La Plume d'Aliocha

14/01/2009

Vérifions nos sources

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 10:28

Je surfais hier sur le web, de blogs en blogs, ce qui a été l’occasion de lire des choses intéressantes, parfois drôles, parfois sérieuses, mais aussi de temps en temps parfaitement absurdes, voire totalement erronées. Entre nous, le pouvoir de manipulation du web est proprement vertigineux. Comprenons-nous bien, je ne qualifie pas de faux ce qui heurte mes convictions, mais bien des erreurs factuelles ou de raisonnement graves, sans compter la mauvaise foi dont certains font preuve dans leurs écrits et qui aboutit à une présentation tronquée de la réalité destinée à servir leurs intérêts ou convictions. J’épargnerais ici les auteurs de ces propos en m’abstenant de les citer. Mais cela m’a donné l’idée de vous dire quelques mots des sources des journalistes. Les sources, c’est essentiel dans notre métier, plus nous en avons, plus nous sommes informés. Encore faut-il qu’elles soient fiables, c’est fondamental. Voyons cela de plus près :

les dépêches : tous les journaux ou presque sont abonnés aux dépêches AFP et Reuters. Cela nous permet d’être informés de tout ce qui se passe et d’avoir la matière première nécessaire pour éventuellement rebondir sur une information et la creuser pour rédiger un article. La valeur de cette source est de haut niveau car ces agences font un travail extrêmement sérieux. Il faut néanmoins vérifier les informations car personne n’est à l’abri d’une erreur de date, de chiffre, ou autre.

– les communiqués de presse : ce sont nos spams à nous. On en reçoit toute la journée, sur tous les sujets imaginables. Ils sont rédigés par des professionnels de la communication qui tentent d’attirer l’attention des journalistes sur un nouveau projet, une opération, etc. Il arrive que les informations qu’ils contiennent soient intéressantes, c’est le cas par exemple des communiqués annonçant les résultats trimestriels, semestriels ou annuels d’une société cotée. Mais ces documents doivent toujours être analysés avec circonspection car par définition ils présentent une vision simplifiée et positive de l’information concernée.

– la conférence de presse : C’est une réunion organisée par ceux qui ont une annonce à faire à destination des journalistes. La présentation est suivie d’une séance de questions réponses avec les journalistes. Là encore cela nécessite un travail complémentaire pour vérifier, recouper mettre en perspective l’information. Imaginons que Rachida Dati nous présente la réforme du juge d’instruction, elle nous dira que c’est une avancée fondamentale, que le juge d’instruction ne pouvait demeurer seul face à de telles responsabilité et qu’il fallait mettre fin au mythe de  l’instruction à charge et à décharge. Les journalistes arrivent généralement à de tels événements en ayant au préalable interrogé leurs propres sources et experts pour avoir une vision critique de l’annonce qui va être faite, à moins qu’ils ne le fassent ensuite. Toujours est-il qu’on ne peut se contenter généralement des informations recueillies en conférence de presse.

– les colloques, séminaires et manifestations diverses et variées :  nous sommes souvent invités à ce genre d’événements qui nous permettent d’approfondir nos connaissances sur un sujet, de rencontrer des experts, mais aussi de trouver des idées de sujets.

– les voyages de presse : là on nous invite dans un pays étranger pour nous présenter une nouveauté. Enfin, on nous invite oui, mais en principe on doit refuser. Le problème ici est double. D’une part les rédactions n’ont plus beaucoup de moyens et ont du mal à faire ce qu’elles devraient faire en pratique, à savoir refuser l’invitation et payer elles-mêmes le déplacement s’il le mérite. D’autre part, il faut bien avouer que certains journalistes à la moralité douteuse sont à l’affût de ces invitations qu’ils considèrent comme un complément de salaire. Evidemment la pratique est à bannir pour des raisons d’indépendance.

– les sources personnelles : c’est le fameux carnet d’adresse qui fait la valeur d’un journaliste et lui permet d’avoir ses propres informations en dehors des annonces officielles, voire des scoops. Par exemple, le rapport confidentiel qui fuite…Les sources personnelles, c’est aussi les interviews, les livres que nous lisons, les enquêtes, reportages que nous réalisons etc. 

Quelques observations complémentaires

Mais venons-en à la raison profonde pour laquelle j’ai rédigé ce billet. La première question que doit se poser un journaliste quand on lui donne une information, c’est d’où vient-elle, quelle est la légitimité de la source et quel est le but poursuivi ? Car nous sommes par définition manipulés et je dis cela sans paranoïa aucune. Celui qui nous donne une information a toujours un intérêt à le faire, c’est en identifiant cet intérêt que nous sommes en mesure d’apprécier l’information avec un esprit critique. Le gouvernement annonce une réforme ? Il entend donner au public le sentiment qu’il agit et prend de bonnes décisions. Il est légitime pour faire cette annonce puisque c’est l’auteur lui-même, mais il faut aller du côté de l’opposition et/ou des spécialistes concernés pour apprécier le plus objectivement possible l’annonce qui est faite. On nous fait cadeau d’un scoop ? Là les choses se compliquent. Pourquoi l’auteur de la révélation a-t-il intérêt à ce qu’elle soit portée sur la place publique ? L’intention devient très difficile à saisir. C’est en répondant à cette question que l’on est en mesure de déterminer le niveau de crédibilité que l’on peut lui accorder. Certains viennent nous voir dans une démarche citoyenne pour nous alerter sur quelque chose qui les choque. Mais le plus souvent, nous ne sommes qu’un pion parmi d’autres sur l’échiquier d’une stratégie politique, économique, judiciaire, ce qui incite à la plus grande prudence. 

Voilà. Et le rapport avec les blogs et Internet me direz-vous ? Il est ici : prenez garde à ce que vous lisez sur Internet. Sous prétexte de faire de la contre-information et de résister à l’intoxication des médias ou encore à la pensée unique, quelques petits malins qui croient plus ou moins à ce qu’ils disent jouent sur la corde de la « vérité vraie » pour soutenir des théories fumeuses,  voire de franches énormités. Pensez donc à évaluer les sources : qui vous parle, quelle est sa légitimité à s’exprimer sur un sujet, les propos tenus sont-ils cohérents, vérifiables, contiennent-ils des références  ? Ces références sont-elles utilisées objectivement ou détournées de leur sens ? Voilà quelques réflexes journalistiques de base à mon avis utiles pour s’informer sur le web en évitant l’intoxication. Mais, me direz-vous, voilà qui milite pour la pensée officielle ! Du tout. Personne ne vous empêche de penser différemment, le tout est de de partir d’une base factuellement exacte, c’est pour cela qu’on nous impose à nous journalistes de vous présenter les faits d’actualité le plus objectivement possible et qu’on nous oblige à distinguer clairement les faits de l’analyse. Or, c’est souvent le contraire qu’on vous propose sur les blogs, à savoir des opinions plus ou moins séduisantes sur la base de faits approximatifs, non vérifiables, voire carrément inexistants (avec des exceptions remarquables comme Eolas ou Autheuil par exemple).

Je vous laisse avec cette phrase de Hannah Arendt citée par mon confrère Jean-luc Martin-Lagardette dans « L’information responsable, un défi démocratique ». Editions Charles Leopold Mayer 2008.

« Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu’elles respectent la vérité de fait. La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat ».

in « La Crise de la culture, vérité et politique ».

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