La Plume d'Aliocha

29/01/2009

On ne pose pas ces questions-là….

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:08

Avez-vous vu les Infiltrés hier soir sur France 2 ? L’émission était consacrée  au travail précaire. Une journaliste a tenté l’expérience chez un hard-discounter, puis dans une société de télémarketing et enfin dans une grande surface. Cette dernière infiltration était la plus intéressante. Embauchée en CDI pour installer les rayons entre 6h du matin et 13h (en continu avec pause de 20 minutes), au bout d’une semaine elle demande à la DRH :

« – qu’en est-il des heures supplémentaires ?

– elles ne sont payées que si votre chef vous le demande, sinon on ne les règle pas. Vous imaginez, certains discutent dans les rayons et ensuite viennent dire qu’ils sont restés plus longtemps, ce n’est pas possible.

– mais si on reste plus longtemps pour finir ?

– vous n’avez pas à rester plus longtemps.

– et les syndicats, il y en a dans l’entreprise ?

– non, pourquoi demandez-vous cela ? »

Quelques heures plus tard dans le bureau d’un « chef » :

« – Votre contrat s’arrête ici, ça ne va pas le faire.

– Ah bon, mais hier on était content de moi, que se passe-t-il ?

– c’est vos questions.

– quelles questions ?

– sur les heures supplémentaires et les syndicats, on ne pose pas ces questions-là, ça déplait à la direction. Il ne faut pas demander des choses comme ça ».

Ah ! la belle réflexion que voilà, « on ne pose pas ces questions là ». Non bien sûr, c’est totalement indécent de se renseigner sur ses droits, c’est le signe d’un tempérament hautement subversif ! A dégager la révolutionnaire, le grand soir c’est pas chez nous que ça se fera.

Cela méritait d’être entendu, non ? Maintenant, à l’attention des détracteurs de l’émission, que ce serait-il passé si la rédaction avait réalisé un reportage classique avec demande officielle d’interview ? Je vais vous le dire, les journalistes auraient dû mener des négociations serrées durant des jours, voire des semaines, avec les services communication des groupes de distribution (laisser traîner le dossier permet d’espérer que le journaliste se décourage ou trouve quelqu’un d’autre à ennuyer) pour aboutir soit à un refus (ces enseignes préfèrent « communiquer » en ce moment sur le pouvoir d’achat et la baisse des prix que sur le traitement de leurs salariés), soit à une visite officielle en grandes pompes du fleuron social du groupe, à supposer qu’il existe.

Il est évident que la caméra cachée et la dissimulation d’identité ne doivent pas être utilisées à tort et à travers, mais ici ce n’était pas le cas. Ce qui me ramène toujours à la même conclusion : notre métier consiste à prendre des risques pour dépasser l’information officielle, le tout est de le faire avec une vigilance extrême pour servir l’information en évitant les dérapages. C’est plus compliqué que de s’abstenir, mais tellement plus utile.

 

Note : j’ai reconstitué les dialogues de mémoire, c’est la substance des entretiens à défaut d’être les mots exacts. Il y a sur le site de l’émission un extrait vidéo de l’enquête, je n’ai pas eu le temps de le visionner. Allez voir, s’ils ont choisi cet épisode, vous constaterez que c’est édifiant…

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