La Plume d'Aliocha

22/01/2009

Entre le marteau et l’enclume

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:29

 Je viens de lire le dernier billet de Philippe Bilger qui écrit à propos des articles de presse parus sur les prisons : 

« Avec quelle volupté amère et vengeresse certains médias rapportent-ils les statistiques alarmantes sur les suicides en prison depuis le début de cette année 2009 ! Je ne leur ferais pas l’injure de penser qu’ils s’en réjouissent mais en revanche il est clair qu’ils veulent s’en servir comme d’une machine de douleur, de tragédies à exploiter contre cet univers pénitentiaire dont ils ne cessent de dénoncer le principe aussi bien que la matérialité et les modalités ». 

Et voici que l’accusation de charognards pointe son vilain museau. Nous avons l’habitude. Il est difficile en effet d’expliquer que notre rôle consiste à dénoncer ce que d’aucuns préféreraient taire. Secret d’état ou des affaires, vie privée, présomption d’innocence, douleur des victimes, décence, pudeur,  elles sont multiples les raisons qui poussent à nous accuser d’être des vautours, des monstres, d’accourir à l’odeur du sang, de nous repaître du malheur des autres. Allons, ici comme souvent, c’est un mauvais procès. Celui qui songe secrètement que par décence nous devrions nous taire, celui-là ne pense pas comme un journaliste, il place d’autres valeurs au-dessus de l’information. Cette opinion est compréhensible, parfois légitime et même parfaitement défendable. Mais à écouter tous ceux qui voudraient nous faire taire, on n’écrirait plus grand chose. D’ailleurs, il y a quelques mois, c’est un psychiatre qui nous accusait d’être en partie responsables des suicides en suscitant par nos articles un réflexe de mimétisme. Philippe Bilger n’est pas loin de partager cet avis. J’avais répondu ici.  La vraie question consiste à se demander s’il vaut mieux dénoncer et obtenir une chance que les choses changent ou se taire et ajouter ainsi à la souffrance des détenus l’indifférence de l’opinion publique. Il me semble que la réponse est évidente, mais il est vrai que je raisonne en journaliste. 

Je ne puis m’empêcher de sourire en songeant que ce que nous reproche ici le magistrat, les avocats nous supplient de le faire. Oui, et c’est une étrange coïncidence qui a motivé ce billet. Il se trouve qu’hier les avocats présentaient leurs voeux à la presse. L’essentiel des débats que nous avons eu avec eux a porté sur les prisons. Ils nous ont demandé de dénoncer sans relâche cette situation. Et l’on voyait bien au fond qu’ils pensaient que nous n’en faisions pas assez, que s’ils avaient été à notre place, ils y auraient consacré un article par jour.

Alors, sommes-nous éternellement condamnés à être critiqués ? Je le crois, ça fait partie de notre métier. En dénonçant les prisons, nous n’obéissons pas aux avocats, même si leur caution de spécialistes et leurs explications en matière de droits de l’homme nous confortent dans notre démarche, nous ne voulons pas non plus nuire à qui que ce soit, nous faisons notre travail, tout simplement.   

Ainsi va la presse, toujours elle déplaît. « Volupté amère et vengeresse » songe le magistrat en nous lisant sur les prisons, « qu’ils sont timides, encore un effort » estiment les avocats. Entre le marteau et l’enclume vous dis-je…

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12 commentaires »

  1. Chère Aliocha bonjour

    il est vrai vous n’avez pas une position facile mais tout le mérite de votre profession est bien là :
    garder votre indépendance et objectivité ( autant que faire se peut!)

    mais je remarque que tous s’appuient sur de cette même presse pour débattre et faire connaître leurs idées ( voir dernier interview de Monsieur BILGER sur Marianne )
    ce n’est pas en attaquant la presse qu’ils défendent la liberté d’expression
    alors qu’ils sont doivent être les défenseurs premiers de cette liberté.

    Pour en terminer je dirais que si j’apprécie les articles d’éolas ou de Bilger je suis consternée de certaines de leurs positions sur la presse

    A moins que tout ceci ne fasse partie d’un jeu ….. laissant alors les lecteurs plus déroutés qu’ils ne sont.

    Aliocha : je ne crois pas qu’ils jouent (quoique !), disons plutôt qu’ils obéissent à leur propre logique professionnelle, laquelle est d’ailleurs fort intéressante à observer et témoignent aussi parfois d’une terrible ignorance de la presse. Philippe Bilger rappelle qu’à la Chancellerie on juge la situation des prisons préoccupantes et s’en félicite. Question de point de vue. Car c’est ce même mot qu’un avocat hier qualifiait de « terrible euphémisme » et qui loin de le rassurer achevait au contraire de l’indigner. Je crois que Philippe Bilger comme Eolas aiment la presse, mais leurs métiers respectifs les amènent à la critiquer plus en raison de leurs propres préjugés qu’à l’aune de nos règles à nous. C’est bien pour cela que je tente ici de faire comprendre ce qu’est le journalisme et pourquoi il faut impérativement être un professionnel pour le faire en apportant les garanties nécessaires : parce que notre seul maître doit être l’information.

    Commentaire par artemis — 22/01/2009 @ 16:15

  2. C’est vrai que comme le dit Bilger, tout les récents suicides en prison ne sont pas imputables au problème de surpopulation, certains suicidés étaient en centre de détention ou bien placés à l’isolement.

    Mais je crois quand même que les journalistes font bien de mettre en avant cette question du suicide en prison car c’est un bon moyen d’interpeler les citoyens français sur les problèmes des prisons qui sont extrèmement complexes. Le suicide en prison est comme on dit chez les commerciaux « un bon produit d’appel ». Cela participera, en tout cas je l’espère, à une meilleure connaissance de la prison et à une prise de conscience collective de ce grave problème des prisons.

    Aliocha : on nous disait hier qu’un médecin de génie avait proposé de remplacer les drpas en tissu par des draps en papier et de supprimer les potences (télé) pour résoudre le problème. Vous avez eu vent de ces merveilleuses idées ?
    Quant au lien suicides/état des prisons, entre nous,méfions nous de la défense consistant à dire « ils ont des problèmes distincts de leur lieu de vie » c’est aussi ce que répondent les entreprises dont les salariés se suicident. Si vous imaginiez Mussipont les énormités qu’on nous sort toute la journée pour tenter de nous égarer 😉

    Commentaire par Mussipont — 22/01/2009 @ 16:52

  3. oui Aliocha je suis d’accord avec vous
    les témoignages sur l’état des prisons , la promiscuité et la violence induite sont nombreux et ne laissent planer aucun doute sur les liens de cause à effet entre conditions de vie et certains suicides.
    ces conditions peuvent être l’effet déclencheur ou en être directement la cause

    j’ai lu récemment un article sur le Monde concernant la mort d’un détenu martyrisé par les autres détenus de sa cellule
    mélanger des personnes jeunes et en détention pour des délits mineurs à d’autres détenus récidivistes et violents est indigne et irresponsable de la part de l’administration
    mettre un projecteur sur ces suicides a au moins le mérite de dénoncer les conditions d’incarcération et peut être de faire bouger les choses

    quant au fait de jouer pour les personnes que j’ai citées permettez moi Chère Aliocha d’émettre des réserves .

    Aliocha : disons qu’à force d’être dressée à l’objectivité quand j’écris et même au « penser contre soi » j’en oublie que d’autres peuvent écrire selon d’autres critères 😉

    Commentaire par artemis — 22/01/2009 @ 18:14

  4. J’ai bien fait de renoncer à lire Mr Bilger, vu que chaque fois qu’un extrait de son blog me parvient (ici ou chez Eolas), celui-ci me parait totalement à côté de la plaque.

    Il doit vouloir dénoncer la même presse qui sonnait l’hallali contre Rachida Dati, je suppose… on voit le résultat depuis la naissance de sa fille.

    Aliocha : il faut quand même avouer qu’il écrit très bien même si, comme vous, je ne suis pas toujours d’accord sur le fond.

    Commentaire par Kemmei — 22/01/2009 @ 19:44

  5. En l’occurence, je pense que Bilger se laisse convaincre par ses opinions politiques affichées, qui, chez des personnes moins cultivées, se résumeraient à un: « S’ils sont en prison, c’est pour en baver », très classique à droite.

    Désolé du raccourci, mais je trouve la critique déplaisante venant de ce personnage habituellement mieux inspiré. On parle de morts, pas du confort d’un détenu. Et si le scandale des prisons n’est pas nouveau, la politique répressive des gouvernements Chirac et Sarkozy (peut-être devrais-je dire Sarkozy 1 et Sarkozy 2) a conduit à une augmentation sans précédent des enfermements, et de cela, la droite est comptable.

    Aliocha : allez savoir, je suis droite ce qui ne m’empêche pas d’être sensible à la question des prisons, mais il est vrai que je ne suis pas très « politique » et que je ne « politise » pas les sujets, objectivité journalistique oblige (enfin à mon sens). Je me demande si ce n’est pas plutôt sa fonction d’avocat général qui le rend si dur sur ce sujet.

    Commentaire par javi — 22/01/2009 @ 20:10

  6. @ aliocha : c’est sûr qu’il est plus facile de dire « draps en papier + suppression des potences de télé + rondes toutes les deux heures (qui soit dit en passant réveillent les détenus toutes les 2 heures!)  » que d’aborder des questions comme le sens de la peine, le rôle de la psychiatrie dans la société, et la question méga-tabou que j’ose à peine aborder : et si on réduisait la longueur des peines? Je me sauve, j’entends déjà le GIGN se précipiter chez moi pour me faire taire!

    Aliocha : bah, il me semblait que vous aimiez bien cela jouer à la bataille 😉

    Commentaire par Mussipont — 22/01/2009 @ 20:39

  7. C’est curieux le débat que suscite le suicide en prison quand on sait que le suicide serait la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 et la première cause chez les 25-44 ans. (http://www.sos-amitie.com/suicide1.html), et on commence maintenant à parler du suicide des retraités !
    Ces chiffres sont inquiétants et pourtant on en parle peu.

    Commentaire par OeilduSage — 23/01/2009 @ 00:14

  8. @ Aliocha : jouer à la bataille avec le GIGN ? Gloups… Savoir retraiter au bon moment, un principe stratégique à ne jamais oublier ! 😉

    Commentaire par Mussipont — 23/01/2009 @ 10:29

  9. @ Mussipont et Aliocha en #6
    Meuh non, y’a plus simple et moins couteux … promulgons une loi !
    Allez hop, plus le droit de se suicider sous peine de prison, ça vous va ? 🙂

    En « off », je reste dubitatif sur votre affirmation ‘ajouter ainsi à la souffrance des détenus l’indifférence de l’opinion publique’.
    Je ne suis pas sûr que le suicidé qui aurait raté sa tentative ou même sa famille aimerait voir son nom et toute l’affaire ressortir amplifiée de la sorte (dans le cas ou il se serait agi d’un pointeur par exemple, ce qui est loin d’être une exception).
    Comme vous l’avez si bien dit à d’autres endroits, le journaliste sert la cause de l’information, il me parait un peu malhonnête intellectuellement parlant de vouloir ici tenter d’en tirer un bénéfice, voire une justification morale.

    Bon, d’un autre côté on n’est pas des machines, et il doit être bien difficile d’avoir toujours à l’esprit que quoi qu’on fasse, il se trouvera toujours une minorité qui voudra nous en faire baver.
    Rien que pour ça, vous avez mon plus grand respect …

    Commentaire par Ferdi — 23/01/2009 @ 10:32

  10. Ferdi :

    Lorsque l’on parle de la souffrance des détenus, il y a 2 souffrances :

    – Celle de celui qui s’est suicidé, qui est une souffrance passée, mais pourtant très forte puisqu’elle l’a conduit a se donner la mort. Ainsi parler de son suicide c’est dire qu’il souffrait et que la société a faillis à sa mission. En ce sens, cela peut aider la famille à faire son deuil dans la mesure ou la société (à travers le journaliste) reconnait cette souffrance et cette faillite.

    – Celle de ceux qui souffrent et ne se sont pas suicidé. Ainsi une personne se suicide parce qu’elle ne voit pas de possibilité d’amélioration de son état actuelle, elle ne voit pas d’issue à la « tragédie » qu’elle subit. Savoir que la société est courant des problème et va devoir le traiter (à cause de l’opinion médiatique) peut amener une lueur d’espoir et repousser son acte.

    Aliocha :

    Même si Mr Bilger écrit bien (ronronron) il est assez servile.

    Aliocha : vous avez répondu à Ferdi comme je l’aurais fait. Le suicide fait aussi des ravages sur les copains de cellule et je pense qu’il est important de mobiliser l’opinion publique, ne serait-ce que pour ceux-là. Sinon, j’aimerais que ce billet ne soit pas interprété comme une attaque contre M. Bilger qu’au demeurant j’apprécie. On peut être en désaccord avec quelqu’un et le respecter, sinon, il n’y a plus de débat possible mais juste de la haine, de la harangue et des gens bloqués sur leurs positions respectives. Philipep Bilger est un magistrat courageux, qui fait son métier avec conscience. Je suis persuadée que le mérite essentiel d’un débat n’est pas de faire valoir sa position mais d’entendre celle de l’autre et de parvenir à trouver un terrain d’accord. Les journalistes passent leur temps à être coincés au milieu de positions contradictoires, c’est ce que j’ai voulu montrer ici. Chacun à de bonnes raisons à avancer au soutien de sa thèse. Il n’y a ni bons ni méchants mais des opinions contraires qui, en discutant, doivent pouvoir se comprendre et se rapprocher.

    Commentaire par herve_02 — 23/01/2009 @ 12:14

  11. @Aliocha (en réponse plus haut).

    Désolé je vois votre réponse seulement maintenant. Mon commentaire est à prendre dans le sens: « il est de droite, et se laisse emporter par la tendance sur ce sujet ».

    On peut très bien avoir une sensibilité politique et ne pas suivre aveuglément les clichés qui y sont associés. Je suis un peu dur avec Bilger, mais je pense que sur ce sujet, il le mérite. Mais c’est vrai que, personnellement, l’aspect qui me révulse le plus dans les deux dernières mandatures est justement l’indifférence pour les vies humaines qui sont prises dans les rouages de la posture « tough on crime » du gouvernement.

    Je profite de ma réponse pour vous recommander -et à votre estomac 😉 – un article de plus qui tape sur des journalistes (de the economist):
    http://www.eurotrib.com/story/2009/1/11/123426/262

    Bonne lecture…

    Commentaire par javi — 24/01/2009 @ 00:22

  12. […] Entre le marteau et l’enclume (le journalisme face au suicides en prison) 22 01 2009 (tags: vérité prison Aliocha dire journaliste jounralisme) […]

    Ping par Psychanalyse du suicide quotidien — 24/01/2009 @ 05:00


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