a eu l’audace de publier un article remettant en cause quelques lieux communs sur l’aide juridictionnelle d’où il ressort que le système est coûteux pour  l’Etat, qu’il ne fonctionne pas de manière optimale mais qu’il constitue un marché pour la profession bien que les indemnisations versées aux avocats soient ridiculement faibles. Tout ceci est incontestablement exact mais la présentation a heurté notre avocat préféré pour des raisons évidentes : il est avocat et il pratique l’aide juridictionnelle. 

Je ne lui conteste pas le droit de critiquer un article de presse, et je crois son indignation sincère, tout au plus regretterais-je chez lui une légère tendance à l’excès. Ce papier ne valait pas le prix Albert Londres, il ne méritait pas non plus le lynchage de son auteur. Cela étant, je trouve les mécanismes de la querelle si intéressants que je lui pardonne bien volontiers son emportement.

Commençons par la presse. Celle-ci est perpétuellement l’otage des sujets qu’elle traite. Ceux dont elle parle lui dénient le droit de se pencher sur eux et peuvent déraper très vite de l’agacement à la colère  si en plus le journaliste à l’outrecuidance  de révéler ce qu’ils préféraient, au choix, ne pas voir ou cacher. Certains n’aperçoivent très sincèrement pas les défauts que nous mettons en évidence, d’autres, plus initiés, nous ordonnent de ne pas les déranger. C’est si classique que le rôle d’un directeur de la rédaction consiste en grande partie à gérer les psychodrames déclenchés chaque jour par ses journalistes. Non pas parce qu’ils sont mauvais, mais parce qu’ils ont une fâcheuse tendance à embêter le monde. Normal, c’est leur métier. Certaines attaques confinent parfois au ridicule achevé, nous y sommes habitués. J’ai souvenir d’un reportage sur l’élevage des volailles en batterie dans lequel des journalistes se promenaient sur un marché la caméra sur l’épaule. Les voilà qui s’arrêtent sur un stand et demandent à l’aimable commerçant si ses oeufs sont des oeufs de ferme. « Bien sûr » répond l’homme avec un sourire radieux et la cliente de confirmer : « ses produits sont exceptionnêêêls madame, je ne me fournis qu’ici, c’est le top de la qualité ». Nos journalistes, curieux comme il se doit, regardent les oeufs et ô surprise, aperçoivent que le petit code rouge imprimé sur la coquille n’est pas celui d’un oeuf de ferme mais de batterie. Ils le font observer poliment et devinez quoi ? Voilà notre honnête commerçant tout de suite moins courtois qui se met à hurler « vous les journalistes vous racontez n’importe quoi, comment voulez-vous qu’on vous fasse confiance, vous mentez ! « Hein, ça ne vous rappelle rien ? Eh si, le fameux journaliste imbécile, qui n’est autre que le journaliste qui dérange. 

Voyons maintenant comment s’orchestre un lynchage via un blog. Commencez par prendre un blogueur doué d’un fort ascendant en raison de son ancienneté et de sa qualité. Dotez le d’une verve certaine, d’une belle plume et donnez lui un ennemi à abattre. Veillez à être soigneux sur le choix de l’ennemi, il faut qu’il soit aisément détestable, un article de presse par exemple fera très bien l’affaire, les journalistes sont irritants et en plus ils ne se défendent pas. Et puisque nous sommes sur le web, choisissez  un journal de droite bien conservateur comme il faut. Cela permettra à l’esprit naturellement contestataire des internautes de s’épanouir. Une fois que vous avez tout cela en main, rédigez un billet au vitriol dans lequel vous prendrez soin d’insérer des explications techniques sophistiquées pour asseoir la crédibilité de votre propos. La charge doit être brutale et péremptoire, ne laissez surtout pas au lecteur le moindre espace pour respirer, il y insinuerait le doute et l’effet serait manqué. Puis mettez en ligne et attendez. Vous ne tarderez pas à voir arriver la cohorte de vos fidèles. Après les remerciements d’usage, surgira le plus beau témoignage de votre succès : des gens qui n’ont pas lu le document que vous critiquez et ne connaissent en outre strictement rien du sujet que vous traitez encenseront votre billet. Vous trouviez que l’article était mauvais, ils le jugeront calamiteux, vous expliquiez qu’il était contestable techniquement, ils parleront de mensonge délibéré, vous  aviez pris soin de suggérer qu’il était sans doute orienté, ils dénonceront le complot avéré. Vous pouvez passer à autre chose, la mayonnaise a pris. Bien sûr, au milieu de 200 commentaires, il y aura bien un ou deux esprits libres pour faire observer que bon, c’est vrai, il n’est pas terrible ce papier (voyez le soin qu’ils mettent à ne pas vous déplaire, c’est normal vous les impressionnez) mais quand même, il y a des choses intéressantes dedans. N’y prêtez pas attention, la horde de vos admirateurs aura vite fait de les contredire, avançant même des arguments que vous n’auriez pas osé soutenir. Et ils le feront en votre nom, sûrs de leur bon droit, heureux de vous plaire. Eh oui, vous êtes l’Autorité, leur Autorité, leur Maître à penser. Et vous songerez alors, peut-être,  que « L’indignation morale est une stratégie commune pour conférer de la dignité aux imbéciles ». (Mc Luhan, cité par Tom Wolfe dans le Bûcher de Vanités). Après tout qu’importe, vous leur avez fait du bien, les voilà plus dignes, du coup c’est sûr, ils reviendront.

24/03/2009

Les paradoxes du métier

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:35

Le journalisme est un métier pétri de paradoxes. C’est peut-être pour cette raison au fond qu’il irrite. A observer la violence des réactions contre la presse au sujet du Pape, je m’interroge sur le rapport étrange qu’entretient le public avec nous. D’un côté il consomme l’information avec avidité à la télévision, à la radio, dans la presse écrite payante ou gratuite, sur Internet. De l’autre, il méprise les journalistes, convaincu au fond qu’ils sont idiots, malhonnêtes intellectuellement, superficiels, tout à tour manipulés et manipulateurs. Et malgré tout le public y revient toujours, faisant peser sur nous des attentes éternellement insatisfaites, cherchant mille raisons de nous conspuer, retenant avec facilité l’erreur, la bêtise, oubliant le bon article, l’excellente émission, ou plutôt tenant pour acquis qu’il devrait toujours en être ainsi et que ce n’est malheureusement pas le cas.

Comment résoudre cette contradiction ?

En étant bien sûr toujours plus éthique et toujours plus professionnel, c’est évident. Mais même alors nous continuerons d’être critiqués car je crois que ce qu’on attend de nous est inaccessible, contraire à notre nature, incompatible avec notre métier et qu’ainsi, le grand malentendu entre le public et le journaliste a encore de beaux jours devant lui.

Les esprits précis et méticuleux ne pourront jamais apprécier notre travail. Comme je l’ai souvent dit, nous travaillons vite et devons communiquer au plus grand nombre une information synthétisée et compréhensible. Nous allons donc forcément décevoir les intelligences savantes. Il y a pire. Le journaliste est un expert de l’information, davantage que des domaines qu’il traite. Il est étranger au sujet dont il parle, même dans les cas où il est spécialisé. Lorsqu’il m’arrive dans un article de me laisser aller à mes réflexes naturels de juriste, je suis immédiatement tancée par mes rédacteurs en chefs. Il m’est interdit de jargonner, mais plus encore de jouer au jeu du « les spécialistes parlent aux spécialiste » parce que mon rôle au contraire consiste à traduire pour le plus grand nombre le propos du spécialiste. Et qui dit traduire dit forcément trahir. Comme le souligne assez justement Daniel Schneidermann dans son excellent livre « Du journalisme après Bourdieu » si nous ne sommes pas des experts, au moins avons-nous un avantage sur eux que nous devons exploiter : l’indépendance de notre regard. Il a raison. Tous ceux qui théorisent la régulation économique connaissent ce problème : soit on crée des organismes de surveillance composé de professionnels du secteur que l’on veut surveiller et l’on aura alors un régulateur compétent mais complice, soit on opte pour des non-professionnels et on aboutira à un organisme indépendant mais aussi incompétent. Le plus souvent on décide de mélanger spécialistes et non-spécialistes, ce qui est la moins mauvaise solution. Pourquoi cette comparaison ? Pour vous montrer le rapport complexe qui s’établit entre science et indépendance. L’ignorance relative du journaliste est un gage d’indépendance de son regard, c’est aussi une source potentielle d’erreur que nous tentons de compenser avec les règles de notre métier : la vérification et le recoupement des sources, l’effort d’objectivité, la primauté accordée aux faits sur l’analyse etc.

Un métier de flair et d’intuition

Mais poursuivons plus avant la description de l’esprit journalistique. Vous ne trouverez pas dans ma profession, sauf très rares exceptions, d’intelligences profondes et raisonneuses, de beaux esprits logiques capables d’élaborer des discours aussi cohérents qu’incontestables. Dans la mesure où le journalisme est un métier d’observation et de récit et qu’il est toujours contraint à l’urgence, le journaliste doit être très vif intellectuellement, intuitif, développer son flair bien plus que sa logique, avoir l’esprit de synthèse et savoir traduire sa pensée par écrit ou à l’oral dans des délais records. Nous sommes, vous en conviendrez, bien loin de l’intelligence d’un scientifique ou d’un philosophe dont la réflexion a besoin de temps pour s’épanouir. Le journaliste doit saisir souvent en quelques minutes le sens d’un événement ou d’un discours, distinguer l’essentiel au sens de son métier, c’est-à-dire l’information, de tout le reste. Je crois qu’une partie de l’irritation que nous suscitons se situe à cet endroit précis. Oui je vous l’accorde, même diplômé, même intelligent, même cultivé, le journaliste ne sera jamais ou très rarement un grand esprit. Il suffit pour vous en convaincre de comparer mes billets avec ceux d’Eolas ou de Philarête. Voyez comme leurs raisonnements sont tout à la fois profonds, solidement charpentés, parfaitement cohérents et référencés. La différence est évidente. Je n’en rougis pas, même si parfois je le regrette. Je sais que j’ai d’autres qualités quand je réalise une interview et que j’aide mon brillant interlocuteur à accoucher de sa pensée, que je devine ce qu’il a à me dire et mets des mots sur ses idées, ce qui me vaut souvent un sourire radieux et cette gentille petite phrase « je ne l’aurais pas mieux dit« . Ou bien quand je synthétise en 4500 signes un sujet complexe et que le spécialiste me dit « en effet, c’est vraiment un métier ». Ou encore quand je réalise une enquête et que je mets à jour une information qui était ignorée. A chacun son rôle. Le journalisme est utile, même s’il imparfait et contestable.

Fugace et pérenne

Voyons son utilité justement. Le journaliste observe l’actualité, sélectionne ce qui lui paraît important, enfin pas lui, mais toute une équipe, le plus souvent au terme d’un débat entre professionnels de l’information et puis il vous le raconte, comme son métier le lui impose, c’est-à-dire en donnant la priorité aux faits, en synthétisant et en faisant en sorte que tout le monde comprenne. Forcément, l’exercice est périlleux, il mène parfois à un excès de précipitation, à des simplifications hâtives, à des erreurs ou à des contresens. Je n’en disconviens pas. Mais convenez qu’il y  a quelque chose d’à la fois fondamental et dérisoire dans notre métier. L’article qu’on a écrit hier finira avant ce soir à la poubelle. Pour nous, il y a parfois matière à rager quand on s’est donné du mal pour trouver l’information. Heureusement l’actualité nous aspire et nous renvoie immédiatement vers d’autres événements dans un tourbillon sans fin. Le plus paradoxal, c’est que dans un mois, un an, dix ans, ce même article qui était parti à la poubelle sera devenu une référence sur ce qui s’est passé le jour dit. Et une fois l’excitation de l’actualité apaisée, il sera lu froidement comme un document auquel bien souvent on pardonnera ses éventuelles erreurs et approximations, ne retenant que l’information qu’on cherchait. Drôle de métier, à la fois fugace et pérenne, incroyablement puissant quand il aboutit à la démission d’un président américain, je songe au Watergate, et la plupart du temps parfaitement dérisoire. Je crois que pour « consommer » sereinement la presse, il faut tenir compte de ces multiples contradictions, s’efforcer de comprendre la logique intrinsèque du métier et l’accepter. Est-ce possible ? C’est une autre histoire…

22/03/2009

Et l’avortement thérapeutique maintenant….

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:57

Que mes amis catholiques se rassurent, je ne vais pas mener une charge contre le Pape. Bien au contraire. Je viens de lire ce matin que Benoît XVI lors de son arrivée en Angola s’était notamment déclaré contre l’avortement thérapeutique. L’intégralité du discours est ici. Une déclaration qui se trouve en opposition avec le protocole de Maputo dont le texte est . L’adoption de ce protocole a été largement encouragée par la Fédération internationale des droits de l’homme. Gageons que cette déclaration va venir s’ajouter à la longue liste des motifs de polémique autour du Vatican. Et que la presse va encore en prendre pour son grade. Essayons donc d’anticiper ce nouvel affrontement pour l’aborder peut-être plus calmement et, qui sait, en tirer des réflexions fructueuses. Dans chacune de ces polémiques, nous retrouvons les mêmes ingrédients : un combat faisant l’objet d’un consensus général est remis en cause par le Vatican. Je mets de côté l’affaire Williamson. La question du négationisme explique l’emballement médiatique, mais c’est le seul cas où l’Eglise s’est retrouvée involontairement dans une position contradictoire. Dans les autres affaires, le Pape s’est déclaré en opposition directe avec le combat du moment  : le droit de la femme à avorter pour des questions thérapeutiques voire simplement au nom de sa liberté d’une part, la lutte contre le sida via la généralisation du préservatif d’autre part. 

Si la presse s’est emparée de ces déclarations, c’est pour deux raisons. D’abord parce qu’elle a pour mission d’observer les grandes questions de société. Ensuite parce qu’elle le fait en se référant aux valeurs communément admises de cette société. Eh oui, il lui faut bien un référent, fut-il imparfait. Or, il est me semble-t-il incontestable en France que l’idée dominante du moment sur la lutte contre le sida c’est l’efficacité du recours au préservatif et, sur le droit des femmes, celui d’avorter. Par conséquent, toute déclaration dissonnante avec ces convictions déclenche forcément le débat, a fortiori quand elle vient d’une autorité religieuse et politique aussi puissante que le Pape. Il va falloir que les catholiques s’y habituent même si je conçois aisément que cela puisse être parfois lourd à porter. 

La déclaration en Angola me parait introduire une nouveauté significative par rapport aux précédentes « affaires » : elle met en effet en opposition directe la position de l’Eglise avec la « religion » des droits de l’homme, puisque c’est la philosophie même d’un texte sur les droits de l’homme qui est ici remise en cause. Comment résoudre cet affrontement ? D’un point de vue pratique, il est fort embarrassant, mais d’un point de vue théorique il est passionnant. Car il invite à relativiser nos certitudes.  Et si notre vision du progrès en matière de droits de l’homme était imparfaite ? Et s’il advenait en effet qu’un jour nous estimions que le droit à la vie est supérieur à notre conception actuelle des droits et des libertés ? Rappelons qu’à la révolution française nous avons écrit que la propriété était un droit inaliénable et sacré (article 17), je ne suis pas sûre que nous écririons la même chose aujourd’hui. Chaque société adhère à un instant donné à un certain nombre de valeurs qu’elle juge incontestables et supérieures à celles qui l’ont précédée. Ce qui nous permet d’affirmer sans craindre de beaucoup se tromper que demain, nous penserons différemment d’hier. Face à nos consensus changeants, la permanence des convictions défendues par l’Eglise nous propose un exercice intellectuel salutaire : sommes-nous bien sûrs de détenir la vérité  ?

21/03/2009

La CGT « agresse » Libération

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 20:43

Certains ont sans doute cherché désespérément leur quotidien favori ce matin. Libération n’est pas sorti. Le syndicat du livre a décidé de bloquer sa distribution pour soutenir la grève de la faim de la salariée dont je vous ai parlé ici. Heureusement, le numéro d’aujourd’hui est accessible  en ligne. Indépendamment du coût financier que représente l’impossibilité pour un journal de sortir, c’est tout le travail des journalistes qui est foutu en l’air, je vous assure que ça fait mal.

Dans son dernier numéro, l’excellente revue Médias publie une interview du dessinateur Plantu (courez voir le dernier dessin du jour du 18 mars, il est brûlant d’actualité !). Le journaliste lui demande :

« D’autres sujets que le conflit israélo-palestinien vous valent-ils des lettres de protestation ? »

Réponse de Plantu  : « La CGT ! Critiquer les ouvriers du Livre m’est interdit. Il sont intouchables. Leur mouvement, évidemment corporatiste, est inattaquable. Je ne remets pas en cause leur droit de grève ; je pense simplement qu’on ne dénonce pas assez le boulet qu’ils représentent pour un journal. Qu’ils fassent grève, c’est une chose, mais pourquoi n’aurais-je pas le droit de les critiquer ? Si je le fais, ils prennent les imprimeries en otage… ».

Puisque je vous parle de Médias, le webmaster du site de la revue a dû s’endormir car le dernier numéro est en kiosque avant que son sommaire soit en ligne. C’est donc le numéro 20 dans lequel vous trouverez  une excellente interview de Plantu (il est en portrait crayonné en Une) intitulée « L’époque est à la trouille ». Il y décrit une inquiétante progression de la censure en France. Je rappelle à cette occasion que Plantu a créé Cartooning for peace à l’instigation de Kofi Annan, nous en avions parlé ici.  Par ailleurs, il annonce dans l’interview la création prochaine d’un blog dédié à cette association. Médias publie également une interview portrait de Aphatie, (si, si ! Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur lui sans jamais oser lui demander), un dossier sur Sarkozy et l’audiovisuel ou encore un bon papier de Laurent Mauduit sur l’absence d’indépendance de la presse économique en France.

Bonne lecture et bon week-end !

20/03/2009

La preuve par l’exemple

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 11:02

Ah ! Les journalistes ces imbéciles anti-cléricaux qui ne comprennent rien à rien et tapent sur l’Eglise pour booster leurs ventes, n’hésitant pas à utiliser l’arme de la désinformation massive. C’est vrai dites-moi, ils ont parlé de la levée des excommunications sur des évêques intégristes, lesquels m’explique-t-on ne sont pas évêques (dixit Eolas). Erreur fatale qui change radicalement le sens profond de l’information !

Et puis ils ont aussi parlé d’excommunication s’agissant de l’affaire de la fillette brésilienne, alors qu’il n’y a pas eu d’excommunication prononcée, celle-ci étant en principe automatique. Enfin, automatique pas tout à fait puisque précisément nous entrions là dans le champ de l’exception susceptible d’entraîner le pardon. Par conséquent, l’évêque en soulignant que la mère et les médecins étaient excommuniés, a bien prononcé de facto une excommunication….ou bien refusé de faire jouer l’exception, mais ne finassons pas à l’excès, le résultat est bien l’excommunication.

Sans compter la question du préservatif, sur laquelle on m’a soutenu qu’il était faux de titrer que le Pape contestait son efficacité. Ah ? Le bilan que je tire de nos débats d’hier, c’est que non seulement il en conteste l’efficacité mais surtout il considère qu’il pourrait aggraver le problème en encourageant les comportements à risque sous couvert (c’est le cas de le dire) d’une sécurité illusoire. Ce qui me donne à penser qu’il faudrait peut-être écrire sur chacun de ces petits objets : « à consommer avec modération, l’abus de sexe nuit à la santé ». Toute plaisanterie mise à part, j’avoue que j’ai trouvé ce débat passionnant, qu’il m’a enseigné beaucoup de choses et qu’au fond, je ne regrette qu’une seule chose : que les tenants des deux méthodes de lutte contre la maladie s’affrontent quand ils feraient mieux de s’unir. On me dit que ce n’est pas possible, que le préservatif est antagoniste de l’abstinence, j’en doute. Quand on fait un effort pour communiquer, on y arrive. Et l’enjeu est si important qu’on a une obligation de résultat sur ce coup-là.

Les leçons de la polémique

Ce qui m’agace ici, c’est le traitement qui a été réservé à la presse dans cette affaire. Et comme elle me parait emblématique d’un certain nombre de raisons expliquant l’expectation gap entre la presse et son public, je vais les reprendre ici brièvement. Commençons par la polémique. Se retrouver en une des journaux dans le cadre d’une controverse est toujours dangereux pour celui à qui ça arrive. Résultat, la susceptibilité des lecteurs est exacerbée. Les uns nous reprochent notre tiédeur, les autres notre virulence, selon qu’ils sont pour l’un ou l’autre camp. En réalité, ce qui les dérange, ce n’est pas la presse, qui n’est qu’un vecteur, mais le débat lui-même. Et comme ça les dérange, arrive très vite le deuxième réflexe : le journaliste est un imbécile qui ne comprend rien. Ce qui m’impose de réexpliquer les contraintes du métier : nous devons être objectifs, rapides, brefs et compréhensibles par tous. L’objectivité  est  perçue comme une attaque par tous ceux qui voudraient qu’on les défende sur le mode : celui qui n’est pas avec moi, est contre moi. La rapidité est analysée comme un réflexe superficiel et inconséquent lié à des préoccupations de concurrence et de rentabilité, la course au scoop.  Désolée, mais ce n’est qu’une des nombreuses contraintes qui pèsent sur nos têtes, nous travaillons au rythme de l’actualité qui elle-même bouge très vite. On n’y peut rien. Enfin, la synthèse et la vulgarisation sont analysées immédiatement comme le signe d’une inculture crasse. Eh non, ce n’est pas cela, mais encore une obligation du métier. Il nous est interdit de jargonner, de tergiverser, de finasser, nous devons délivrer des messages clairs et compréhensibles par tous. Je rappelle au passage que les journalistes sont tous recrutés au niveau bac +5, nous ne sommes donc pas totalement incultes, n’en déplaise à nos détracteurs. Le travail de synthèse est un des plus difficiles qui soit. C’est même un infernal casse-tête. L’article qu’on vous livre n’est bien souvent qu’un pourcentage infime du travail qui a été nécessaire pour le rédiger. Eh oui !

Je ne serais pas revenue sur l’affaire, si je n’avais été visiter ce matin le blog de La Croix. Et là, ô surprise, j’ai lu sous la plume de Michel Kubler ceci :

« Des prises de position successives de la hiérarchie catholique, au fil des dernières semaines, sont en train de provoquer un effet d’accablement sans doute involontaire, mais néanmoins réel et profond au sein de l’opinion, y compris catholique. Levée de l’excommunication des évêques lefébvristes et positions négationnistes de l’un d’eux, gestion catastrophique de ce dossier au niveau du Vatican, scandale autour de l’excommunication des personnes ayant procuré un avortement sur une fillette brésilienne de 9 ans, et maintenant propos de Benoît XVI sur le préservatif… »

Et le billet est titré « Accablement ». Mazette ! Vous observerez que l’on y retrouve les mêmes raccourcis de plume que dans les autres médias et les mêmes interrogations aussi, sauf qu’elles se teintent à La Croix de tristesse et d’incompréhension, tandis qu’elles fleurent davantage l’agacement et la révolte chez les autres. A part cela, le journal catholique infirme-t-il les informations délivrées par les autres ? Est-il plus précis techniquement ? Révèle-t-il une scandaleuse campagne de dénigrement contre l’Eglise ? Non. Simplement La Croix est autorisé par les catholiques à écrire cela parce que le journal bénéficie d’une présomption de bienveillance, tandis que le reste de la presse est soupçonné de comploter. De la même façon, on présumera que ses raccourcis ne sont pas le signe de l’ignorance mais le résultat d’une commodité d’écriture, là où tous les autres seront taxés de ne rien comprendre en écrivant pourtant la même chose.

Ce que j’entends montrer ici, c’est à quel point la lecture de la presse peut être subjective, émotionnelle, voire épidermique. Amis lecteurs, nous faisons de réels efforts pour être objectifs, faites nous la grâce de tenter de l’être un peu aussi. Les journalistes ne veulent de mal à personne, ils ne complotent pas, n’ont pas de listes de personnes ou d’institutions à abattre. Ils ont simplement le regard braqué en permanence sur notre société et ils racontent ce qu’ils voient, ni plus, ni moins.

19/03/2009

Journal d’un philosophe

Filed under: Brèves — laplumedaliocha @ 22:57

Au début, ce billet devait n’être rien d’autre qu’une brève destinée à vous annoncer la création d’un nouveau blog. Et puis, en réfléchissant à la manière dont j’allais vous le présenter, j’ai dû m’interroger sur les raisons pour lesquelles j’étais heureuse de cette naissance et, plus généralement, pourquoi j’aimais les blogs. Ce que je peux vous dire, c’est qu’un blog,  c’est tout sauf du journalisme. Je le vérifie chaque jour. Ce que je fais ici n’a strictement rien à voir avec mon métier, à la limite, ce serait même le contraire du journalisme.  En vérité,  les blogs s’apparentent  à un aréopage de spécialistes mettant généreusement à disposition leur savoir et même mieux, acceptant de répondre aux questions qu’on leur pose. A moins que ce ne soit,  plus simplement, une bande de camarades avec lesquels discuter pour apprendre ce qu’ils savent, comprendre avec eux l’actualité, répondre aux questions qu’on se pose. D’ailleurs quand j’ai créé ce blog mon idée était de proposer à tout ceux qui le souhaitaient une sorte d’amie journaliste à interroger quand ils voulaient comprendre le métier.  Grâce à Eolas, Maître Mo, Jules, Autheuil, Zythom, Artemis, chacun d’entre nous a la possibilité de discuter avec des juristes, un attaché parlementaire, un expert judiciaire, une spécialiste du droit social. J’en oublie, qu’ils me pardonnent. Sans compter bien sûr  tous ceux que je ne connais pas. Convenez que c’est quand même formidable.

Il se trouve que nous avons la chance sur ce blog d’avoir nombre de commentateurs éclairés qui participent amplement de sa richesse, dont un philosophe en la personne de Philarête.   A lire ses commentaires ainsi que les échanges que nous avons eus épisodiquement par mail, j’espérais bien qu’il se lancerait dans l’aventure du blog. C’est fait.  Il se trouve que Philarête est aussi très savant en théologie, et, ce qui ne gâche rien, qu’il aime la presse. S’agissant d’un garçon si cultivé, c’est un réconfort moral précieux quand le poids des attaques contre mon métier devient un peu lourd à porter. J’en profite pour vous signaler qu’il a rédigé d’excellents billets sur l’excommunication, sujet ô combien d’actualité !  J’oubliais, son blog s’appelle L’esprit de l’escalier. Bonne lecture !

18/03/2009

Pitié pour les journalistes

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 18:52

Allons, bon. Voici qu’Eolas s’en va joyeusement taper sur ma profession pour protéger son église, qui est aussi la mienne. Ce qui me place dans l’obligation aussi ferme qu’amicale d’animer le débat en le contredisant. Allez donc lire son billet , si ce n’est déjà fait, et revenez. Quand je l’ai lu moi-même, j’ai songé, « voilà des éclaircissements intéressants et bienvenus sur ces trois affaires« . Pour autant, était-il nécessaire de taper sur la presse, je le pense pas.

Moi aussi j’ai été irritée ce matin d’entendre sur BFM la déclaration du Pape sur le préservatif suivie d’une réaction indignée de je ne sais plus qui. Et moi aussi j’ai songé intérieurement que mes confrères synthétisaient à l’extrême. Mais au fond, pouvaient-ils faire autrement que de relater cette déclaration et de faire réagir un contradicteur ? Deux logiques s’affrontent ici, l’une spirituelle proposant une solution de nature religieuse, l’autre pragmatique, prenant acte d’un problème concret et y apportant une réponse concrète. La déclaration du Pape est totalement incompréhensible sauf à l’interpréter comme elle doit l’être, c’est-à-dire comme une invitation à la fidélité et à l’abstinence. Je doute que le fond du message ait échappé à qui que ce soit. La vraie question consiste à se demander s’il est judicieux en l’état de lancer ce message tel quel et s’il ne vaudrait pas mieux dire que le préservatif est impératif mais que, idéalement, il faudrait surtout progresser dans l’approche de la sexualité. C’est le débat qu’a lancé le Pape et qu’a relayé la presse en rendant compte de ses propos, je ne vois pas en quoi elle a mal fait. Bien sûr, l’opinion majoritaire s’accordant à considérer que l’urgence est d’enrayer l’épidémie grâce au préservatif, le fait que les journalistes citent une position contraire de Benoît XVI va forcément irriter bien des esprits contre l’Eglise. Et c’est la crainte de cette irritation qui incite à en vouloir à la presse. Comme d’habitude, on s’en prend au messager et on le soupçonne de lancer un procès là où il ne fait que lever un débat. Allons, personne n’a forcé le Pape à tenir ces propos, les journalistes n’ont rien inventé, qu’on leur fiche un peu la paix.

Voyons maintenant le cas de la petite fille brésilienne, l’évêque a bien prononcé des excommunications or, que je sache, il est un représentant de l’Eglise. Que ces excommunications aient été annulées ensuite ne change rien à la première information qui était juste et qui, surtout, méritait d’être diffusée non pas pour booster les ventes, cher Eolas, rompez donc avec cette vision caricaturale de notre métier, mais parce que l’une de nos missions  consiste à  dénoncer ce qui nous parait injuste. Or, là, question injustice, il me semble que nous étions servis ! Imaginez un instant que cette affaire soit demeurée secrète, qui nous dit que ces excommunications auraient été levées ? Le fait que cette triste affaire  fasse vendre, ce qui reste à démontrer, est-il plus choquant que de voir un avocat gagner sa vie en défendant des délinquants ? Dira-t-on de ce-dernier qu’il se nourrit du crime ? Reprochera-t-on au médecin de bâtir sa fortune sur la maladie ? Ah, mais me direz-vous, la presse ne s’est pas empressée de réhabiliter l’Eglise, c’est bien la preuve qu’il est  plus vendeur de l’attaquer que de la défendre ! Non, c’est simplement que notre fonction première est de révéler les injustices pour que d’autres que nous puissent agir. Une fois que c’est fait, nous passons à autre chose. Il y a tant à faire.

Reste l’affaire Williamson et notre avocat préféré d’entrer avec bonheur dans une explication détaillée de la réalité, que je salue au passage. Seulement voilà, de là à dire que c’est pour « faire un tabac sur le lectorat juif » que la presse a sorti le dossier, non, mille fois non.  J’ose espérer que cet argument n’est que le signe d’un regrettable emportement. Au demeurant, on pourra bien m’opposer toutes les analyses juridiques les plus fines, il n’en demeure pas moins que, bon an mal an, cet individu a bien proféré des propos négationnistes et a bien été inclus dans un mouvement que je qualifierais de « rapprochement », ne sachant trop quel mot utiliser pour éviter les byzantinismes interprétatifs. Qu’il soit évêque ou non, ne change rien, dès lors qu’il s’est présenté comme tel dans le cadre d’un schisme aujourd’hui en passe d’être surmonté. Et ça pose tellement question que vous-même qualifiez l’Eglise de « maladroite et imprudente ».  

Evidemment, par trois fois l’image de l’Eglise a été écornée. C’est fâcheux, mais il aurait été encore plus fâcheux de taire la vérité. Notre vocation est de soulever des débats, dénoncer des injustices, alerter sur des scandales, pas de protéger ou redorer le blason de telle ou telle institution. Quant au traitement de ces affaires, les journalistes doivent être brefs, rapides et compréhensibles par tous, n’en déplaise aux intelligences immenses qui ne trouvent pas leur compte dans ces simplifications. Elles devraient au moins être heureuses d’avoir de quoi gloser. Aux spécialistes ensuite de se lancer dans des débats et des exégèses sans fin que la presse ne manquera pas de relayer. Même si tout le monde alors sera passé à autre chose, y compris ceux qui lui reprochaient de ne pas avoir approfondi les différents sujets qu’elle avait levés.

Ô rage, ô désespoir, ô ministère ennemi !

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:15

          Tiens, je me disais ce matin qu’il était temps de vous expliquer le quotidien d’un journaliste. Je suis sûre que vous vous dites que le plus dur à trouver dans ce métier, c’est le scoop, celui qui vous vaudra le Pulitzer, le prix Albert Londres, ou simplement un grognement de satisfaction du rédacteur en chef. Ben non. Le plus dur dans le journalisme, c’est de trouver l’information de base, la plus évidente, celle qui en principe nous est due, tant en qualité de citoyen que de journaliste : l’état d’avancement des mesures d’application d’une réforme. Hein, ça semble simple ? Un petit coup de fil au service presse du ministère concerné et hop, c’est fait. Ledit service n’attendait que cet appel pour mettre en valeur son ministre, montrer qu’il ne se contente pas d’annoncer mais qu’il agit, et vite encore. La loi en question a été publiée fin janvier, le décret doit donc être sur les rails, que dis-je, déjà sur le bureau du Conseil d’Etat et peut-être même en attente de publication au JO, lequel JO ne se tient lui-même plus de joie à l’idée de publier le précieux document.

Une voix amie va bientôt vous répondre…ou pas !

Pourtant, je ne sais quelle intuition m’a poussée à m’y prendre en avance, allez savoir pourquoi. Du coup, pour un papier à rendre aujourd’hui, j’ai commencé à appeler ledit ministère mercredi dernier et je me disais, « ma belle, tu exagères, tu prends trop d’avance, tu vas donner de mauvaises habitudes à ton rédac’chef si tu envoies tes papiers avant la date fatitique ». J’ten fiche, oui.

Mercredi dernier donc, 10h, j’appelle remplie d’espoir un numéro spécial qu’on m’a donné exprès.Et oui, faut être un peu pistonné pour appeler la com’ de certains ministères. Rien, de longues sonneries dans le vide. J’essaie une heure plus tard, toujours rien, même pas le retour idiot au standard et la voix indifférente de la standardiste qui vous demande trois tonnes d’explications inutiles, avant de vous re-balancer sur la ligne que vous avez essayée vous-mêmes et qui ne mène nulle part puis d’achever de vous vriller les nerfs en vous disant « le poste ne répond pas ». Sans blague !  

11h : Je décide de me retourner vers le circuit officiel. On me propose trois contacts presse, rien que pour moi. Je me lance. Dix minutes d’explications circonstanciées à une répondante qui ne comprend pas un traître mot du sujet et pour qui la procédure réglementaire semble aussi absconse qu’un exposé sur la physique quantique à une classe de maternelle. Elle prend néanmoins un air mi-rassurant, mi-inspiré pour me dire « le communiquant est en ligne, il vous rappelle » et elle raccroche. Ah ? Et il rappelle qui, le « communiquant », vu qu’elle n’a pas pris mon numéro de téléphone ? Et puis c’est quoi un communiquant ? je ne veux pas parler à un communiquant moi, je veux parler à quelqu’un qui soit capable de répondre à cette question simple : pour quand est prévue la parution de ce décret ? Inutile de m’envoyer sur un pro du marketing politique.

Midi : Du coup, une heure plus tard, je rappelle. Autre répondante, à qui il faut tout réexpliquer avant de m’entendre répondre « le communiquant est en réunion, il vous rappelle ». Cette fois je ne lache pas et débite mon numéro de téléphone à la fille qui me répond « Ah oui, vous faites bien de me le préciser » (bon sang, Sainte Rita, priez pour moi, j’ai comme une mauvais pressentiment).

Il est déjà 15h,  je rappelle, c’est la première répondante, qui me dit que le Communiquant est en ligne. Et là  je ne peux pas m’empêcher « ben dites-moi, il communique drôlement votre communiquant ! ». Et la fille de glousser avant de me promettre, pour la énième fois, qu’il me rappelle. Tu parles, Charles !

16h : maintenant je suis rodée, et réglée comme une horloge suisse, toutes les heures, je rappelle, c’est décidé. Sauf qu’on approche de l’horaire de bouclage des quotidiens, du coup, la ligne ne répond même plus et me voilà confrontée à un disque, vous savez celui avec la petite musique qui vrille les nerfs.

17h : la situation devenant critique, j’accélère le rythme et me lance joyeusement dans une opération de harcèlement. « Ah c’est vous » (chic elle me reconnait, on avance !), le communiquant est toujours en ligne, le mieux est que vous attendiez qu’il vous rappelle ». Je lui fais observer à cet instant précis que j’attends ce moment magique depuis midi. « Je sais, rétorque la répondante, je lui ai laissé votre message ». Heureusement dites-moi, parce que sinon…

18h : coucou c’est re-moi. « Ah, vous n’avez pas de chance, le communiquant est en réunion ». Non, j’ai pas de chance en effet, il commence à me pomper l’air ce communiquant qui communique avec la terre entière sauf avec moi, pour un peu, je ferais une crise de jalousie, là, comme ça au téléphone, pour un homme dont je ne sais rien et même pas le nom, mais qui est devenu soudainement mon obsession, mon unique désir dans la vie, mon fantasme absolu.

19h : ultime tentative, la ligne sonne dans le vide, le communiquant est parti. Misère……..

A ce stade précis de l’histoire, quelques petites explications s’imposent. Notamment sur la psychologie du communiquant de base. Le communiquant a des « journalistes amis », ceux qu’il connaît, c’est à eux qu’il répond en priorité. Si vous avez un poste élevé dans un grand journal, vous mettez toutes les chances de votre côté. En revanche, si vous être free lance et qu’en plus vous travaillez pour la presse technique, vous êtes tout en bas de l’échelle de valeurs dudit communiquant. Vos chances d’obtenir une réponse sont équivalentes au zéro absolu. Là, j’étais un peu sûre de moi, j’appelais au nom d’un grand quotidien, ben non, loupé. Visiblement, ce communiquant ne parle qu’à ses amis, ne répond qu’aux questions qui l’intéressent. Et n’est même pas foutu de trouver dans son équipe un sous-fifre pour me répondre. Mais vous devez vous dire, il doit bien y avoir une façon de contourner la com’. Eh non, impossible, la com’ est incontournable sur mon sujet, c’est la station d’aiguillage et le bureau de censure. Si elle vous donne un nom et qu’elle autorise parallèlement ce « nom » à vous parler, c’est bon. Dans le cas contraire, à part le cambriolage ou la prise d’otage, je ne vois pas de solution. Et encore, si mon sujet était brûlant, j’utiliserais l’arme fatale : « si vous ne me répondez pas, j’écris dans l’article que le ministère se refuse à tout commentaire ». Ou pire, « faute de réponse, j’en déduirais que mes informations sont exactes et préciserai dans l’article :« le ministère ne dément pas ». Mais là, vous voulez que je les menace de quoi ? 

Les solutions extrêmes

Le lendemain, one more time. Cette fois, nouvelle répondante, plus agréable. « On ne vous a pas rappelée, ça c’est pas bien ». (Non c’est pas bien, confirme en grinçant une vilaine petit voix au fond de moi, mais bon, je ne vais pas non plus m’en prendre à cette âme enfin compatissante). « Faut-il que j’envoie un mail ? »lui dis-je, tout en songeant « et pourquoi pas un coursier à cheval tant qu’on y est, bande d’incompétents, charlots, tirs-au-flancs » etc « Excellente idée ! » me repond la voix amie et la voilà qui me dicte l’adresse mail la plus vicieuse que j’ai vue de ma vie, un truc à faire 4 erreurs minimum même en étant utltra-attentif, à croire qu’on fait tout là-dedans pour échapper aux questions de la presse. M’en fout, je demande un accusé réception, au moins on ne me fera pas le coup du « ah mais on ne l’a pas reçu votre mail ». Et devinez quoi ? Ils l’ont reçu mon mail. 

Fichus bureaucrates !

Sauf que, si vous avez suivi et opéré un rapide calcul de tête, vous savez que ça fait 7 jours que je l’ai envoyé ce mail. Et rien. Dans un ultime geste de désespoir digne d’Antigone, je l’ai renvoyé hier, mais je sais bien au fond que je ne l’aurai pas mon info. Et j’évite de rappeler, je risque de perdre mon sang froid et de le regretter. Si vous saviez l’espèce de fureur tellurique qui m’agite en ce moment, le nombre de noms d’oiseaux qui me traversent la tête en escadrille à chaque fois que je pense à ce fichu service de com’. Bon sang, c’est quand même pas dur de transférer mon mail à un obscur bureautier, bâtiment Z’, entresol, couloir C, local 403 bis et de renvoyer ensuite un mot, « texte en cours de rédaction, sortie attendue aux alentours de fin avril ». Des nèfles ! Le communiquant, il ne voulait pas communiquer avec moi. Et là je songe, la larme à l’oeil, à la déception de mes gentils lecteurs. Tiens, puisqu’il me reste quelques heures avant le bouclage, je vais essayer l’attendrissement, qui sait, ça marchera peut-être : « et ils vont faire quoi les lecteurs de mon journal, quand il vont ouvrir en tremblant d’émotion leur quotidien préféré et qu’ils ne trouveront pas l’information qu’ils attendaient le coeur battant ? Hein, vous y pensez à ça ? Bandes de bureaucrates sans coeur ? »  

A propos, la prochaine fois qu’un journaliste vous annonce la parution d’un décret et vous donne une date approximative, pensez à lui envoyer des chocolats !

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