La Plume d'Aliocha

09/02/2009

Johnny, Johnny fais moi mal !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:12

Les affaires Dray, Kerviel et Kouchner ne seraient-elles au fond que de purs dérapages journalistiques ? Il faut croire que oui, à voir l’empressement avec lequel certains journalistes prennent la défense des protagonistes de ces dossiers face à leurs confrères.

La profession de journaliste est étrange, plus elle s’affaiblit et plus elle s’emploie à se nier elle-même. Comme si son salut ne pouvait résider au fond que dans sa disparition. Si ce n’est pas du masochisme, ça y ressemble. Nous avions déjà eu l’affaire Julien Dray dans laquelle certains journalistes réclamaient sur le champ la tête des sources de leurs confrères au nom de la sacro-sainte réputation d’un homme politique injustement mise en cause dans les affreux médias.

Et puis il y a eu Kerviel, ce pauvre gentil trader aux allures de Robin des Bois, à qui le Parisien a fait des misères en écrivant un article sur la base des propos qu’il avait tenus à une journaliste rencontrée à plusieurs reprises. Honte au Parisien de faire son métier !

Et voilà qu’il y a maintenant l’affaire Kouchner. Cette fois, on s’indigne de l’antisémitisme que le ministre aperçoit dans les pages du livre de Péan et la presse se divise en deux camps  : ceux qui défendent le livre et ceux qui défendent Kouchner.

A chaque fois, le journaliste passe du statut d’enquêteur informant le public de ce qu’il a découvert, à celui d’accusé sommé de s’expliquer sur son comportement. Ce mode de défense est classique, on ne saurait le reprocher à ceux qui l’utilisent. En revanche, il est plus étonnant de voir la profession adhérer à l’argument, non pas au terme d’une longue et passionnante contre-enquête démontrant l’inanité des accusations mais juste comme ça, spontanément et pour des raisons que, franchement, je peine à m’expliquer autrement que par une crise profonde d’identité.

Etonnant. Etonnant comme nous sommes capables de nous laisser enfumer par ceux dont nous sommes censés dénoncer les travers.  Qu’on se comprenne bien, je ne dis pas ici qu’on devrait se serrer les coudes et cultiver une « vérité journalistique inattaquable » contre le reste du monde. Bien au contraire, la diversité des opinions, des titres, des approches, est essentielle si l’on veut éviter de nouveaux dérapages  sur le modèle des affaires Outreau et Baudis. J’observe simplement qu’au lieu d’alimenter le débat en poursuivant les investigations sur les faits, en s’interrogeant sur les vraies questions, quitte à démolir réellement les accusations, on suit béatement la défense la plus classique et la plus usée de ceux qui sont mis en cause dans la presse, à savoir : le journaliste est un menteur, un imbécile et un voyou.

« Ah! mais oui, s’écrient mes confrères, les journalistes sont comme ça, nous le savons bien puisque nous en sommes ! ». Et les voilà qui donnent une crédibilité toute particulière à la défense, laquelle n’en espérait sans doute pas tant. Pensez donc, si les journalistes eux-même admettent cela, c’est qu’ils ont raison ceux qui se posent en victimes sans daigner répondre sur le fond. Et le public finit par conclure que le journaliste n’est vraiment qu’un charognard. Eh oui, celui-là même que 5 minutes avant on accusait de connivence. Allez comprendre….Toujours est-il qu’il ne faudra pas pleurer ensuite sur la perte de crédibilité de la presse en France. Si nous ne croyons pas en nous, qui le fera à notre place ?

Tiens, du coup, j’attends avec impatience de voir qui va se dresser pour réhabiliter notre cher Jean-Marie Messier contre les attaques inadmissibles de la presse par le passé. Pourquoi pas, au point où on en est ? D’ailleurs, l’ex-patron de Vivendi, invité partout pour faire la promotion de son livre, accuse en ce moment Le Monde de lui en avoir voulu  au seul motif qu’il avait refusé de lui vendre l’Express. Et hop ! Revoilà notre joli chiffon rouge ! Vous trouverez la réponse de Laurent Mauduit ici. Qui va s’y engouffrer le premier ? Qui va être tenté d’affirmer son indépendance d’esprit, sa clairvoyance et sa haute vertu journalistique en restaurant  l’honneur bafoué de J6M ? 

D’ici là, je vous recommande sur Rue89, l’interview de David Pujadas. Il s’explique sur l’interview de Kouchner puis sur celle du Président de la République et, enfin, sur son livre. A partir de la minute 24, il répond aux questions de ses confrères sur l’indépendance du journalisme. Pour lui, « le problème des journalistes, c’est nous-même ». Et d’ajouter « la liberté on l’a dans la main, il suffit de s’en servir ». On ne saurait mieux dire !

 

NB. : Je n’ai mis aucun lien dans ce billet sur les querelles que j’évoque. Ceux qui me suivent régulièrement voient à peu près de quoi je parle. Il ne s’agit pas de désigner des « coupables », ou bien encore d’entrer dans le jeu des querelles stériles mais plutôt de réfléchir à cette drôle de crise d’identité qui nous amène à douter de nous-mêmes et dont nous sommes tous plus ou moins victimes.

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9 commentaires »

  1. ma première impression dans ces attaques-ripostes-parades entre journalistes, c’est d’abord que la presse n’aime rien tant que parler d’elle-même (et de la télé) et que la tendance, lourde maintenant, à la peoplisation de l’info fait que les journalistes ne s’intéressent plus (j’allais écrire « vraiment », mais c’est « plus du tout » qui convient) aux faits (le contenu de l’enquête et le désir de « démonter » ce contenu) mais aux mollets mordus et au propriétaire du croc – avec sans doute l’espoir secret d’une belle polémique comme seuls les écrivains savent réellement les faire.

    Aliocha : j’y vois aussi de grosses querelles d’ego et ça me consterne. C’est pour ça que je n’ai pas mis de noms, inutile d’en rajouter. Mais il y en a au moins un qui me parait sincère, ce qui me donne à penser qu’il y a un problème plus profond. Est-ce la cause ou la conséquence de la situation actuelle ? Je l’ignore, mais c’est ce qui me parait le plus grave : cultiver ce journalisme soft et consensuel qui ne s’emploie qu’à ne pas déranger et s’indigne dès qu’un journaliste fait autre chose que de recopier des communiqués ou rendre compte d’une conférence de presse.

    Commentaire par david — 09/02/2009 @ 16:43

  2. Je me demande quelle part prend la médiatisation excessive de certain journalistes dans tout cela.
    Et de quelle manière cette médiatisation peut elle influencer leur travail?
    Et cette influence peut elle se faire sans que le principal concerné s’en rende compte.

    Aliocha : c’est un vrai problème. On peut se demander par exemple pourquoi les rédacteurs en chef de presse papier trainent en ce moment à la télévision. On me dira sans doute qu’ils pensent ainsi promouvoir leurs titres. Admettons, mais je ne suis pas convaincue. Ils seraient plus utiles dans leurs rédactions. Le seul que j’ai vu personnellement fonctionner comme ça avait fini par délaisser complètement son journal, ce qui n’a pas fait de bien à ce-dernier, en revanche, ça a boosté sa carrière…Si vous allez voir la vidéo, vous verrez que Pujadas tient un discours assez sobre qui, moi, me séduit. Je trouve aussi Séguillon excellent, de même que Laurent Bazin, Arlette Chabot et d’autres. Ce qui signifie qu’un journaliste médiatique n’est pas forcément mauvais, mais je conviens que c’est dangereux.

    Commentaire par LordPhoenix — 09/02/2009 @ 17:29

  3. C’est pas évident d’avoir les mains libres pour enquêter sur un ministre en activité, alors on se rabat sur des querelles de forme au lieu de discuter du fond…

    Commentaire par mauhiz — 09/02/2009 @ 18:43

  4. Bonsoir.

    L’impression que j’ai avec le journalisme en ce moment, c’est qu’il y a beaucoup de journalistes, mais bien peu qui font du journalisme. Perdus dans une magma informe de publi-reporters, ces journalistes véritables sont hués par la masse qui voit en eux ceux qui mordent la main qui les nourris.

    je ne sais pas si je suis particulièrement pessimiste, mais il ne me semble pas possible de faire du neuf avec du vieux. En clair, je ne vois pas de moyen de changer le système de l’intérieur. Soit il faut le faire exploser complètement, soit il faut en créer un nouveau à coté. [ le web est une solution qui a été trouvé de création nouvelle]. Maintenant sachant que certains journalistes ont arrêté leur blog pour des conflits entre leur métier et icelui , sachant que les ‘médias’ web n’arrivent pas à trouver un modèle économique, il ne resterait que le ‘sacerdoce’ (faire parce que cela doit être fait, même si on doit trouver son gagne-pain ailleurs) soit la solution ultime.

    Maintenant qui peut/veut faire cela ? Vaste problème

    Commentaire par herve_02 — 09/02/2009 @ 21:13

  5. Ne s’agit-il pas d’un problème provenant d’une demande de sensationnalisme de la part des « hiérarchies » des journalistes? Les uns exigeant des faits « saignants » sur telle ou telle personnalité médiatique, les autres montant au créneau parce que les querelles, c’est « vendeur »?

    Je vais être plus direct : il y a en France des personnalités (pas de noms, mais vous voyez certainement qui je veux dire) qui font parler d’elles en « dénonçant » de soi-disant « scandales » ou « dérives » dans les médias. Ces personnes « existeraient »-elles médiatiquement sinon ? Autrement dit, n’y a-t-il pas une industrie de l’indignation ?

    Commentaire par DM — 09/02/2009 @ 22:02

  6. Au fait, toujours dans le chapitre « on s’en fiche un peu de la vérité pourvu que ça sonne bien et sensationnel », un petit incident amusant:
    http://david.monniaux.free.fr/dotclear/index.php/2009/02/09/384-cavardiage-et-mythomanie-au-times

    Commentaire par DM — 09/02/2009 @ 22:05

  7. Bonsoir,
    Tout a fait d’accord avec ce qui a été dit, cela fait plaisir de sentir qu’on n’est pas seul à être consterné par le niveau du débat.

    Je me permets de lancer une intuition qui me vient : et si ces ratages, ces « polémiques » qui dégénèrent en querelles d’égo étaient, en plus de ce qui a été proposé, révélatrices du fait que les idées nouvelles manquent cruellement en ce début de XXIème siècle ?
    Plus d’idéologies, les théories économiques battues en brèche, les schémas habituels en déroute, les crises à répétition…
    Plus rien n’est fédérateur : ni un parti politique, ni une Idée, ni une rédaction, ni une organisation, rien. Du coup, ce n’est pas « le journal X » qui s’oppose au « journal Y » au sujet d’un différend sur une thèse économique, politique, ou autre, mais « Mr X, du journal X » contre « Mr Y, du journal Y » qui s’étripent parce que chacun se pense plus lucide que l’autre dans ce joyeux foutoir où une chatte ne retrouverait pas ses petits.

    Plus personne ne se reconnaissant en rien, aucune unité nul part : seules les personnalités émergent, d’où la personnalisation des « débats » (si on peut les appeler ainsi), alors qu’on ne sait parfois même plus sur quoi débattre tant la lassitude pointe le bout de son nez.
    Cela se tient, non ?

    Commentaire par leoguirlet — 09/02/2009 @ 22:32

  8. Depuis quelques années il est vrai que les journalistes en prennent plein leur grade… Entre le bouquin « les petits soldats du journalisme », « Le vrai Canard » de Laske et Valdiguié, il est vrai que la profession aime bien se faire mal. Et elle n’a pas besoin de cela tant les gens en veulent déjà à la presse. Vendue quand elle se contente de servir l’info de base, fouille merde quand ce qu’elle déterre choque le monde et abime certains…
    Vous faites bien de faire remarquer qu’il n’est peut-être pas nécessaire de s’auto flageller d’autant plus que les stars médiatiques s’en mêlent, parfois honteusement. La réflexion de Sarkozy sur le Nouvel Obs dans son émission Face à la crise est tout bonnement scandaleuse. Les confrères ont été peu nombreux à s’indigner, bien triste… Ce soir c’est Séguéla qui vomit lamentablement sur Péan et ouvertement sur le journalisme d’investigation (j’en parle sur mon blog) dans Direct Soir… Quels sont les confrères qui s’offusqueront du billet accusateur d’un publicitaire ? De même dans quelle gazette parle-t-on encore de l’affaire Florence Hartmann ?
    Il serait temps que la presse prenne exemple sur vous Aliocha, qu’elle se bouge pour sa liberté !

    Commentaire par Mister Cham — 09/02/2009 @ 23:12

  9. Se laisser enfumer, quand on écrit dans un journal à grand tirage, c’est un comble!

    Commentaire par tschok — 10/02/2009 @ 13:05


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