La Plume d'Aliocha

28/01/2009

L’indépendance, voilà le vrai combat !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 21:02

Comme je l’indiquais hier, Jean-Michel Aphatie a répondu aux billets dans lesquels je m’interrogeais respectivement sur la soi-disant faute du Parisien dans l’affaire Kerviel et sur la pertinence pour un journaliste de réclamer l’identification des sources ayant informé la presse dans l’affaire Dray. Il y voit semble-t-il chez moi une insuffisante connaissance de l’éthique et me soupçonne en outre de vouloir défendre une conception du journaliste au-dessus des lois.  Voilà qui m’incite à préciser ma pensée.

Ce que je sais de l’éthique

La déontologie de l’avocat est la première que j’ai apprise dans ma précédente vie professionnelle, elle ne m’a plus jamais quittée. Rappelons ses piliers essentiels : l’indépendance, le secret professionnel, l’intransigeance à l’égard des conflits d’intérêt. Nous ne sommes pas loin des valeurs de la presse. Puis, tout naturellement  quand j’ai intégré la presse on m’a demandé de suivre les questions de justice où la déontologie est naturellement présente et, de là, toute les questions juridiques et éthiques liées à l’économie. Au passage, c’est cette spécialité qui m’incite chaque jour à me demander comment on peut se passer d’un code de déontologie dans la presse. La vague éthique est si forte, si justifiée et si profonde que je m’étonne de nous voir encore tergiverser. Mais bon, nous y viendrons, forcément. 

Le vrai problème, c’est l’indépendance

Cela étant posé, vous comprendrez que le respect de la parole donnée (problème du off) et le respect des lois (question du secret de l’enquête) m’interpellent tout particulièrement. Mais alors me direz-vous pourquoi ne vois-je pas de faute déontologique là où les autres en voient ?

Pour cette raison très simple que la règle déontologique majeure, à savoir l’indépendance, est en train de disparaître dans l’indifférence générale tandis que l’on s’appesantit sur de faux problèmes. Et je ne parle pas ici de l’indépendance capitalistique des titres, mais de la distance nécessaire, impérative que le journaliste doit conserver vis à vis du sujet qu’il traite. Or, cette distance est de plus en plus en danger. D’abord parce que les difficultés économiques  l’érodent lentement dès lors que le voyage de presse et les cadeaux divers et variés tendent à devenir des compléments naturels de salaire pour journalistes mal payés. Pas partout, évidemment, mais ça existe. Ensuite, parce que la communication travaille à réduire patiemment cette distance. Enfin, parce que quelques-uns dans notre profession s’approchent trop près des puissants au point de tomber sous influence. Vieille maladie du journalisme français. La conjugaison de ces phénomènes crée un climat trouble, gomme lentement notre identité et notre raison d’être. Et le public nous désavoue sans trop savoir pourquoi, simplement parce qu’il sent que quelque chose ne va pas. Avec raison, même si on ne peut que l’inviter à faire preuve de discernement, il reste encore de bons journaux, de bonnes émissions TV et radio, et de bons journalistes. Sans compter les médias qui investissent doucement le web et font aussi du bon travail.

Par conséquent, je suis persuadée et je suis loin d’être la seule, qu’il faut enrayer ce climat de connivence, redresser la tête, apprendre à se faire respecter et faire voler en éclats toutes ces conventions non écrites que l’on nous impose petit à petit sous prétexte soi-disant « d’entretenir de bonnes relations ». Voilà pourquoi l’article du Parisien ne me choque pas. Kerviel a voulu livrer sa vérité à la presse, qu’il assume. Je serai toujours du côté des journalistes qui prennent des risques, qui refusent de se faire manipuler en attendant sagement qu’on les autorise à publier. L’avocat du trader a admis que les propos rapportés étaient exacts, c’est tout ce qui importe. On peut encore décider librement du timing de publication, que je sache ?

Des journalistes au-dessus des lois ?

Voyons maintenant l’argument du journaliste au-dessus des lois. Le journalisme se heurte quotidiennement à de multiples intérêts opposés à l’information du public. Il fut un temps où la censure venait de l’Etat, maintenant elle est essentiellement le fait des intérêts privés : secret des affaires, vie privée, cours de bourse, image d’une entreprise, respectabilité de l’un, sensibilité de l’autre etc. Que cela plaise ou non, c’est ainsi. Et c’est d’autant plus compliqué que ces intérêts sont parfaitement légitimes. Dès lors, le journaliste n’est pas au-dessus des lois, il est simplement par essence au coeur de ce conflit de droits et d’intérêts qu’il doit perpétuellement arbitrer. Alors bien sûr, le plus simple consisterait à évincer le problème  en décidant que toute information susceptible de porter atteinte à ces intérêts divers et variés doit être tue. C’est ce qu’on a fait dans l’affaire de la fille cachée de Mitterrand. Aujourd’hui nous reconnaissons que nous nous sommes trompés. Mais sur le moment, c’était la fierté du journalisme français : « ah ma bonne dame, mais nous, on ne donne pas dans la presse de caniveau, nous respectons la vie privée ! » La vie privée, vraiment ? Ne serait-ce pas plutôt la courtoisie qui nous parait conditionner notre relation aux puissants et notre capacité à leur soutirer de l’information ?  Dans la plupart des pays, les journalistes posent des questions franches et directes et exigent des réponses. En France on louvoie, il faut plaire, être en cour, flatter, séduire…et espérer une information comme une récompense. Sinistre jeu de dupes. 

Le plus étonnant dans cette histoire, c’est que la Cour européenne des droits de l’homme, celle-là même qui veille sur tous les droits, ceux des journalistes et ceux qu’on oppose aux journalistes, cette Cour donc ne nous invite absolument pas à nous déculotter ainsi. Bien au contraire. A chaque fois qu’elle est saisie d’une affaire de presse, elle met en balance le droit dont l’atteinte est invoquée et la liberté d’information. Et elle tranche, souvent en faveur de la presse, pas toujours. Ce faisant, elle ne place pas le journaliste au-dessus des lois, elle veille simplement à ce que la liberté d’informer ne soit pas étouffée  indûment par les intérêts que nécessairement elle dérange. Je ne dis rien d’autre. Tant qu’il n’y aura pas de code de déontologie clair, annexé au contrat de travail, tant qu’on n’enseignera pas aux journalistes les rudiments juridiques nécessaires pour qu’ils connaissent leurs droits et leurs devoirs, on fera le jeu de tous ceux qui brouillent les cartes à dessein et poussent à l’auto-censure. Vouloir susciter la sympathie de ceux que nous observons et dont nous parlons est un leurre. Tout au plus pouvons-nous espérer inspirer le respect par la compétence avec laquelle nous traitons l’information qui les concerne. C’est déjà beaucoup. Et c’est sans doute la seule récompense que peut accepter l’indépendance sans se renier elle-même.

Mon objectif n’est pas de défendre une image idéale de « journaliste justicier » comme j’ai pu le lire, mais simplement  la vision d’un journaliste indépendant et droit dans ses bottes, d’un journaliste fier de son métier et conscient de ses responsabilités, je ne vois là rien que de très éthique.  La perte d’indépendance, qui n’ira qu’en s’aggravant si l’on n’y prend garde, me choque mille fois plus que la violation d’un soi-disant « off » de confort. L’information dans notre société est devenue un enjeu si important qu’elle est au coeur d’une véritable guerre, libre à certains de vouloir la mener à grand renfort de politesses, moi je préfère l’arme de l’éthique, mais la vraie. Pas ce mélange de servilité et de courtoisie qu’on voudrait nous faire passer pour le fin du fin de la déontologie journalistique et qui nous tue.

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8 commentaires »

  1. Cet échange entre journalistes devient passionnant. J’espère que JMA va vous répondre.

    Compte tenu de votre détestation de cette « courtoisie » journalistique, vous devez au moins apprécier son style direct. C’est pas toujours à bon escient, mais au moins on peut pas l’accuser de trop de complaisance envers ses invités. On ne peut pas en dire autant envers ses commentateurs, hélas…

    On est bien mieux chez vous. 🙂

    Aliocha : je pense que c’est justement parce qu’il fait des interviews radio qu’il appréhende les choses différemment d’un journaliste de presse écrite qui enquête ou tout simplement cherche dans une conférence de presse ce qui relève de l’info et ce qui n’est que de la cosmétique. Le face à face sur antenne est forcément plus franc, plus satisfaisant que la recherche d’info et la confrontation d’avis divergents pour tenter de fournir une information objective sur un sujet.

    Commentaire par Kemmei — 28/01/2009 @ 22:29

  2. bonsoir Aliocha

    je sors des ténèbres ( oui je suis dans la zone sinistrée Midi Pyrénée et on vient juste de me remettre la lumière je grelotte de froid …)

    Mais votre billet me réchauffe le coeur merci pour sa clarté et votre éthique professionnelle

    je reste plus que jamais fidèle à votre blog

    Aliocha : j’ai lu cela en effet sur votre blog, bon courage !

    Commentaire par artemis — 28/01/2009 @ 22:39

  3. Ahhh, ça fait du bien, un bon rappel !

    L’éthique et la déontologie… Je m’étais étonnée de ne pas trouver de code en soit pour le journalisme lors de mes premières recherches sur le métier : ça me parait tellement évident d’en avoir un !

    Quoiqu’il en soit, votre billet me rappelle un stage fait en radio : c’était en 2007, après les législatives. L’un des journalistes voulait suivre un député de la région lors de son premier jour à l’Assemblée. Ce dernier a refusé.
    Le lendemain, le journaliste s’était fendu d’une brève assez… disons critique, quand il a appris que le journal local, lui, avait été largement invité à accompagner le député. S’en était suivi une série de coups de téléphone entre le journaliste, le député (furieux), la direction… Sur le coup ça m’avait fait rire, ce n’était quand même pas grand chose ! Maintenant que je vous lit, ça me fait réfléchir : cet homme (le député), pensait-il vraiment qu’il avait son mot à dire sur la façon dont il était présenté par les médias ?

    Aliocha : eh oui, certainement, cela étant, votre anecdote soulève un autre problème : on ne doit pas utiliser un pouvoir pour exercer une vengeance personnelle, si la brève était juste, tant mieux, sinon….Quant à la déontologie, elle existe mais il reste à lui donner une vraie force en pratique : http://www.snj.fr/rubrique.php3?id_rubrique=19

    Commentaire par méli-mélo — 28/01/2009 @ 22:45

  4. J’ai du mal à répondre posément aux propos de JM Apathie, (le mufle écorche d’ailleurs assez vilainement votre nom de plume).

    Aliocha : à sa décharge, j’ai mis du temps à positionner correctement le « h » dans son nom 😉

    Il prétend que ses détracteurs ne comprennent rien au problème, et propose sa vision, passée au travers de sa grille de lecture : Ordre et Morale.
    Dans une société gérée (idéalement) par le Droit, il veut imposer la (sa ?) morale pour éviter le « désordre ».
    Biens sûr que l’État de Droit à un coût, mais je l’accepte, comment fait-il pour ne pas voir que vouloir gouverner selon une morale c’est le chemin direct vers un État totalitaire !

    Tenez bon Aliocha, vos réflexions me semblent être du bon côté.

    PS S’il vous plaît arrêtez d’utiliser l’expression « soi-disant » à tort et de travers, préférez « prétendu ».

    Aliocha : ah, merci, j’adore découvrir une nouvelle difficulté de la langue française. En effet, soi-disant signifie « qui se dit tel » et concerne donc exclusivement une personne. Pour le plaisir, cette jolie faute de Barbey d’Aurevilly citée dans le dictionnaire des difficultés de la langue française Larousse : « La belle et soi-disant infâme Madame de Vaudabon », ce qui signifie que cette dame se qualifie elle-même d’infâme ! Belle amphibologie (mot découvert grâce à vous dans ce même dictionnaire) : propos ambigu, obscur, à double sens.

    Commentaire par loz — 28/01/2009 @ 23:50

  5. Ce que cherche à nous ôter Sarkozy, avec sa réforme de la recherche et de l’enseignement supérieur. Notre indépendance…

    Commentaire par jon — 29/01/2009 @ 03:11

  6. Bonjour Aliocha,

    c’est décidément un plaisir de suivre votre blog et cela me donne chaque jour plus envie de repartir au charbon dans la profession ! Mais, comme vous le dites si bien, compte tenu de sa condition de sinistrée économique, je ne trouve pas le moment propice à un retour…
    Aussi quelques remarques à vos propos : Quand vous écrivez , « D’abord parce que les difficultés économiques l’érodent lentement dès lors que le voyage de presse et les cadeaux divers et variés tendent à devenir des compléments naturels de salaire pour journalistes mal payés. » je ne peux m’empêcher de revoir ses jaloux me vilipender quand j’oeuvrais dans la presse voyage, et qui plus est le voyage d’affaires ! Bien sûr je me déplaçais en business class, oui je descendais dans des hôtels somptueux, oui je déjeunais à de très belles tables… et pourtant rien n’émoussait mon sens critique ! Et je continuais d’être présent sur la plupart des voyages de presse, les bons services de presse ne prennent pas le risque de « censurer » un journaliste. Il partirait avec un autre prestataire dont il pourrait bien dire du bien…
    Par contre, dans un autre domaine, j’ai eu l’occasion de me heurter à la pression économique lorsqu’un de mes papiers avait provoqué la perte d’un budget de pub annuel d’un grand équipementier sportif. On m’a demandé de faire des excuses en tête à tête avec le directeur commercial de la dite entreprise… (je me suis contenté de faire un mea culpa sur le fait que je n’avais pas souhaité prévenir le dit équipementier de la sortie de l’article et préféré gérer sa réaction post publication…) A l’inverse un de ses concurrents avait lui augmenté son budget pub pour le journal alors qu’il était logé à la même enseigne dans le papier… Là encore il y a les mauvais communicants et les bons…

    Aussi si tous les journalistes se serraient les coudes et ne cédaient pas à ces pressions, les politiques et autres acteurs économiques, et même les propriétaires des titres de presse, seraient bien obligés de jouer le jeu de la transparence… Mais là se trouve une superbe utopie. L’homme n’est pas solidaire et ne possède pas cet instinct de survie collectif de « l’espèce » comme peuvent l’avoir les animaux. Les intérêts personnels prennent bien souvent le dessus…

    Vous écrivez également « La conjugaison de ces phénomènes crée un climat trouble, gomme lentement notre identité et notre raison d’être. Et le public nous désavoue sans trop savoir pourquoi, simplement parce qu’il sent que quelque chose ne va pas ». Sans doute, mais là aussi ne nous leurrons pas. Le « public » ne sera jamais satisfait et confiant ! Un lecteur du Figaro est incapable de voir une information honnête dans Libération et inversement ou presque.

    Cela n’empêche en rien que votre combat mérite soutien… Je vous suis 😉

    Aliocha : vous soulevez une question passionnante : l’indépendance est en effet avant tout une question d’état d’esprit. Mais en même temps, on ne peut pas compter sur la seule éthique individuelle, surtout si les règles sont en fait mal connues et mal identifiées. D’où l’importance à mon sens à rédiger un code sur la base des chartes diverses et variées dont nous disposons déjà et de l’annexer au contrat de travail, ce qui contribuera à développer cette culture éthique, à l’officialiser et permettra à chacun de la revendiquer.
    Quand j’évoque les voyages de presse, je ne songe pas à ceux des journalistes voyages mais aux journalistes économiques qui partent en Chine avec leur banque préférée. Sur la mobilisation de la profession, pourquoi désespérer, il me semble que ça avance, lentement, mais ça avance. Tout est éthique maintenant, le commerce, l’investissement, même le libéralisme va le devenir nous dit-on suite à la crise, comment la presse pourrait-elle s’en dispenser ?

    Commentaire par Mister Cham — 29/01/2009 @ 13:45

  7. « Aliocha : à sa décharge, j’ai mis du temps à positionner correctement le “h” dans son nom 😉  »
    Et pan dans les dents, mais c’est mérité. Toutes mes excuses à JMA.

    Commentaire par loz — 29/01/2009 @ 14:31

  8. […] posait d’ailleurs cette question dans un billet titré « L’indépendance, voilà le vrai combat ! » paru en 2009 […]

    Ping par Voyage de presse et déontologie journaliste « Media, High-Tech, Sport … et moi ! — 01/04/2010 @ 09:32


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