La Plume d'Aliocha

17/01/2009

L’art du titre de presse

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 11:09

L’un d’entre vous m’a demandé il y a quelques temps d’écrire un billet sur les titres de presse. Penchons-nous donc sur cet intéressant sujet. Le titre d’un article doit bien évidemment donner envie de le lire, sachant que son format est limité, ce qui complique l’exercice (combien de titres bien trouvés doivent être abandonnés faute de place ). Il doit aussi exprimer le coeur de l’article le plus fidèlement possible. Voici les 2 catégories de titres telles que décrites dans « Le guide de l’écriture journalistique » de Jean-Luc Martin-Lagardettte, journaliste et professeur de déontologie :

Les titres informatifs : ils contiennent l’essentiel de l’information et doivent être précis en répondant le plus possible aux fameuses questions : qui a fait quoi, quand et comment ? Exemple « Nicolas Sarkozy annonce la fin du juge d’instruction ». Mais qui dit informatif ne signifie pas nécessairement aussi « sage ». L’auteur souligne qu’un journaliste expérimenté doit savoir exprimer l’angle de l’article, son originalité. Ainsi, là où un novice titrera « le voleur pris en flagrant délit » un journaliste plus aguerri écrira : « Le col blanc détournait des millions grâce à Internet »

– Les titres incitatifs : ils révèlent l’esprit de l’article plus que sa matière et s’appuient souvent sur des jeux de mots inspirés de titres de films ou de livres, de solgans publicitaires etc. Par exemple « Marchais : l’adieu aux urnes » de Libération ou le moins heureux « Le cheval d’Amaury sort indemne de l’accident : le cavalier est mort » (oui, je sais, c’est discutable comme approche). On peut utiliser les jeux de mots (grande spécialité de Libération mais aussi du Canard enchainé).

Quelques exemples récents :

« Plan européen : ça passe ou ça Krach » (Libération du 13 octobre dernier)

« Les salariés payés au relance-pierre », et le même jour « Orange voit la vie en rose », « une recherche européenne pas très allègre » , « Sarkozy se fait de la mauvaise grèce »etc (Le Canard du 10 décembre dernier)

Le titre incitatif n’est pas forcément un jeu de mot, il peut aussi répondre à une question : « Bourse, les vraies raisons de l’optimisme », donner un chiffre, livrer une révélation (Le vrai visage de …).

La presse est souvent critiquée pour ses titres que l’on juge racoleurs, parfois provocateurs ou caricaturaux, c’est que nous devons donner envie de lire, ce qui impose d’être dynamique et accrocheur : « Le titre de l’article c’est aussi son visage. Un coup d’oeil suffit pour avoir une idée d’ensemble. C’est pourquoi il vous faudra le soigner particulièrement. Un mauvais titre (ou un titre faible) sur un bon texte est un assassinat, un gaspillage. En revanche, un mauvais texte peut être rattrapé par un bon titre » (Jean-Luc Martin-Lagardette). 

Dans leur admirable livre (malheureusement épuisé) « Le journalisme sans peine » Michel Antoine Burnier et Patrick Rambaud avaient entrepris il y a dix ans de stigmatiser les travers des journalistes : l’utilisation de métaphores contestables, de la novlangue, de jeux de mots plus ou moins pertinents etc. Dénonçant les clichés contenus dans les titres, ils donnent suivant l’esprit du livre (pastiche des ouvrages d’enseignement de langues étrangères) les mauvais conseils nécessaires pour faire un titre contenant tous les travers possibles : l’echo, le remugle, la plaisanterie fine, la chimère. 

L’echo selon eux, c’est le titre issu d’un roman ou d’un film qui va trouver une résonance dans la tête du lecteur. Les plus utilisés : L’année de tous les dangers, Chronique d’une mort annoncée, Dieu existe je l’ai rencontré, Vincent, François Paul et les autres ….Vous voyez ce qu’ils veulent dire ? C’est que vous lisez la presse, ce dont je vous félicite. Evidemment, ces formules sont ensuite légèrement adaptées au sujet traité.

Le remugle, c’est l’utilisation d’une phrase éculée qui n’a pas de sens : Vous avez dit Eldorado ?, la sécheresse du siècle, mythe et réalités etc….

La plaisanterie fine : « elle doit voler bas sans forcément provoquer le rire » soulignent cruellement les auteurs qui citent à ce sujet « Mouillot mouille le RPR »….

La chimère enfin consiste à donner vie à une chose, par exemple « L’écureuil grignote les taux ».

 

Voilà, maintenant que vous connaissez les règles, mais aussi les écueils de l’exercice passons à la pratique. Trouvez tous les titres possibles pour annoncer la réforme de l’instruction ! Vous avez le droit d’utiliser les poncifs les plus éculés et de détourner les phrases célèbres, proverbes, titres de livre etc. Nous allons voir s’il y a de talentueux titreurs parmi vous…Accessoirement, ce billet pourra servir à signaler les meilleurs titres du moment, n’hésitez pas à les citer en commentaires en les sourçant si possible.

 

 

Ajout 19h25 : Puisque nous parlons du choix des titres, allez donc voir cette vidéo sur le site de Libération. Didier Pourquery, directeur délégué de la rédaction revient sur l’actualité de la semaine et explique comment ont été conçues les 3 Unes les plus importantes du journal sur Berri, Gaza, et le procès de l’hormone de croissance. Choix du sujet de Une, de la photo, du titre, il vous explique les réflexions qui ont guidé la rédaction. Excellent document et excellente initiative de Libé que de montrer ainsi le travail qu’il y a derrière ce qui parait souvent aux yeux des lecteurs aussi simple qu’évident. 

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