La Plume d'Aliocha

16/02/2009

Il ne faut pas toucher aux idoles…

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 08:24

51dlyo8mol_sl500_aa240_1Bon, je l’ai enfin lu ce livre, vous savez, « Le Monde selon K ». Et j’ai du vérifier à plusieurs reprises que c’était bien de lui que j’avais entendu parler ces derniers jours. Il faut croire que oui, sauf à ce qu’un éditeur facétieux ait joué à glisser sous la jaquette un autre texte que celui d’origine. Je redoutais d’avoir à lire un pamphlet antisémite truffé de révélations fracassantes sur des pots de vin divers et variés. Avouez que c’est cela qui ressortait des débats autour de l’ouvrage. Eh bien croyez-moi sur parole ou allez vérifier, ce serait encore mieux, toute cette polémique relève de la caricature. Reprenons l’accusation d’antisémitisme : dans un livre de 324 pages elle repose sur un passage situé page 276 que je reproduis ici :

« En définitive, ce qu’il (Bernard Kouchner)ne cesse de partager et d’exprimer avec l’autre Bernard (BHL), c’est bel et bien la haine du gaullisme et de la philosophie politique qui le sous-tend : les valeurs de la Révolution française, de la Convention au Conseil national de la Résistance ; celles d’une indépendance nationale honnie au nom d’un cosmopolitisme anglo-saxon, droit-de-l’hommiste et néo-libéral, fondements de l’idéologie néoconservatrice que nos nouveaux philosophes ont fini par rallier ».

Avouez que l’actualité récente nous a confrontés à des déclarations autrement plus contestables. Ah, mais il y a le vilain mot « cosmopolitisme » me direz-vous.  En effet, un mot qui a eu le malheur d’être utilisé par des gens peu recommandables et qui serait donc devenu inutilisable.  Et puis quelques lignes au-dessus l’auteur désigne Bernard Henri Lévy non pas par ses fameuses initiales mais en l’appelant Lévy. Eh oui, l’auteur compare les deux Bernard, il n’est pas illogique que ça l’amène à écrire Kouchner et Lévy. 

Un autre aspect du Monde selon K qui a suscité la polémique a été levé par Jean-Michel Aphatie. Voilà qui me désole car je suis de nouveau en désaccord avec son analyse alors qu’au fond je partage sa haute vision du métier. C’est sur les méthodes pour parvenir à un journalisme éthique et de qualité que nous nous séparons. JMA s’étonne que Pierre Péan commence son livre par une scène à Trouville lors de la coupe du monde de Rugby en 2007 où le Ministre des affaires étrangères, invité avec son épouse au Women’s forum, se lève la main sur le coeur en entendant l’hymne national britannique et se rassoit au moment de la Marseillaise. Et Jean-Michel Aphatie de s’indigner qu’un livre commence sur une telle scène sans explications complémentaires. Et alors ? Pierre Péan propose dans son livre de révéler une facette inconnue du ministre au-delà de l’image médiatique qu’on connaît par coeur. Et il trouve que cette scène étonnante amorce bien son propos, mais comment pourrait-il l’expliquer, il n’est pas voyant. Au passage, nous retrouvons là l’étonnant réflexe qui consiste, lorsqu’un journaliste livre une information dérangeante, à le sommer de se justifier au lieu de demander des explications à celui qui est concerné. C’est tout de même étonnant cette tendance chez mes confrères à vouer aux gémonies tous ceux qui trouvent de l’information, donnant ainsi à penser que le seul journalisme admissible dans ce pays est la synthèse de communiqué de presse, la présentation du 20h ou l’interview radio. 

Mais revenons à la scène de Trouville, en fait, l’argument est le suivant : il suffit de rapprocher cet épisode du mot « cosmopolitisme » pour démontrer ce que le livre a, je cite, « de nauséabond, de frelaté, de louche », comprendre d’antisémite. Fallait-il qu’il y ait peu d’éléments au soutien de cette thèse pour qu’on en soit réduit à ce genre de contorsions interprétatives. Un mot, une scène, l’usage d’un patronyme au lieu de trois initiales, le tout sur 324 pages, c’est quand même très peu pour étayer une accusation aussi grave, non ? En tout cas, le but est atteint, on a créé la suspicion.  Figurez-vous qu’après avoir lu les billets de JMA, j’étais convaincue qu’il avait raison. Il a fallu que je me plonge dans l’ouvrage pour constater par moi-même que je n’adhérais pas à cette approche. Mais combien ne le liront pas et véhiculeront sans la vérifier une analyse que, peut-être, ils n’auraient pas partagée s’ils avaient fait l’effort de s’en assurer….

Tous les professionnels de la communication savent qu’une fois qu’une information est lancée, vraie ou fausse, le mal est fait. On aura beau publier tous les démentis ensuite, seule la première idée restera gravée dans l’esprit du public. Pierre Péan a créé le doute sur l’éthique de Bernard Kouchner, mais au terme d’un long travail d’investigation et en avançant des faits, ce-dernier crée à son tour le doute sur la respectabilité des intentions de son accusateur. Un partout la balle au centre. Quoiqu’il advienne désormais, le public doutera à jamais des intentions de l’auteur et donc de la véracité de ce qu’il avance. Ainsi va notre société de communication. Toujours la forme l’emporte sur le fond, le préjugé  sur le raisonnement, l’idée simpliste sur l’observation des faits, les attaques ad hominem sur les débats de fond.

Reste les conflits d’intérêt liés à l’activité de consultant. Tous ceux qui connaissent le couple Kouchner-Ockrent savent qu’ils sont ambitieux, mènent parfaitement leur barque et sont conscients de leur valeur qu’ils monnayent au plus juste de leurs intérêts. Après tout ils ont parfaitement raison, tant qu’ils ne dérapent dans le conflit d’intérêt. Pourquoi se taisent-ils tous ces témoins ? Pourquoi si peu de voix s’élèvent-elles pour soutenir Péan qui a eu le courage de révéler tout haut ce que tout le monde sait mais se contente de murmurer dans les dîners en ville ? A savoir que derrière l’image humanitaire de Bernard Kouchner et celle de journaliste intransigeante à l’américaine de son épouse, il y a une réalité économique qui, peut-être n’est pas tout à fait conforme à l’image idyllique qu’en a le public ? Parce que le couple les fait trembler, tous. Songez donc, l’un est au sommet de la politique, l’autre au sommet des médias, voilà de quoi tenir tout le monde en respect. Et lorsque ces informations finissent quand même par sortir sous la plume téméraire d’un journaliste, alors la réaction est immédiate, mieux vaut prendre parti contre celui qui a brisé l’omerta, il pèse mille fois moins lourd que les gens qu’il met en cause. Et les mêmes qui défendent officiellement le ministre se réjouissent secrètement à l’idée qu’enfin tout ceci se retrouve sur la place publique. C’est beau le courage. 

Allons, quittons le joyeux univers de la polémique stérile à la française pour évoquer le coeur du livre, autrement dit ce qui occupe 288 pages sur 324 et dont personne ou presque ne parle : le fameux droit d’ingérence humanitaire défendu par Bernard Kouchner tout au long de sa carrière. C’est là-dessus que Péan se penche en suivant les grands combats, du Biafra au Kosovo en passant par le Rwanda ou le Darfour. Cette conviction qu’il faut intervenir partout ou des gens souffrent, sans se soucier ni des obstacles matériels, ni des enjeux politiques et militaires, ni même des risques d’erreur ou de récupération. Une démarche sous-tendue par un humanisme réel, mais aussi une vision profondément manichéenne du monde : il y a les bons et les méchants, les victimes et les bourreaux. Comme si les choses étaient aussi simples, en particulier les guerres. Tout au long du livre,  Pierre Péan montre l’agacement du quai d’Orsay, la réticence des militaires, les protestations des associations humanitaires face aux coups d’éclats de Bernard Kouchner dont l’impact médiatique est décrit dans certains cas comme inversement proportionnel à l’efficacité sur le terrain. Et il invite le lecteur à réfléchir au-delà des apparences séduisantes. On referme le livre avec l’image en tête d’un Don Quichotte, monté sur un camion rempli de sacs de riz et suivi par une meute de journalistes, traversant des villages semés de cadavres sous le regard de quelques survivants affamés. C’est beau, c’est noble, mais est-ce la bonne manière de faire ? Faut-il adhérer ou non à ce droit d’ingérence humanitaire ? Vaste question.

Au fond, il n’y a qu’une ombre pour moi dans ce livre, c’est le conflit personnel que l’auteur avoue à deux ou trois reprises entretenir avec l’objet de son enquête. Mais justement, il le dit, et c’est honnête. Le lecteur est ainsi en mesure de se faire son opinion.

Comme l’écrivait Flaubert : « Il ne faut pas toucher aux idoles, la dorure en reste aux mains ». 

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10 commentaires »

  1. Merci pour cette belle leçon. A force de ne pas être d’accord avec JMA, ne va-t-il pas falloir que vous révisiez votre jugement à son sujet? Ce ne sont pas des broutilles qui vous séparent, il me semble. Les productions journalistiques de cette qualité sont rares et lorsqu’elles sortent, ce sont bien des journalistes qui l’étrillent. Pas l’opinion publique.

    Aliocha : disons que je continue de croire que JMA est de bonne foi, or, j’ai beaucoup de respect pour la bonne foi. Quant aux attaques des journalistes entre eux, je n’y fais attention que depuis que j’ai ouvert ce blog, par conséquent j’ai du mal à déterminer si c’est une tendance récurrente ou si c’est une crise de conscience liée aux affaires Outreau et Baudis.

    Commentaire par prof — 16/02/2009 @ 10:01

  2. Quand un journaliste reconnaîtra-t-il qu’il n’est pas meilleur qu’un politique ?

    Aliocha : Tiens, l’argument de Nicolas Sarkozy, je vous félicite d’avoir choisi ce maître dialectique, c’est le meilleur. Notez que cet argument fait fureur dans les cours de récréation sur le mode « c’est çui qui dit qui l’est ».

    Commentaire par PRINCE — 16/02/2009 @ 10:23

  3. M. PRINCE, je ne comprends pas trop votre question : ils n’ont pas la même fonction dans la société. Pire, le métier des uns (leur fonction même, en démocratie) demande en partie de juger les autres, et ce n’est pas réciproque (du moins normalement, même si ces derniers temps beaucoup d’hommes politiques pensent que toute fonction est un métier, et un métier sans entraves qui plus est).

    Aliocha, merci pour ce compte-rendu de livre : beaucoup de vos lecteurs n’auraient évidemment pas eu le temps ni l’envie de le lire (c’est mon cas), tout en doutant de la véracité des attaques faites à Pierre Péan. Les voici fixés sur le point le plus nauséabond.
    J’ai déjà largement tilté en voyant l’interview faite par Schneidermann de Péan : ce dernier fait amende honorable, après avoir été interpelé tel un gamin pris en faute par le Grrrrrrrrand Chef d’@SI, qui lui sait ce qu’est le journalisme indépendant (cf. Pierre Carles), etc. Cela ne suffit pas au grand journaliste, qui revient à la charge : non mais si, quand même, vous, vous savez que « cosmopolitisme » c’est anisémite, hein !
    Hé bien étonnamment, je ne le savais pas du tout, alors que je suis en histoire en bac +3 ; étonnamment, je l’ai lu à plusieurs reprises dans des cours de philo, ou mes professeurs -que le soupçon d’antisémitisme ne peut même pas effleurer- l’ont utilisé, de façon bien précise.

    Tout ce bruit pour rien, ce sont le genre de choses qui font toujours douter de la probité d’un certain journalisme, et de ses prolongements dans la vie politique. Voire politiques et journalistes de renom converger pour défendre Kouchner, sans le défendre sur le fond de l’accusation, mais en attaquant son pourfendeur sur un mot, c’est beaucoup plus nauséabond que le mot lui-même.
    Quelle tristesse pour son auteur de savoir que tout un travail est ruiné par une cabbale bien organisée, et fausse. De savoir qu’un homme est sali à vie, car cette tâche ne s’en va jamais totalement auprès de tous.

    Et pire : que le tout est fondé sur un mensonge, dont les initiateurs et propagateurs se tirent indemnes.

    Commentaire par Irfan — 16/02/2009 @ 10:54

  4. Aliocha : désolé pour le hors sujet mais j’ai pensé que ce lien vous intéresserait :
    http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2009/02/16/1557-l-avenir-des-medias-economiques

    Commentaire par Paul — 16/02/2009 @ 11:41

  5. En fait JMA sous ses grands airs, il est comme les copains.

    Lorsque ça à un bec de canard, des plumes de canards, des pattes de canards, c’est que c’est un putain de canard.

    Alors on peut, à la marge avoir de grandes idées et de grandes théories : les faits, rien que les faits. JMA est comme les autres, pas pire, mais pas mieux non plus.

    Désolé pour votre idole.

    Commentaire par herve_02 — 16/02/2009 @ 12:09

  6. Votre lecture du livre de Péan rejoint la mienne. Sur l’épisode de la Marseillaise, j’ajoute que dans le chapitre qui suit immédiatement cette évocation, Péan s’interroge sur le sens qu’il faut lui donner, et n’exclut pas qu’il puisse s’agir d’un geste de fair-play vis à vis de l’adversaire. Aphatie a donc fait une lecture trop rapide, lorsqu’il prétend que Péan livre cette anecdote sans aucun commentaire.

    Sur l’utilisation -présentée comme forcément antisémite- du patronyme Levy, on touche au summum de la mauvaise foi ! Ce n’est qu’une des nombreuses variantes employées par Péan pour éviter la répétition : il a successivement utilisé le nom en entier, le diminutif BHL, le prénom seul…

    Sur ce qui « ressort des débats autour de l’ouvrage », avouez qu’il faut s’interroger sur l’attitude des journalistes, un peu trop prompts à embrayer dans le sens voulu par Kouchner. Outre Aphatie, il y a eu Schneidermann et bien d’autres, notamment au Nouvel Obs et au Monde. Concernant Schneidermann, la révolte gronde dans le forum d’ Arrêt sur Images. l’immense majorité des asinautes sont ulcérés par son traitement de l’affaire Péan.

    Commentaire par Tocquevil — 16/02/2009 @ 12:35

  7. Une fois de plus merci Aliocha pour ce billet. Je n’ai pas encore lu le bouquin de Péan, mais ne manquerai pas de le faire malgré votre compte-rendu de lecture. Je dois avouer qu’en tant que grand amateur des enquêtes de Pierre Péan je doutais pour le moins de ces accusations plus que nauséabondes justement !
    Votre billet me conforte et me rassure, je ne regrette vraiment pas mon coup de sang contre l’édito de Séguéla dans Direct Soir (http://wittylink.com/x41063)

    Commentaire par Mister Cham — 16/02/2009 @ 14:01

  8. Un peu comme l’affaire Siné en fait. On prend le morceau qui – pour peu qu’on ai l’esprit orienté d’une certaine façon – peu amener certains doutes, on le tort et l’assimile a des bouts ici et la et hop: on en fait un délit d’écriture anti-sémite.
    La France a vraiment un gros problème avec ça…

    Dans l’histoire, finalement K s’en sort bien, on l’a presque oublie. A croire que c’est lui qui a allumé ce contre-feu. J’y penserai la prochaine fois qu’on me critique en France: j’accuserai l’autre d’antisémitisme 😉

    Aliocha : mais sauf erreur de ma part, il me semble bien que c’est lui qui a lancé cette accusation pour la première fois : http://www.lepost.fr/article/2009/02/04/1411907_kouchner-ce-livre-m-attaque-sans-preuve-j-en-souffre.html

    Commentaire par Vonric — 16/02/2009 @ 16:00

  9. Hum… non , je ne vais pas changer d’avis, juste à cause d’une accusation d’antisémitisme !
    Et, euh, Irfan emploie le terme très connoté, AMHA, de « cabbale » !!

    Sinon, avez-vous entendu sur « La bas si j’y suis » (l’émission de Mermet sur France-Inter), le « procès » façon flagrants délires (mais en plus méchant ;->) ?
    Ça valait son pesant de cacahouètes^W riz – ah oui la description hilarante de K, sur sa façon de porter un sac de riz, qui lui aurait immanquablement cassé la nuque, si ç’avait été un vrai sac de 50 kg ;->>

    Commentaire par Médard — 16/02/2009 @ 23:49

  10. […] et la polémique autour du livre de Pierre Péan, Le monde selon K (pas lu personnellement, mais j’ai trouvé ici une voix intéressante pour en parler, au milieu du matraquage […]

    Ping par #archive Sur Internet, la télé sans plus « Frère Vije — 21/04/2009 @ 11:00


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