La Plume d'Aliocha

22/02/2009

Deux livres nécessaires

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 11:07

Des livres de journaliste, il y en a à ne plus savoir qu’en faire sur les étals des librairies. Ils parlent à l’envie des « affaires », font claquer l’actualité de manière retentissante, on les dévore comme des « polars » et puis, une fois refermés, ils s’en vont prendre la poussière sur une étagère de bibliothèque avant de finir à la poubelle ou chez un bouquiniste, à la faveur d’un déménagement. Ils ne sont plus alors que les souvenirs jaunis de scandales que tout le monde a oubliés. Mais, parfois, certains surmontent cet obstacle, ils survivent à l’actualité et se retrouvent investis d’une étrange pérennité. C’est le cas des deux livres que j’ai lus cette semaine et que je vous recommande. 

391217530_lLe premier est signé de Florence Aubenas: « La méprise ». Consacré à l’affaire Outreau, il est sorti en 2005.  Autant dire l’antiquité pour un livre d’actualité. Et pourtant, il y a quelque chose d’éternel dans ce récit. Un récit brut, qui s’en tient au strict déroulement des faits, sans commentaires, ni analyse. Le lire est sans doute la meilleure manière, non pas de comprendre l’affaire – qui le pourrait ? – mais d’en observer l’étonnant engrenage et de saisir les mécanismes psychologiques qui ont contribué à fabriquer l’une des plus grandes catastrophes judiciaires de notre histoire. Des enfants traumatisés qui dénoncent tout le monde, une femme – Myriam Badaoui – flattée d’être le centre d’intérêt d’un notable, le juge Burgaud, qui essaie de répondre ce qu’il souhaite entendre, ce même juge piégé par un tombereau de mensonges, des accusés qui ne cessent de croire que, c’est sûr, demain toute la lumière sera faite et que la justice comprendra qu’ils sont innocents, un dossier qu’il faut bien mener à son terme parce que plus il grossit et plus il devient difficile de faire machine arrière, d’admettre qu’on s’est trompé, de le voir se dégonfler….Tous ceux qui s’intéressent à la psychologie trouveront là un éclairage passionnant sur les tréfonds de l’âme humaine.  On en sort saisi de vertige. Indispensable et passionnant.

 

 

 

 

 

 

4152r9fe2fl_ss500_Le deuxième est signé de Daniel Schneidermann : « Du journalisme après Bourdieu ». Publié en 1999, il répond aux célèbres attaques contre les médias lancées par le sociologue. Celles-là même que nombre de lecteurs m’opposent ici lorsque je tente d’expliquer et parfois de défendre mon métier. L’urgence, la simplification, la connivence, Daniel Schneidermann examine chacune de ces critiques avec une grande sincérité, n’hésitant jamais à se remettre en cause lui-même et à rechercher dans sa propre pratique la matière nécessaire pour expliquer un métier décidément bien difficile à comprendre. C’est magnifiquement écrit, lucide et juste. Je l’ai lu avec un crayon à la main, soulignant ici et là ce que je voulais retenir. Voici quelques observations que j’ai particulièrement aimées : 

« J’ai compris à ce moment qu’il n’est pas de grand journaliste qui ne soit à la fois crocodile et midinette. Que le vrai talent consiste à savoir se placer en état de cynisme désarmable. Etre journaliste, c’est ne croire rien ni personne, savoir que tous mentent, qu’il faut tout vérifier en permanence, et en même temps être prêt à se laisser surprendre par un éclair intattendu de candeur et de sincérité, par la surprenante trouée que l’on n’attendait pas ».

Ou bien encore : 

« Rien n’est plus dégradant que la résignation à une idée présupposée du sujet qui attirera l’audience. Tenter d’intéresser lecteurs ou téléspectateurs à ce qui m’intéresse personnellement, je ne vois pas de meilleure définition du journalisme. La perversion commence dès que le journaliste commence à bricoler une théorie du public. Pas d’autre moyen d’exercer ce métier que de croire son lecteur, ou téléspectateur, intéressé par les mêmes sujets que moi-même, disposant du même niveau de culture, vibrant aux mêmes sujets de révolte, accessible aux mêmes plaisirs, aux mêmes bonheurs et démangé aussi par le même prurit voyeuriste que soi-même. Ni ange ni bête, ange et bête à la fois : mon lecteur, c’est moi ».

Les pages les plus intéressantes mais aussi les plus troublantes sont celles consacrées à ce qu’il appelle le coeur du journalisme, c’est-à-dire le grand reporter ou le reporter de guerre.

« Le goût du sang est indissociable du journalisme. Au fond, l’exploit journalistique indépassable, c’est Woodward et Bernstein, « tombeurs » de Nixon. Jouissance de l’avoir poussé à la démission, jouissance du sang. Je connais ces odeurs là. Je n’en jouis pas. Je suis un chacal par nécessité. Je suis un chacal sans plaisir, un vilain petit chacal à l’écart de la meute, qui goûte à la charogne du bout des lèvres, en chipotant. Je crois être au fond un très mauvais chacal. Ou peut-être, allez savoir, ces scrupules font-ils de moi un excellent chacal ». 

Nous touchons là, vous l’aurez compris, au coeur même du métier mais aussi des polémiques dont nous avons parlé ici sur les affaires Dray et Kerviel. Je gage par exemple que Jean-Michel Aphatie  n’est pas un chacal, il ne veut pas l’être et s’insurge contre tous ceux qui le sont. Mais sans chacals, jamais personne n’aurait entendu parler du Watergate…Quand on a des scrupules, c’est difficile de faire ce métier. Daniel Schneidermann a infiniment raison. Et j’irais même plus loin que lui, c’est difficile au quotidien, sur les sujets les plus anodins. Combien de fois dois-je m’excuser au terme d’une interview d’une heure de ne retenir que quelques phrases dans mon article, et même parfois aucune parce que j’ai dû abandonner le sujet. Combien de fois suis-je gênée d’imposer à l’autre le rythme infernal de mon métier. Certains confrères cultivent l’arrogance, ce n’est pas mon cas. Je n’ai jamais cru que j’avais tous les droits simplement parce que j’étais journaliste. Je n’ai jamais pensé que les gens n’avaient que cela à faire de me renseigner sur un sujet, même si certains, il est vrai, rêvent d’avoir leur nom dans le journal et y trouvent leur compte, ce qui, au fond, n’est que justice. L’odeur du sang, je l’ai senti 4 ou 5 fois en treize ans, fort modestement, ce n’était pas le Watergate, mais je l’ai sentie, il est vrai qu’elle efface d’un coup toutes ces pudeurs. L’excitation de la chasse est si forte. Mais ce qu’elle n’efface pas et au contraire décuple, en tout cas chez moi, c’est la nécessité d’être sûr de son information, de peser chaque mot, de penser contre soi-même pour vérifier encore et encore  que les accusations que l’on va sortir sont justes et nécessaires, qu’on n’a pas été aveuglé par l’adrénaline du scoop ou leurré par une source aux intentions douteuses. Le journalisme est décidément un métier bien étrange. Soit vous acceptez d’être un chacal, soit vous vous cantonnez à l’information officielle. Dès lors, soit vous êtes aux yeux du public un voyou, soit à vos propres yeux, un menteur. Evidemment, cela nous ramène inéluctablement à la nécessité d’une déontologie forte pour tenter de garantir l’impossible : faire de chaque journaliste un « chacal vertueux ».

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11 commentaires »

  1. Sortons, si vous le voulez bien, du journalisme de « révélation » pour lequel les questions que vous posez sont légitimes et vous honorent. Que pensez vous du journalisme qui consiste à réunir, avec une sincérité tout à fait respectable, des informations justes, pour soutenir voire prouver un propos qui relève de la conviction personnelle.
    Exemple: je lis en ce moment le livre de votre collègue Hervé Kempf qui s’intitule: « Comment les riches détruisent la planète ». J’ai acheté ce livre pour y trouver de quoi argumenter ma propre conviction. Les infos qu’il me livre sont vérifiées et recoupées mais on peut leurs reprocher d’aller toutes dans le même sens; et qui va leur faire ce reproche sinon ceux qui ne partagent pas ce point de vue.
    Dès lors, Kempf serait-il un bon journaliste pour les uns et un manipulateut pour les autres?
    Je suis pourtant sur, à vous lire, que vous avez une commune passion de votre métier.

    Aliocha : je n’ai pas lu ce livre donc je ne peux que vous répondre sur le terrain théorique. D’abord, oui, le journaliste est toujours bon pour les uns et mauvais pour les autres, ce que je montrais dans ce billet. Ensuite, sur le fond du métier, Daniel Schneidermann rappelle toute l’importance de règles souvent contestées mais indispensables : l’importance de s’en tenir aux faits et l’obsession de l’objectivité qui suppose de cultiver le contradictoire. Ce que Martin-Lagardette, empruntant à Hegel, appelle le « penser contre soi-même ». A mon sens, le journaliste doit s’en tenir à montrer et se garder de démontrer. C’est toute la force du livre d’Aubenas. Cela étant, nous sommes aussi des observateurs privilégiés de sorte que nous finissons par identifier au-delà de l’actualité des évolutions profondes que nous sommes tentés de mettre en évidence. Il me semble qu’à partir du moment où l’on distingue clairement la relation des faits de l’analyse subjective, cela ne soulève pas de difficultés majeures. A chaque lecteur de se faire son opinion. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nos règles professionnelles nous imposent d’opérer cette distinction entre les faits et l’analyse.

    Commentaire par Denis Ducroz — 22/02/2009 @ 11:57

  2. [quote= »Daniel Schneidermann »]Tenter d’intéresser lecteurs ou téléspectateurs à ce qui m’intéresse personnellement, je ne vois pas de meilleure définition du journalisme.[/quote]
    N’est ce pas ce que vous faites Eolas et vous par vos blogs ?
    Je trouve les billets clairs, intéressants et instructifs.
    Je vous ai découvert là-bas, je vous suis ici, et je trouve que vous faites la même chose à propos du journalisme que Eolas à propos du droit.

    [quote= »Aliocha »]cela nous ramène inéluctablement à la nécessité d’une déontologie forte[/quote]
    Il est clair et net que c’est votre cheval de bataille.
    Y-a-t’il des choses en mouvement actuellement à ce propos ?

    Si non, il vous va falloir mener la charge.

    Aliocha : c’est l’une des propositions des états généraux de la presse, j’espère qu’elle sera mise en application 😉

    Commentaire par Ancilevien — 22/02/2009 @ 13:15

  3. Désolé pour les [quote][/quote], c’est presque un réflexe.

    Commentaire par Ancilevien — 22/02/2009 @ 13:19

  4. « (…) elle [l’odeur du sang] n’efface pas et au contraire décuple, en tout cas chez moi, c’est la nécessité d’être sûr de son information, de peser chaque mot, de penser contre soi-même pour vérifier encore et encore que les accusations que l’on va sortir sont justes et nécessaires (…) »

    Je souris à cette phrase : c’est l’équivalent pour les scientifiques du « à hypothèse extraordinaire, faits extraordinaires » et la nécessité d’envisager d’autres hypothèses, même si celles-ci sont en contradiction avec ses propres convictions (recherche de faits qui prouveraient le contraire). Mais attention : absence de preuve ne signifie pas preuve de l’absence…

    Votre déontologie (éthique, dirais-je même) repose sur des bases scientifiques rigoureuses, me semble-t-il. En tous cas, cela me paraît être une nécessité pour pouvoir garder la meilleure neutralité possible.

    Mais combien il est facile de traduire en affirmation la retenue du scientifique. Un exemple vécu, à propos des satellites abandonnés en orbites basses qui finissent par retomber sur Terre, sans contrôle particulier :

    — (le journaliste) Donc un météore pourrait retomber n’importe où et n’importe quand sur Terre et créer des dégâts très importants ?
    — (le scientifique) : c’est très peu probable, mais ça n’est pas impossible… [manière honnête de répondre « non » tout en s’assurant que l’assertion est vraie]

    Et le journaliste de traduire cette réponse (faussement) affirmative dans sa chronique par :

    « Des morceaux de satellites peuvent retomber sur terre et faire des dégâts catastrophiques, affirme ! ».

    Ce qui n’est ni vrai, ni faux, mais franchement orienté.

    Aliocha : il eût été plus fidèle au propos en effet de dire « untel n’exclut pas cette hypothèse même s’il la qualifie de peu probable ». Cela étant, nous passons nos journées avec des gens qui édulcorent leurs propos, j’en sais quelque chose avec la crise financière, au point qu’on finit par ne plus rien comprendre à rien. J’ignore si c’est la même chose en matière scientifique mais il y a un moment où il faut avoir le courage de dire les choses….ou de se taire.

    Commentaire par furax — 22/02/2009 @ 22:36

  5. On ne dit pas des chacaux ?

    Plus sérieusement, j’ai tout de même l’impression que Schneidermann a été bourdieusien, dans ses premières armes journalistiques avec Pierre Carles, et un peu moins au début d’ASI, puis qu’il s’est aperçu que c’était assez exigeant, et que se contenter d’être célèbre était tout aussi bien.
    Quoique, avec @SI, il me semble qu’il étrenne une formule qui n’aurait pas été pour déplaire à Bourdieu : si la presse s’émancipe de l’actionnariat et de la publicité, les liens structurels qui l’unissent aux sphères de la finance, de l’économie, de la politique… ne seront pas aussi ténus.

    Je pense, tardivement, après la lecture d’un livre qui parlait de cela, à l’attaque d’Hugues Serraf que vous relayiez contre l’anonymat, sur internet comme dans la presse. L’anonymat est une constante britannique, ou plutôt la collectivité de la signature, et elle a longtemps dominé partout en France, couplée bien sûr avec les pseudoynmes (qui sont toujours un régal quand ils sont ceux d’un homme de goût et de lettres) ; Vichy l’a interdit.
    Bien sûr, un exemple ne prouve rien, mais que le régime le plus autoritaire et le plus personnel de l’histoire de France trouvât nécessaire d’interdire l’anonymat me semble tout de même exemplaire de ce que j’avais pu dire alors : l’anonymat a bien des bienfaits.

    Commentaire par Irfan — 23/02/2009 @ 11:38

  6. @ Furax & Aliocha :

    Dans le cas des scientifiques, je crois qu’ils sont professionnellement formés à ne jamais être concis… Un scientifique sous l’oeil de ses pairs (via un journaliste, par exemple — mais aussi évidemment en congrès ou dans un journal) explique son contexte, ses hypothèses, ses méthodes, avant de présenter un résultat, et enchaîne aussi sec sur des critiques, mises en perspectives, incertitudes… Le problème, c’est que là où la communauté scientifique est habituée à lire plusieurs pages, le grand public qui ne connait ni ne s’intéresse vraiment au problème, sauf via l’actualité, ne lira sans doute pas plus de quelques lignes. Difficile alors pour le journaliste de synthétiser sans trahir !

    Pour changer un peu de sujet (mais restant dans le journalisme), j’ai lu ce week-end un article de J.-N. Jeanneney dans « l’Histoire » de février que j’ai trouvé intéressant, sur la vision que les philosophes des lumières avaient des premiers journalistes. L’auteur y conclut, entre autres, que certains détestaient les journalistes parce que ceux-ci… osaient critiquer leurs ouvrages ! J’ai trouvé amusant d’y retrouver un thème que vous développez ici, que les journalistes déplaisent parce qu’ils ne disent pas que du bien.

    Commentaire par Rémi — 23/02/2009 @ 11:47

  7. Aliocha,

    La période est propice à la remise en question.

    En ce qui concerne le journalisme et le besoin de faire peau neuve, je ne m’interroge pas sur le but à atteindre et les mesures à adopter.
    Je suis plus circonspect sur les raisons du blocage, du verrouillage du système qui ne change pas.
    Qu’en pensez-vous?

    Remarquez que cela vaut aussi bien rapporté aux domaines de la politique, de l’économie, de la culture, etc.
    L’impression étrange se dégage que la France est schlérosée, ce qui a fortement contribué au succès de Nicolas Sarkozy, cette image de celui qui déverrouillerait la France.
    Qui a intérêt à maintenir ce système? Quels sont les vecteurs de ce blocage?
    Comment procéder pour les contourner ou les lever?

    L’objectif est établi mais la mise en application plus difficile.

    Commentaire par Nemo — 23/02/2009 @ 12:43

  8. […] forcément trahir. Comme le souligne assez justement Daniel Schneidermann dans son excellent livre “Du journalisme après Bourdieu” si nous ne sommes pas des experts, au moins avons-nous un avantage sur eux que nous devons […]

    Ping par Les paradoxes du métier « La Plume d’Aliocha — 24/03/2009 @ 10:35

  9. […] premier dont j’ai déjà parlé ici est celui de la journaliste Florence Aubenas. Il décrit remarquablement bien les ressorts […]

    Ping par Les vraies leçons d’Outreau « La Plume d’Aliocha — 25/04/2009 @ 11:12

  10. […] sommes, sur notre entourage et nos rencontres. Comme le dit fort justement Daniel Schneidermann, “mon public, c’est moi”. C’est sans doute la meilleure des définitions que l’on puisse donner, à plus […]

    Ping par Journalisme, web et démocratie « La Plume d’Aliocha — 20/06/2009 @ 11:41

  11. […] “L’expulsion” d’Alain Genestar qui raconte son éviction de Match. “Du journalisme après Bourdieu” de Daniel Schneidermann. Ces deux livres, très courts,  vous feront entrer dans la psychologie du […]

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