La Plume d'Aliocha

24/02/2009

Internaute infidèle

Filed under: Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:59

Je sors d’une petite visite sur @si et l’irritation qui transparaissait de certains commentaires m’a donné à réfléchir. « Puisque c’est ainsi je me désabonne » disait l’un, invoquant son désaccord avec l’un des articles de Daniel Schneidermann, « de toutes façons, ce n’est plus ce que c’était » rétorquait l’autre, tandis qu’une poignée de fidèles, plus calme, tentait d’expliquer qu’on pouvait être en désaccord sans immédiatement tourner les talons. Pour moi qui découvre @si, un peu tard il est vrai, le site fait du bon travail. Et même si je n’ai pas suivi DS dans son obstination à cuisiner Péan au sujet de l’antisémitisme, je n’ai pas l’intention de me désabonner. Je suis une fidèle dans l’âme.

Mais j’ai songé à l’infidélité des internautes, elle est réelle. Voyez ici, par exemple, j’ignore si mes lecteurs ont changé,leur nombre demeure à peu près le même, ce que je sais, c’est que quelques commentateurs ont déjà disparus. Suis-je en cause ? Sans doute, mais il n’y a pas que cela. J’en ai interrogé certains par mail parce qu’on se connaissait depuis longtemps chez Eolas, l’un m’a répondu qu’il n’avait plus le temps, que les blogs l’avaient lassé, trop chronophages, un autre qu’il n’avait pas le moral et préférait fuir les sujets sérieux pour se rabattre sur les blogs littéraires, un troisième s’est pris de passion pour un autre blog, un quatrième est absorbé par ses activités professionnelles…Ce petit sondage qui a le double défaut d’être un sondage (j’ai horreur de cela) et en plus de n’être pas fait dans les règles (ce qui lui ôte le peu de fiabilité quasi-scientifique d’un vrai sondage) illustre néanmoins un phénomène que les éditeurs de presse ont bien identifié et qui les inquiète : l’internaute est infidèle, terriblement infidèle. Sans doute faut-il y voir une conséquence de la profusion réelle ou supposée du web. Cet incroyable foisonnement qui, ajouté à la gratuité, transforme n’importe qui en être volage, capricieux, brûlant ce qu’il avait adoré hier pour encenser de nouvelles idoles qui le lasseront demain ou dans une semaine.

Il y a sans doute bien des raisons qui expliquent ce comportement. Je vous propose d’en explorer une : l’individualisme. Dans un de ses livres Géraldine Muhlmann, philosophe et journaliste, évoque le rôle rassembleur du journal. Pendant longtemps, acheter son journal, c’était partager avec l’ensemble des lecteurs un savoir commun, c’était adhérer à une grand’messe démocratique de communion à l’information. Et cette information était diffusée certes par un journal avec une ligne éditoriale, c’est-à-dire une personnalité, mais aussi plusieurs dizaines de signatures, donc une oeuvre collective où chacun pouvait découvrir une signature qui lui plaisait, un éditorialiste favori et, à supposer que cet éditorialiste ne soit pas en forme, mille autres choses qui finalement le retenaient et le poussaient le lendemain ou la semaine suivante à racheter son quotidien ou son hebdomadaire favori.

Mais face à son écran, chacun est seul, façonne sa propre information et part en quête de ce qui lui ressemble. On ne cherche plus un miroir du monde proposé par des professionnels à un large public rassemblé au sein d’une communauté de lecteurs, mais un miroir de soi, de ses préoccupations, centres d’intérêts, orientations politiques, philosophiques etc. La consultation de blogs s’inscrit dans cette démarche et se traduit essentiellement par l’adhésion à une personnalité. On aime ou pas Eolas, Bilger, Auhteuil, Aphatie puis on continue ou pas de les aimer. Au moindre dérapage, à la moindre contrariété, l’internaute rompt la relation et s’en va flâner ailleurs. Ainsi vont les relations humaines, un jour on s’aime, l’autre pas. Il est plus facile de quitter un individu qu’une communauté. Qu’importe pour le blogueur, il séduira d’autres lecteurs, si toutefois le contenu qu’il offre présente un quelconque intérêt. 

Le plus étonnant, c’est qu’Internet cultive un fort communautarisme, apparemment en opposition avec cet individualisme, mais un communautarisme mouvant, anonyme qui se traduit davantage par l’adhésion à l’outil et à la culture web  qu’aux acteurs présents sur la toile. Face à cette difficulté, je pense qu’il faut, là comme dans le monde réel, faire le pari de la qualité et de la valeur ajoutée, et parvenir à inventer une ligne éditoriale forte capable de prendre le pas sur les signatures et de créer un esprit communautaire. Qui sait s’il ne faut pas aussi faire le pari du payant ?

Car au fond, passé la première révolte contre le monde réel sur laquelle s’est bâtie Internet, opposant à la vénalité de la réalité le mythe de la gratuité, au collectif l’individuel, au hiérarchisé l’aplani et ainsi de suite, il faudra bien revenir aux fondamentaux. Un chef d’entreprise particulièrement inspiré me faisait observer récemment que ce que je lui décrivais du web n’était autre que les traits caractéristiques d’un univers au stade de l’adolescence, rébellion contre l’existant, certitude d’avoir raison contre les dinosaures de la vie réelle, autisme relatif d’un monde qui s’auto-référence…. Et si l’on y réfléchit en effet, comment prétendre que le web serait différent du monde réel, dès lors qu’il est oeuvre humaine ? Je crois de plus en plus qu’il est simplement à un stade d’évolution différent. D’ailleurs, on y retrouve les mêmes réflexes à l’état embryonnaire. Une hiérarchie se recrée entre les anciens du web, ceux qui connaissent et constituent une aristocratie et les autres, la plèbe, qui ne comprend rien, ne maîtrise pas l’outil ni le vocabulaire. La culture du réseau tant décriée dans le monde réel, les amitiés  que l’on reproche tant aux journalistes sont elles absentes du web ? Bien au contraire, elles en sont le fondement. Quant à la gratuité, elle commence à embarrasser tout le monde, car passé l’adolescence, il faut bien se décider à vivre et donc à gagner sa vie. Alors, bientôt l’âge de la maturité ?

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