La Plume d'Aliocha

06/02/2009

Voyage au bout de la com’

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 12:27

C’est malheureux mais c’est sans doute à coup de communication qu’on gagne aujourd’hui les élections présidentielles. Et c’est aussi à coup de communication qu’on se maintient dans les sondages. Mais la communication, c’est comme tout, bien fait, ça fonctionne, mal fait c’est la catastrophe. A dose raisonnable, c’est utile, en excès, ça tue.

Quel est au fond le rôle de la communication ? Faire passer au plus grand nombre le message qu’on a choisi de délivrer. Et dans la tête du communiquant, l’image du plus grand nombre est souvent claire : un ramassis d’incultes dont il faut flatter les bas instincts et le goût de la facilité. Alors on fait simple, on met des paillettes, on dit de jolies choses creuses, on flatte, on évite les sujets complexes ou graves, les termes négatifs, les propos anxiogènes, la technique.

Seulement voilà, il arrive toujours un moment où l’exercice s’essoufle. On ne vend pas une politique comme un sachet de soupe instantané. Et le public, celui-là même qu’on méprise, n’est pas aussi sot qu’il y parait. Il sent bien quand on se fout de sa gueule.

C’est à cela que nous avons assisté hier avec la fausse interview de Nicolas Sarkozy, la faillite d’un système de communication à bout de souffle. Ce que je vous raconte de mon quotidien avec les communicants s’est  magistralement illustré devant des millions de téléspectateurs : de la forme et pas de fond, les ors de l’Elysée mais le vide intellectuel, beaucoup de personnages en scène mais aucun texte, un pseudo-président face à de pseudo-journalistes, des pseudo-réponses à de pseudo-questions. Ce matin, l’UMP est satisfaite, la gauche consternée. C’est encore de la communication, chacun tient son rôle et le mensonge continue.

Comment en est-on arrivé là ? Nous sommes dans une société dite « de l’information », celle-ci revêt une importance capitale, elle est donc placée sous contrôle. Voilà longtemps que certains ont compris la presse et décidé d’en utiliser les ficelles pour servir leurs intérêts. Le journaliste doit faire simple pour être compris de tous ? Qu’à cela ne tienne, on synthétise pour lui. Il aime les phrases-choc ? On les lui sert sur un plateau dans un magnifique exercice de langue de bois déguisée en vérité spontanée. Il travaille en urgence et aborde des sujets qu’il connait mais dont il n’est pas spécialiste ? On lui sert des mensonges en faisant en sorte qu’il ne puisse ni vérifier, ni contester. Il cherche surtout la vérité, cette vérité qui est rarement à l’avantage de l’objet de son enquête, on verrouille l’accès à l’information, et on lui offre un discours policé entièrement factice qui répond et même déborde largement sa demande. Ainsi le maintient-on dans l’illusion qu’on lui a donné du contenu alors qu’on a fait que l’égarer.

C’est cela, que vous avez vu hier soir. Et c’est à cela que vous n’adhérez pas. Moi non plus. Ce qui m’amène à tirer deux conclusions concernant mon métier.

D’abord, il est urgent de mettre un coup d’arrêt à cet enfumage. Une rupture radicale qui doit nous amener non plus à prendre la communication avec distance comme nous le faisons actuellement, mais à systématiquement la démonter. Car elle est allée si loin qu’elle a oublié sa vocation d’origine tout à fait louable : apprendre aux gens à s’exprimer en direction d’un public. Désormais, elle ne fait plus qu’intoxiquer. Le message n’est plus transmis, il est vidé de son sens, ce n’est plus qu’une coquille vide et scintillante, la plupart du temps mensongère.

Ensuite, j’en reviens à mon éternel cheval de bataille. Comment distinguer la communication, le marketing, la publicité de l’information ? Comment rétablir la frontière ? Résister à la communication ?  Inverser totalement une situation qui tourne à la catastrophe pour nous, mais aussi pour la démocratie ? Grâce à un véritable sursaut collectif. Au risque de faire grincer des dents, s’il faut en passer par le corporatisme, allons-y. Définissons la profession, affirmons ses règles, adoptons un code de déontologie, exigeons une formation initiale et continue, bref bâtissons cet esprit de corps qui nous fait cruellement défaut. Ceux qui nous accusent de corporatisme se trompent, il n’y en a pas dans la presse, ce qu’il y a en revanche, c’est une petite élite prétentieuse qui se prend pour la reine du monde. C’est le cas dans toutes les activités humaines. Ceux-là ne sont plus des journalistes, même s’ils en portent le titre.

Tant que la presse était rentable, on pouvait encore espérer que l’industrie tienne lieu de structure professionnelle et de protection du métier, mais aujourd’hui ce n’est plus le cas. Les titres affaiblis par leurs difficultés économiques ont mis la profession à genoux. Ceux qui se portent bien ainsi que les groupes audiovisuels sont entre les mains de gens dont l’intérêt n’est certainement pas de les laisser faire du journalisme et nous risquons de finir carrément à plat ventre (si ce n’est pas déjà fait). Le Président a pris en main l’audiovisuel, il s’est invité dans les réflexions sur la presse écrite et n’a abouti qu’à une rebellion qui ne mènera nulle part. Qu’attendons-nous pour réagir ? Combien de temps allons-nous accepter de nous faire balader par un politique interviewé qui choisit tranquillement ses journalistes, le lieu de l’interview, les questions qu’on lui pose et les réponses qu’il consent à donner ?

Notre métier est formidable, comment pouvons-nous ainsi continuer de le trahir ?

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