La Plume d'Aliocha

15/02/2009

Editeurs de presse, qu’avez-vous fait du journalisme ?

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 11:33

La presse vous le savez est en crise. Crise économique d’abord, crise d’identité ensuite – quand on ne gagne plus d’argent, forcément on doute de soi – crise d’évolution enfin, avec la question que lui pose le web sur son avenir. Voilà bientôt 7 ans que, par les hasards de la vie, j’observe de près quelques professionnels de la presse participer à des projets de lancement de magazines, à des brainstormings sur l’avenir d’un groupe, la réorganisation d’un autre, le rapport papier/web. Et ce que je vois me fout le bourdon.

Quand la culture fric dévore la presse

Comme tous les secteurs en crise, la presse est obsédée par l’argent. Il fut un temps où celui qui lançait un journal, une nouvelle formule ou simplement prenait la tête d’un titre, celui-là donc avait une vision, un certain amour du métier, et surtout une culture profonde du journalisme. C’est un état d’esprit qui mêle curiosité, goût de l’observation du monde, esprit critique, insolence, méfiance à l’égard des pouvoirs de toute sorte etc…Et puis peu à peu, cet esprit à été dévoré par l’argent. Savez-vous comment on lance un nouvel organe de presse aujourd’hui, cela vaut pour le papier, mais vous verrez que cela s’applique aussi au web ? On vous annonce un beau projet avec des termes flatteurs, on vous fait croire à l’inspiration. La vérité est toute autre et tout ceci n’est qu’une singerie pitoyable de ce que fut la presse en d’autres temps. En réalité, on identifie une cible ou un marché publicitaire et on observe qui est positionné dessus, et s’il reste de la place. Globalement, soit on vise une population faible en nombre mais à hauts revenus, soit on se positionne sur un marché le plus large possible. Ensuite on identifie les besoins, les préoccupations, les attentes des lecteurs et on leur taille sur mesure un journal à grands renforts de « tests lecteurs ». Avouez qu’on est loin de Françoise Giroud n’est-ce pas ? Ces projets sont conçus généralement par des gens qui n’ont pour toute inspiration que celle de la cible publicitaire et autant l’esprit journalistique que moi j’ai celui de la géométrie spatiale. Il y en a même qui sont passés professionnels dans le lancement de magazines qui ne dépasseront pas le troisième numéro, rien que pour bénéficier des aides à la presse. « Ah, me disait-on quand j’ai débarqué dans cet univers, mais tu es journaliste, tu es une rêveuse, on les connaît les projets des journalistes, ils ne sont pas viables économiquement ». Au début, je me taisais, et puis j’ai observé les échecs de ces projets lancés en grande pompe. Aujourd’hui quand on m’attaque sur le fait que je n’y connais rien et que je rêve, je réponds goguenarde, « mais vos brillants projets, vos business plan de gens à qui on ne la fait pas, pourquoi ils ne marchent pas d’après vous ? Vous êtes sûrs que j’ai tort ? ». Et là, les regards se tournent, gênés. On allègue de la crise, on répond que les gens n’ont plus le temps de lire etc. Je vais vous dire au fond, la presse a souffert comme nombre de domaines de la culture fric de ces dernières années et elle le paie, au prix fort, comme la finance. Un projet presse, c’est avant tout une inspiration, une idée, une vision, qu’il faut ensuite rendre viable économiquement. Ce n’est pas juste un projet fric destiné à attirer la pub.  Je regardais il y a quelques jours un reportage sur Dany Boon qui revenait sur l’extraordinaire succès des Chtis. D’après vous, pourquoi de grosses productions réunissant les acteurs préférés des français, avec des budgets faramineux et un sujet en or (Asterix par exemple) se traînent en queue de box office et pourquoi un film comme les Chtis éclate tous les records ? Parce que le premier est conçu pour attirer les spectateurs sur la base d’une conception marketing quand le second propose un travail personnel inspiré. Ce qui démontre qu’au fond, le public sent la sincérité et la récompense tandis qu’il se détourne du mensonge. En tout cas c’est ma conviction et je crois que cela vaut dans bien des domaines, y compris dans la presse. 

Et demain sur le web ?

Comme il semble que la pub se déplace aujourd’hui sur le web, vous n’allez pas tarder à voir fleurir les pure players comme on dit, d’ailleurs, ça commence déjà. Ce d’autant plus qu’un statut d’entreprise de presse dédié au web est en préparation. Je sais pour l’avoir observé à de très nombreuses reprises que les projets presse papier ou les nouvelles formules dictées exclusivement par des visions fric, sans vision journalistique derrière, sans intelligence, avec un tiroir-caisse en guise de ligne éditoriale se cassent la figure dans 100% des cas à plus ou moins longue échéance. Sur le web en revanche, j’ai un doute, personne ne sait encore comment tout cela va fonctionner. Mais ce que je vois clairement se dessiner, c’est d’un côté cet esprit journalistique qui s’obstine chez Mediapart, Arrêt sur image, rue 89, Bakchich ou encore Marianne 2 et, de l’autre, des gens qui vont s’installer pour faire des « coups » financiers et attraper la pub qui pointe son museau. Si le web fonctionne comme le papier, les lecteurs auront vite fait la différence entre les uns et les autres. Mais vous imaginez que le goût du fric additionné au brouillage de cartes soigneusement entretenu par certains entre journalisme et non-journalisme, entre information et communication, autrement dit la dilution des valeurs journalistiques est très inquiétante. Plus j’anime ce blog et plus je m’aperçois à quel point mon métier est mal connu et les dangers auxquels cette incompréhension l’expose.

Restaurons l’éthique et l’amour du métier

Depuis que le journalisme existe, il est attaqué, c’est normal, personne n’aime se voir dans un miroir, personne n’aime non plus entendre de mauvaises nouvelles et l’on confond alors dans un rejet commun celui qui diffuse le message et le message lui-même. Nous y sommes habitués. Tant que la presse n’était pas en crise et avec elle le journalisme, ces attaques n’étaient pas si graves.  Il est regrettable néanmoins qu’on ait si peu pensé et défendu le journalisme, si peu parlé de ses valeurs, qu’ont l’ait trop souvent ausculté quand il dérapait et qu’on ignore ce qu’il apporte chaque jour. L’ombre de la communication et du marketing plane sur le web, elle a déjà repéré le courant du journalisme citoyen qui entend transformer chaque internaute en journaliste et elle se réjouit. Elle sait aussi que certains professionnels de la presse vont se traîner à ses pieds et renier leur métier pour obtenir ses bonnes grâces. Cela fait tant d’années qu’elle attendait ça, tant d’années qu’elle se heurte à des rédactions qui lui opposent leurs règles professionnelles et jouent la stratégie du camp retranché. Mais si les frontières tombent, si chaque individu seul dans son coin, non identifié, est propulsé sur la scène de l’information, quelle aubaine ! Et si des éditeurs voyous la courtisent, c’est le fantasme pur. Enfin, la fichue barrière entre journalisme et communication va sauter. Surtout qu’Internet n’aime pas les règles, que les blogueurs qui aspirent au statut de journaliste hurlent dès que notre profession parle d’éthique, y voyant un réflexe corporatiste pour les exclure, comme si nous n’avions que cela comme souci. Quel orgueil de leur part et quelle erreur. Je suppose que je vais encore me faire attaquer avec ce billet, je m’en fous. D’abord il n’est pas venu celui qui m’empêchera de défendre mes convictions. Ensuite j’estime avoir le droit en tant que journaliste de réfléchir sur mon métier. Et j’attends celui qui osera me dire en face que le combat de l’éthique est un mauvais combat. Surtout quand je lis sous la plume d’un blogueur que sur six blogueurs interviewés au sujet de leur expérience de publi-information, trois ne voient aucun problème à se faire payer pour écrire des article à la gloire d’un produit. Au fond, les blogueurs auraient tout intérêt à nous rejoindre, j’espère qu’ils vont s’en rendre compte. Le défi que nous lance aujourd’hui le web est plus que jamais d’ordre moral et se résume ainsi : face à l’impossible casse-tête de la rentabilité dans un univers qui cultive le mythe de la gratuité, notre modèle de double financement par les abonnements et la pub est totalement remis en cause. Certains optent pour le gratuit financé par la pub, avec les risques d’indépendance que nous connaissons, d’autres pour le payant avec le risque de rejet des internautes. Nous verrons bien. Je n’ai pas la solution miracle, mais ce que je sais, c’est que lorsqu’on vend son âme dans ce métier, on meurt. 

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