La Plume d'Aliocha

09/01/2009

Sarkozy est-il Créon ou Antigone ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:39

Désolée, j’ai peu de temps en ce moment pour écrire des billets. Pour les journalistes, le mois de janvier est souvent chargé. En effet, il y a toutes les cérémonies de voeux, en particulier dans le monde judiciaire, mais aussi dans les ministères et les différentes instances officielles. A chaque fois, c’est l’occasion de dresser le bilan de l’année écoulée mais aussi d’annoncer quels seront les grands chantiers des mois à venir. Mes journées sont donc un peu chargées en ce moment. Et pour vous donner une petite note d’ambiance, il se trouve que durant le dernier trismestre 2008, le monde a retenu son souffle, par conséquent, il y avait assez peu d’actualité sauf, bien sûr, celle relative à la crise, mais tout le reste était en stand by.  L’activité reprend petit à petit, un peu comme si tout le monde avait pris acte du cataclysme financier mondial et retournait à ses affaires. Ce qui double le volume de travail !

Sarkozy le rebelle ?

Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir. Lors de son discours à la Cour de cassation au cours duquel il a annoncé la fin du juge d’instruction,  le président Nicolas Sarkozy a achevé son propos ainsi :

« Depuis les temps antiques ou dans les théâtres grecs, retentissaient les cris d’Antigone réclamant en vain son droit à Créon, la responsabilité de l’Etat est de répondre à la soif légitime de justice. Je forme le vœu que l’année 2009 nous voit travailler ensemble à la satisfaction toujours meilleure de ce besoin social premier ».

Lulu, Anatole Turnaroud et Dadouche chez Eolas ainsi que le Maître lui-même, animent en ce moment le débat autour de ce projet de réforme. Vous pouvez aussi, si ce n’est déjà fait, aller lire le billet de Philippe Bilger. Tous sont plus savants que moi pour vous expliquer en détail les tenants et les aboutissants de ces déclarations. Au fond, je n’ai pas encore fait ma religion sur ce sujet. C’est très difficile d’émettre une opinion à peu près étayée sur une réforme aussi importante et aussi complexe, a fortiori quand on ne dispose au final que de très peu d’informations sur la forme qu’elle prendra exactement. Car le droit est toujours un équilibre subtile de forces et c’est à l’aune de cet équilibre qu’il convient de le juger.

L’Etat au service d’Antigone

Ce qui me travaille dans l’immédiat, c’est la dernière phrase de son discours. Si j’ai bien compris, le rôle de l’Etat selon Nicolas Sarkozy, serait de répondre favorablement aux attentes d’Antigone. Cette analyse m’interpelle. Souvenez-vous, dans cette pièce, Créon roi de Thèbes, interdit à sa nièce Antigone d’enterrer son frère sous peine d’être lapidée. Antigone  refuse d’obéir, ce qui déclenche un terrible affrontement. Antigone finalement se suicidera. Quelle est au fond l’une des interprétations possibles de cette pièce : mettre en scène une querelle entre le droit naturel ou loi divine – ici l’obligation d’enterrer les morts – et la loi positive qui régit la cité. Personnellement, j’ai toujours été du côté d’Antigone, ce qui m’a valu quelques difficultés avec mes professeurs de droit qui, eux, se rangeaient résolument du côté de Créon. Pourquoi ? Parce qu’il est la loi, l’ordre, l’organisation nécessaire de la cité face aux intérêts particuliers, et aux rebelles de tout poil. Spontanément, le juriste se range du côté de Créon. Et il n’a pas tort, c’est à lui que revient le soin d’assurer la bonne application de la loi et de faire en sorte que nous soyons en mesure de vivre ensemble en gérant au mieux les conflits qui nous opposent.

De vertigineuses questions

Or, que nous dit ici le chef de l’Etat ? Tout le contraire, il estime que le rôle de l’Etat est de faire droit à Antigone ! Du coup, je me suis replongée hier soir dans l’excellent ouvrage de Georges Steiner intitulé « Les Antigones » pour tenter de comprendre, au-delà de ma propre appréhension subjective de la pièce  comment ce texte avait été interprété au fil des siècles. Comme tous les grands mythes grecs, aussi riches que la vie elle-même, celui-ci a donné lieu à une infinité d’interprétations contradictoires et nous n’avons certainement pas fini d’analyser l’extraordinaire potentiel d’Antigone…

Cantonnons-nous à une question passionnante : qui, de Créon ou d’Antigone est le plus subversif politiquement ? Antigone, répondrez-vous spontanément. Eh oui, elle résiste aux ordres, enfreint la règle, désobéit obstinément. Mais Créon lui-même qui édicte des règles en contrariété avec l’obligation d’enterrer les morts, n’est-il pas encore plus subversif si on y réfléchit ? Et alors, dans ce cas, n’est-ce pas Antigone qui représente l’ordre véritable, l’ordre immuable des choses, la loi naturelle ou divine non écrite que tout le monde doit respecter à commencer par le législateur ?

C’est l’opinion d’une partie de ceux qui se sont penchés sur Antigone.

« Quand Antigone invoque les lois non écrites, c’est à une conscience à venir qu’elle fait appel, à des impératifs individuels qui sont étrangers aux normes (..). Le conservatisme de Créon, son refus de jouer le jeu de la sensibilité novatrice, « sophiste », le placent du côté du principe de « réalité ». Les Antigones au contraire imaginent en avant et ne peuvent ni ne doivent supporter le poids et la logique du statut quo ». (Folio, page 201)

Voilà ce qu’écrit Steiner pour synthétiser leur pensée. Si c’est cela qu’a entendu signifier le chef de l’Etat aux magistrats, ils ont de quoi s’agacer sérieusement.

Le discours du Président soulève une question majeure : la justice doit-elle ou non entendre Antigone ? Doit-elle sacrifier l’intérêt général à la revendication d’un seul ? Ou, plus modestement, repenser cet équilibre des forces et si oui jusqu’à quel point ? Les discours de Rachida Dati qui placent la victime au coeur des débats et semblent occulter tout le reste, en particulier les droits de la défense de ceux qui sont mis en cause, – c’est-à-dire potentiellement vous et moi car nul n’est à l’abri d’être un jour en position d’accusé – nous incitent à penser que nous sommes entrés dans la « religion » d’Antigone.  Au fond, je ne suis pas sûre que Sophocle préférait Créon ou Antigone, je pense comme Steiner qu’il estimait que tous les deux avaient raison. C’est le coeur même de la tragédie que l’affrontement de deux positions tout aussi légitimes. Nous avons longtemps vécu en prévilégiant Créon, assimilé à l’intérêt général contre les intérêts particuliers, l’heure est-elle venue d’entendre Antigone ? Si oui, jusqu’où peut-on aller avant de perdre totalement de vue l’intérêt collectif sans lequel aucune société humaine n’est concevable ? Vertigineuse question….

Quoiqu’il en soit, je crois que nous touchons là au coeur de la politique actuelle du gouvernement en matière de justice. Cela vaut bien qu’on s’y arrête un instant !

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31 commentaires »

  1. Quand j’ai entendu parler de cette histoire, je me suis demandé si NS avait lu la pièce d’Anouilh. (interprétation différente: Créon, dans l’action, doit accepter de se salir les mains en promulgant des lois anti-morales, il finit par tuer antigone parce qu’elle refuse de se taire, après lui avoir proposé la vie sauve en échange du silence. Antigone, elle, est dans la recherche d’absolu immédiat, dans le refus de la concession).

    Enfin, par rapport à l’analyse ci-dessus, je pensais au contraire que Créon était dans l’innovation, car il va contre la loi divine, à laquelle se rapporte Antigone comme à un appel supérieur. Antigone représentant l’immuabilité (et l’inviolabilité) de lois divines supérieures.

    Aliocha : comme quoi, toutes les interprétations sont possibles, ce qui est le cas généralement des grandes oeuvres littéraires. Cela étant, il me semble que l’approche commune générale la plus simple consiste à voir dans l’action d’Antigone, une rebellion contre l’Etat et la loi. C’est ainsi que les juristes que je cotoie s’assimilent généralement à Créon. C’est pourquoi j’ai attiré l’attention sur cette phrase du discours, sachant qu’elle a été prononcée devant les plus hauts magistrats de France. Je la penserais anodine, si elle ne rejoignait le mythe de la victime actuellement développé à la Chancellerie…

    Commentaire par Javi — 09/01/2009 @ 18:03

  2. « Spontanément, le juriste se range du côté de Créon. Et il n’a pas tort, c’est à lui que revient le soin d’assurer la bonne application de la loi et de faire en sorte que nous soyons en mesure de vivre ensemble en gérant au mieux les conflits qui nous opposent. »

    Permettez-moi chère Aliocha d’espérer aussi, spontanément, que les juristes (et fiers de l’être)se font une haute opinion de la justice.

    On peut illustrer cette idée à l’aide de l’exemple le plus classique en philosophie du droit, inspiré de la réalité et qui apparaît comme l’image inversé d’Antigone.

    Dans l’Allemagne nazie, les propos hostiles au régime étaient tenus pour criminels en vertu d’une loi, et tous ceux qui les entendaient, y compris les proches, étaient tenus de les dénoncer.

    Après la fin de la guerre, une femme est poursuivie, pour avoir dénoncé son mari, qui avait été arrêté, condamné à mort et exécuté.

    Selon vous doit-elle être condamnée ?

    Aliocha : juger c’est ne pas comprendre disait Malraux, par conséquent je ne répondrais pas à votre question même si la réponse parait évidente. Cela étant, ne voyez pas dans mon libre propos une caricature, je ne dis pas que les juristes sont des Torquemada en puissance et je ne peux pas dire non plus que la justice est indifférente voire hostile à l’idée de justice, e serait totalement absurde, je relève juste que dans la querelle droit naturel/droit positif, il est intéressant d’observer que le politique estime qu’il relève de sa mission d’inviter le judiciaire à entendre le droit naturel. Entre nous, cette conclusion de Sarkozy est assez hermétique et apparemment paradoxale, c’est cela qui m’interpelle. Il m’arrive parfois de m’attacher à des détails 😉

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 09/01/2009 @ 19:17

  3. Vient une question existentielle : Sarkozy nous prend-il notre niveau de réflexion pour de l’Anouilh ?

    (désolé, je sors…)

    Félicitation pour votre blog au demeurant.

    Commentaire par Geabulek — 09/01/2009 @ 19:38

  4. aliocha je me suis trompé annuler mon commentaire mauvaise manipulation de mon ordi

    Commentaire par artemis — 09/01/2009 @ 23:17

  5. J’ai toujours été du coté des antigones.
    Mais c’est parce j’ai toujours été contre saint-etienne dans les derbys.
    Je sors aussi, pardon.

    Commentaire par fallacieux — 09/01/2009 @ 23:31

  6. “Depuis les temps antiques ou dans les théâtres grecs, retentissaient les cris d’Antigone réclamant en vain son droit à Créon, la responsabilité de l’Etat est de répondre à la soif légitime de justice. Je forme le vœu que l’année 2009 nous voit travailler ensemble à la satisfaction toujours meilleure de ce besoin social premier”.

    Cette phrase est insultante pour les Magistrats. Elle sous-entend que la Justice ne serait pas rendue « objectivement » depuis des temps immémoriaux…

    Veut-on remplacer une Justice rendue « au nom du Peuple Français » par une Justice « à la tête du client » ?

    La suppression du Juge d’instruction par un Juge DE l’instruction, dépendant du Parquet, donc de la Chancellerie, signe l’abandon de la séparation des Pouvoirs.

    J’espère bien que, ni le Conseil Constitutionnel, ni la CEDH, ne tolèreront une telle régression.

    En effet, seuls les justiciables « aisés » auraient les moyens de se payer des enquêteurs (comme aux USA) pour instruire à décharge.

    Sans parler des « dossiers sensibles », qui pourraient être purement et simplement enterrés…

    Moins de procédures, enquêtes uniquement à charge… Derrière le « droit des victimes » se cache la suppression du « droit à l’objectivité ».

    Commentaire par ramses — 10/01/2009 @ 01:09

  7. La réponse n’est pas aussi évidente qu’elle n’y paraît !

    Pourquoi ? Parce qu’elle dépend seulement de la définition du droit, et c’est en ces termes que les tribunaux ont effectivement posé le problème.

    On peut d’abord considérer que, quels qu’aient été les motifs de la dénonciatrice, qui ne tenaient ni à la fidélité au régime, ni à la volonté de respecter la loi, mais simplement à la haine, et quel que soit le jugement moral que l’on porte sur elle, elle n’a fait que se conformer au droit en vigueur à cette époque. Elle devrait donc être acquittée.

    Mais on peut aussi soutenir que la loi nazie était si abominable, c’est-à-dire si contraire aux principes fondamentaux de la morale, qu’elle ne méritait pas le nom de loi et qu’elle n’était pas une loi du tout, de sorte que la dénonciatrice n’avait aucune obligation de s’y conformer et avait même l’obligation de lui désobéir. Si la loi nazie n’en était pas une, elle n’avait pu remplacer la loi antérieure qui, elle, punissait les dénonciations abusives. La femme devrait donc être condamnée.

    Ainsi, celui qui juge va se prononcer dans un sens ou dans l’autre, selon sa conception de la nature du droit. Il peut appeler droit toutes les règles édictées par le pouvoir politique ou seulement celles qui ne violent pas un idéal de justice.

    La première définition le conduira à acquitter; la seconde, à condamner.

    Or, comprendre avec ou sans MALRAUX, sait savoir que la définition ne se trouve pas dans le droit en vigueur mais dépend de choix philosophiques !

    Aliocha : en effet, mais pour moi elle était évidente à deux titres. D’abord parce que vue aujourd’hui on ne peut que condamner tous ceux qui ont obéit à pareilles lois. Ensuite parce que mon sang d’Antigone me pousse à être toujours du côté des rebelles. Cela étant, je vous l’ai dit, je n’aime pas juger. C’est même une forme de phobie chez moi. Ce qui ne m’empêche pas d’admirer les juges, bien au contraire.

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 10/01/2009 @ 01:28

  8. chère Aliocha
    j’ai lu avec beaucoup d’attention votre billet et je reste sous le charme de votre plume.
    Mais cette plume aussi talentueuse soit -elle ne m’a pas convaincue .Ne voyez dans ce commentaire une attaque personnelle loin de là mais le simple exposé de mon avis qui se forge au fur et à mesure des évenements que nous vivons .

    Nicolas Sarkozy Créon ou Antigone ? n’avez vous pas pensé à une troisième hypothèse Mandrake Oudini le roi de l’illusion pour cacher un autocrate qui n’ose avouer son nom.

    Nicolas Sarkozy s’est fait élire sur un programme qui a géné aussi bien la gauche que l’extrème droite car nombreuses de ses propositions empiétaient sur leur propre programme.
    lorsque j’ai lu les propositions faites par le candidat Sarkozy j’ai été effarée des contradictions évidentes et ce qui se passe en matière sociale en est l’illustration criante.
    des réformes qui se succèdent au pas de charge, dans la précipitation et qui s’entrechoquent se contredisent.
    le tout aboutissant à une grande braderie des droits des salariés au nom de la sacro-sainte économie libérale , dela mondialisation ,de la guerre économique.
    les syndicats en signant des accords qui vont à l’encontre des droits des salariés perdent de la crédibilité et de l’audience . c’est la première victoire de notre président réduire l’impact syndical celui de l’opposition a déjà été fait car la gauche n’est plus l’ombre que d’elle même.
    et dans le monde que nous connaissons la Gauche a-telle encore un sens?

    Ensuite le monde de la justice qui ne cesse de nous alerter sur les dérives et les risques des réformes en cours
    la justice n’a pas une bonne image auprès de l’opinion publique et le président le sait fort bien alors il en joue pour mener là encore des réformes qui risquent à mon sens de réduire le champ d’autonomie et d’indépendance de la justice à l’égard du pouvoir exécutif . C’est la deuxième victoire du Président la magistrature va s’agiter mais ne trouvera aucun soutien aupres du simple citoyen alors les réformes passeront

    les journalistes maintenant contre pouvoir par excellence lorsqu’ils sont véritablement indépendants .les concentrations de la presse entre les mains de groupes financiers puissants et omniprésents dans le paysage politico-financier interrogent et interpellent les professionnels que vous êtes
    mais surtout vous êtes noyés par l’agitation les gesticulations médiatiques de notre président et de son gouvernement , beaucoup d’entre vous n’ont plus le temps du recul de la refléxion écrivent dans l’urgence toujours plus vite …
    et c’est la troisième victoire vous décrédibiliser au yeux de l’opinion publique il suffit maintenant de faire semblant de donner de l’importance aux médias dits citoyens et le tour est joué

    l’art et la manière de créer les contre feux, les oppositions entre les uns et les autres , créer la diversion pour dans l’ombre créer un pouvoir exécutif tres fort qui empiète sur les autres pouvoirs et à terme vous avez fort bien quel en sera le résultat l’histoire se répète.

    Aliocha oui ce matin j’ai peur de ce qui est en train de se passer
    oui je crains pour la paix sociale
    oui je redoute des mouvements sociaux qui ne seront plus canalisés
    on ne peut pas réduire sous silence 8 millions de personnes vivant en dessous de 800 euros par mois

    nous avons à faire à un véritable autocrate qui a une revanche à prendre sur son propre passé
    les historiens s’en donneront à coeur joie pour expliquer les motivations de notre président qui est omniprésent toujours au devant de la scène en constante représentation dans un show dérisoire.

    oui Aliocha je crains pour notre démocratie

    Aliocha : Fichtre, aurais-je donné ici à qui que ce soit le sentiment qu’on ne pouvait pas être en désaccord avec moi ? Ce blog n’est pas dédié à la gloire de ma petite personne mais au débat. Tant mieux donc si vous n’êtes pas d’accord 😉 S’agissant de Sarkozy, je serais plus nuancée que vous. Il me parait indéniable qu’il a la volonté d’agir et qu’il est en train de dévérouiller un certain nombre de blocages. Tiens à ce sujet, j’aimerais avoir votre avis sur l’auto-entrepreneur. C’est un détail mais pour avoir testé l’ancien système, je trouve celui-ci a priori bien pensé et susceptible de permettre à des entrepreneurs de se lancer mais aussi à des salariés de compléter leur salaire par une petite activité supplémentaire. Ensuite, que les réformes soient contestables, trop rapides, c’est possible. Ce discours devant les hauts magistrats et diverses hautes personnalités pour la plupart non seulement très cultivées mais en outre d’un niveau juridique admirable, m’a troublée. C’était l’occasion d’un discours historique sur une nouvelle vision de notre procédure pénale. L’abandon de la procédure inquisitoire et de la religion de l’aveu, le glissement vers un système à l’anglo-saxonne, ce n’est pas rien. Or, je n’ai entendu que des banalités taillées sur-mesure pour ne pas ennuyer un étudiant en droit en première année ou encore la ménagère de moins de 50 ans en prime time. Voilà qui m’intrigue profondément surtout de la part d’un avocat. Et en attendant que les historiens analysent, j’essaie de comprendre. Or, je n’adhère pas aux visions caricaturales du président, même si je comprends votre colère et votre inquiétude. Tout ceci est plus compliqué qu’il y parait. Sur le social, je ne pense pas qu’on puisse juger les effets d’une politique aussi vite et en traversant une crise financière mondiale totalement inédite, mais je ne suis pas une spécialiste. Simplement, l’idée de permettre à tout le monde de travailler plus me parait bienvenue, ne pas être chassé à 55 ans de l’entreprise, ne pas être dans l’impossibilité de faire des heures sup, ne pas être empêché de travailler le dimanche, ne pas être empêché non plus de développer sa propre activité, pas pour créer une multinationale mais simplement pour créer son propre emploi. Voilà qui me va bien. Je ne connais pas d’autre méthode pour créer de la richesse ni pour assurer à chacun non pas des aumônes de misère dans le cadre d’un gigantesque assistanat mais un travail, des revenus décents et une vraie vie. Sur la justice que je connais mieux, il y a en effet un vrai problème philosophique dénoncé régulièrement par les avocats, mais il y a eu aussi la réforme de la carte judiciaire qui était indispensable. Combien de responsables de la profession d’avocat m’ont dit « officiellement je suis obligé de protester pour satisfaire mes confrères mais officieusement, je suis content que le gouvernement ait engagé ce chantier ». Eh oui, c’est aussi cela le fonctionnement du système, des protestations officielles motivées par des intérêts politiques qui brouillent les cartes entre les vrais sujets d’indignation et les faux, et dévalorisent donc les critiques.

    Commentaire par artemis — 10/01/2009 @ 08:44

  9. « …c’est l’occasion de dresser le bilan de l’année écoulée… »

    J’imagine que votre copine la « communication » est aussi invitée à ces nombreuses cérémonies de vœux !
    Lui avez-vous souhaitez une bonne année ? 😉

    Aliocha : oui et non, exceptionnellement, ces rencontres bilan perspective sont un peu plus intéressantes que les traditionnelles conférences de presse, même si les discours sont irrigués de politiquement correct.

    Commentaire par Oeildusage — 10/01/2009 @ 09:03

  10. #

    J’ai toujours été du coté des antigones.
    Mais c’est parce j’ai toujours été contre saint-etienne dans les derbys.
    Je sors aussi, pardon.

    Commentaire par fallacieux — 9 janvier 09 @ 23:31

    Seriez vous un talentueux quoique provincial Vert?

    Commentaire par oui — 10/01/2009 @ 09:46

  11. @chevalier bayard
    que dire de plus, vous avez tout dit!

    Commentaire par noel — 10/01/2009 @ 10:22

  12. Dans Anouilh, Antigone et Créon sont aussi au coeur de l’action politique : faut-il rester « pur » politiquement ou une éthique de l’action implique t-elle des compromis, voire des compromissions.

    Ce qui est intéressant dans la politique actuelle, c’est qu’il n’existe plus qu’une poignée de gens (notamment l’Eglise) qui sont réellement sur la ligne « pas de compromission » (même si tous les syndicats et beaucoup de politiques prétendent suivre cette voie également, les faits ne les rendent pas crédibles..)

    Commentaire par Paul — 10/01/2009 @ 11:39

  13. chère Aliocha

    je comprends votre argumentation mais concernant le droit du travail puisque c’est mon domaine il y a les écrits et la réalité
    je vous invite si vous le souhaitez à aller visiter mes commentaires sur les dernières lois parues :
    loi de la modernisation du marché du travail
    loi de la rénovation de la démocratie sociale
    nous sommes dans la flexibilité à outrance et non la flexisécurité admirée par beaucoup
    l’emploi ne se crée pas parce qu’on veut mettre les français au travail l’emploi se crée par la croissance
    ne me jugez pas aussi vite croyez moi j’ai pesé mes mots pour le droit du travail mon analyse est induite par une analyse minutieuse des textes et des réformes.
    quant aux heures supplémentaires dont vous parlez elles existaient auparavant mais non déclarées surtout dans les petites entreprises il y a belle lurette que les francais ne sont plus au 35 heures et avec le forfait jour étendu aux non cadres c’est la porte ouverte à des journées extensibles pour des salariés qui n’ont pas les mêmes avantages salariaux que les cadres

    je sais que vous avez une formation de juriste prenez la peine de comprendre mes commentaires et apres vous pourrez me dire que je donne ou pas dans la caricature je n’ai pas la vocation d’une contestataire forcenée mais les réformes en droit social sont aussi importantes que les réformes de la magistrature car il s’agit de plus de 18 millions de salariés qui sont concernés.

    Aliocha : je vais y aller en effet, mais ne vous méprenez pas à votre tour. Je n’ai jamais pensé que les français étaient feignants et devaient être mis au travail, j’ai simplement observé en pratique autour de moi que nombre de gens voulaient travailler plus sans en avoir la possibilité. A commencer par moi. Petit exemple : en tant que journaliste pigiste, je suis une salariée à employeurs multiples. Or, il arrive qu’on demande à un journaliste d’animer des colloques, d’écrire des livres d’interview etc….Ces missions ne peuvent être rémunérées en piges, c’est-à-dire en salaire. J’ai donc adopté le statut de travailleur indépendant en plus de mon statut de salarié, mais en ignorant quel serait mon volume d’activité et donc d’honoraires. Or, anciennement, le travailleur indépendant était astreint à deux ans de cotisations forfaitaires. Les URSSAF vous disait sans difficulté le montant qu’elles allaient vous prélever, mais ce n’était pas le cas de l’assurance maladie par exemple. Résultat, j’ai payé 60% de charges la première année et me suis désinscrite faute de pouvoir prévoir mon volume d’activité de sorte à ne pas travailler à perte. Et je ne suis pas la seule dans ce cas, je pense donc que l’auto-entrepreneur est une bonne réforme.

    Commentaire par artemis — 10/01/2009 @ 11:54

  14. enfin pour en finir que Sarkozy soit Créon ou Antigone les oubliés du système s’en fichent et contre fichent
    ils doivent assurer leur subsistance chaque jour pour eux et leurs enfants

    les chômeurs qui attendent leurs indemnités parce que la réforme du pôle emploi a été faite dans la précipitation et que des milliers de dossiers sont en retard, qu’il y ait de plus en plus de personnes expulsés parce qu’ils ne peuvent plus faire face à leurs dettes m^me en travaillant parce que la politique des aides aux emplois est un non sens de puis de nombreuses années ( et là je renvois dos à dos gauche et droite) , que des personnes se nourrissent que de pates et de pommes de terre elle est là la réalité .

    Aliocha vous avez du talent mettez le aux services des plus démunis ils en ont besoin

    Commentaire par artemis — 10/01/2009 @ 12:05

  15. dans la précipitation j’ai fait de fautes d’orthographe je vous prie de bien vouloir m’en excuser

    Commentaire par artemis — 10/01/2009 @ 12:06

  16. Si l’on prenait le président au mot, il s’agirait pour les magistrats – et il s’adresse aux premiers d’entre eux, les Juges du droit et non du fait – de se donner pour mission d’entendre les justiciables lorsqu’ « invoquant leurs droits », ils réclament en fait que la loi commune ne leur soit pas opposée.

    En réalité, aujourd’hui, comme hier, Antigone ne s’adresse pas aux magistrats : elle s’adresse au Souverain, directement.

    Le magistrat, la figure du tiers, est précisément le grand absent de la tragédie sophocléenne, toute entière centrée autour du face à face terriblement symétrique – et forcément mortifère – de deux obsédés de la loi : celui qui la fait, et celle qui la cherche.

    Commentaire par Fantômette — 10/01/2009 @ 12:16

  17. S’il est Antigone ou Créon, ce sera bien malgré lui. Car si on écrit ses discours c’est justement parce qu’il n’a jamais lu de livres.

    Commentaire par sad panda — 10/01/2009 @ 12:24

  18. http://aide-creation-entreprise.info/260-Deregulation-du-marche-du

    chère Aliocha

    je me suis peut être un peu emportée avec ma fougue habituelle mais loin de moi l’idée que vous pensiez que les français soient des fainéants votre approche des problèmes est beaucoup trop fine pour que vous ayez ce genre de jugement

    concernant le statut d’entrepreneur je vous ai mis un lien . ce sont des commentaires critiques sur les effets indésirables que pourrait induire pour certains cette réforme il va sans dire que pour d’autres ce statut est satisfaisant

    enfin je me pose la question de savoir si la nouvelle convention Unedic abordera la question des salariés qui ont une activité d’auto entrepreneur .
    conserveront -ils le droit à indemnités de chômage et si oui dans quelle proportion en cas de licenciement de leur emploi salarié.

    en tout cas je serais ravie le jour ou vous posterez un article sur mon blog

    passez un bon week end dans la détente un peu d’air fait du bien en ce moment.

    Commentaire par artemis — 10/01/2009 @ 16:05

  19. Créon et Antigone suivent tous deux des lois d’origine divine, c’est ça ce qu’on appelle le tragique : les lois de la cité, en Grèce, ne sont pas positives, elles sont sacrées, instituées au moins par un dieu. Antigone réclame le respect des morts conformément à des préceptes qui sont, eux aussi de l’ordre de la piété. Le juste est des deux côtés à la fois…

    Bref, la phrase de Sarkozy n’a pas grand sens culturellement parlant, mais ce n’est pas comme si ça sortait de l’ordinaire.

    Commentaire par Michel — 10/01/2009 @ 20:01

  20. Je pense aussi que le président n’a qu’une faible compréhension du contenu de son discours (qu’il n’a sans doute pas écrit lui-même) et du sens des références culturelles qu’il utilise. L’important est l’impact médiatique de son discours, point.

    Citer Antigone est un bon moyen de jouer les individus (forcément éclairés et victime) contre le système judiciaire (forcément hors du coup et cruel) pour mieux réformer celui-ci selon ses voeux. Dans l’histoire, le roi incarne aussi bien le système législatif, et si les attentes de Justice ne sont pas satisfaites, c’est aussi parce que Sarcréon préfère prendre des décrets populistes et donner des boucs émissaires au peuple (prochaine étape : les juges d’instruction seront jetés dans un cirque avec des tigres) pour lui faire oublier que le pain commence à manquer…

    Commentaire par Kemmei — 10/01/2009 @ 22:14

  21. Cette affaire est assez drôle : on ressort du placard les vieilles références mais sans prendre des gants pour ne pas les abîmer. Parler de droit naturel chez les Grecs est un non-sens (chez Eolas j’ai même dû préciser que la raison d’Etat était une invention moderne, cf. http://maitre-eolas.fr/2009/01/09/1268-premieres-reflexions-sur-la-suppression-annoncee-du-juge-d-instruction#c83132). Et passez le topos selon lequel les classiques seraient d’une richesse infinie dont on ne finit jamais de produire de nouvelles interprétations, vous faites mieux.

    Chère Aliocha, dire que « Créon lui-même [qui] édicte des règles en contrariété avec l’obligation d’enterrer les morts » est inexact (en contradiction) et faux : Créon inflige l’infamie aux ennemis de la nation (Polynice est ennemi de Thèbes en attaquant cette cité), c’est-à-dire qu’il prive de droits ceux qui s’en sont privés par leur comportement. Il ne s’oppose pas à une quelconque « loi divine » (là encore c’est dur à avaler !) mais à une autre loi que la sienne. Comme vous l’avez remarqué, que notre Président se place du côté d’Antigone est un effet de la victimisation – peut-être d’ailleurs est-ce ici que l’idéologie est à l’oeuvre au sens où la gauche est privée de son invocation du Lumpenprolétariat puisque les faibles ne sont plus les pauvres mais ceux que le « système » exclut, les victimes qui sont les oubliées de l’Etat. S’en réclamer permet d’accuser le système tout en continuant d’y appartenir – le plus poilant étant que la suppression du JI va permettre aux « grands » (amis de M. Sarkozy) de n’être jamais victime : on accuse donc le système qui ne prend pas en compte la souffrance alors même qu’on s’y vérouille pour laisser cette souffrance aux autres, c’est-à-dire aux victimes !

    Se placer du côté d’Antigone pour le législateur est très dangereux : c’est dire que la loi que l’on promulgue n’est pas valable pour tous et qu’un particulier est légitimé à s’y opposer ! Sarkozy partisan d’une obéissance civique systématique ?
    Créon n’est donc aucunement subversif : il fait son boulot, faire respecter la loi et partant son unicité (il n’y en a qu’une : point de loi nocturne). On pourrait même soutenir que l’invocation par Antigone d’une loi « supérieure » initie la supercherie consistant à faire valoir un autre droit contre un premier pour défendre ses intérêts (Polynice est son frère).

    Commentaire par Bardamu — 11/01/2009 @ 13:47

  22. Débat et points de vue passionnants, merci Aliocha pour ce billet qui remet la culture au gout du jour.
    Mais au delà des interprétations et symboliques contradictoires que représentent Antigone et Créon, NS, fidèle a son habitude, n’a-t-il pas d’abord simplement voulu repasser, par une allusion à Antigone, une couche sur son image de président populaire en prenant une métaphore simple, et aussi justement choisi cette métaphore ambigüe parce qu’elle suscite le débat et les démonstrations sans issue. Toutes ces explications aussi diverses que divisées rappellent une stratégie qui a bien marché : diviser pour mieux régner !

    Commentaire par Oeildusage — 11/01/2009 @ 15:08

  23. Oeildusage

    Je vous rejoins volontiers sur la stratégie de théatralisation de procédés dont notre Président use et abuse de manière convulsive et répétitive par des figures de réthorique outrancière : storytelling,prosopopée et surtout « dada théorie beaudrillarde » c’est-à-dire multiplication d’hypothèses contradictoires véhiculées comme des cubes…il en devient même parfois clownesque ! Ce qui est moins drôle…

    Commentaire par Le Chevalier Bayard — 11/01/2009 @ 16:26

  24. @Bardamu: « Parler de droit naturel chez les Grecs est un non-sens ».

    Je vais me permettre de disconvenir respectueusement. En fait, l’appel d’Antigone à une loi divine est effectivement couramment rapporté à un appel à ce que nous appellerions maintenant « droit naturel ».
    Cette interprétation prend racine chez Aristote, dans la « Rhétorique », I, 13, quand il distingue deux types de lois: « (… ) la définition du juste et de l’injuste se rapporte à deux sortes de lois (…). Je veux parler de la loi particulière et de la loi commune. La loi particulière est celle que chaque collection d’hommes détermine par rapport à ses membres, et ces sortes de lois se déterminent en : loi non écrite et loi écrite. La loi commune est celle qui existe conformément à la nature. En effet il y a un juste et un injuste, communs de par la nature, et que tout le monde reconnaît par une espèce de divination, lors même qu’il n’y a aucune communication, ni convention mutuelle. C’est ainsi que l’on voit l’Antigone de Sophocle déclarer qu’il est juste d’ensevelir Polynice, dont l’inhumation a été interdite, alléguant que cette inhumation est juste, comme étant conforme à la nature. « Ce devoir ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, mais il est en vigueur de toute éternité, et personne ne sait d’où il vient ». Pareillement Empédocle, dans les vers suivants, s’explique sur ce point qu’il ne faut pas tuer l’être animé; car ce meurtre ne peut être juste pour certains et injuste pour d’autres : « mais cette loi générale s’étend par tout le vaste éther et aussi par la terre immense. »
    (Désolé, je me permets de citer le texte en entier, même s’il est un peu long.)
    Soit dit en passant, Antigone ne conteste pas la loi par simple intérêt personnel (même si le soupçon à ce sujet est légitime). Elle est prête à accepter la sanction de Créon et à mourir pour que soit respectée une règle au-delà des lois conventionnelles. Cela ne manque pas de poser des tas de problèmes (notamment, à partir de quel moment peut-on désobéir à la loi?), mais ici l’intérêt est supposé être universel (aucun homme ne devrait être traité de la sorte), et non pas se réduire à un intérêt particulier.
    Bien entendu, la conceptualisation de ce terme a évolué au cours des siècles. Notamment, la question de l’origine du droit naturel est une question en soi. Malgré tout, l’idée de droits de l’homme est liée très fortement à celle de droit naturel, dans sa version modernisée.

    Une réflexion politique contemporaine peut encore être axée sur un appel à de tels droits, malgré les raisons que nous pouvons facilement trouver de les contester. On en trouve un exemple chez E. Balibar, qui résume en termes non-techniques son approche du droit naturel:
    « Sophocle faisait dire à Antigone : « Les défenses de l’Etat ne sauraient permettre de passer outre aux lois non écrites ». Nous savons, depuis la fondation même des démocraties, qu’un pouvoir est légitime dans la mesure où il n’entre pas en contradiction avec certaines lois supérieures de l’humanité. Sans doute la représentation qu’on se fait de leur origine a-t-elle évolué.
    Mais leur teneur est toujours la même : ce sont le respect des vivants et des morts, l’hospitalité, l’inviolabilité de l’être humain, l’imprescriptibilité de la vérité. Elles énoncent les valeurs qui permettent à une communauté politique de dire le droit et la justice, et qu’un gouvernement ou un Etat doivent sauvegarder à tout prix.
    De telles lois non écrites sont au-dessus de toute législation de circonstance, et généralement de toute loi positive. C’est pourquoi, dès lors que les citoyens constatent une flagrante contradiction entre les deux, ils ont pour devoir de porter le conflit sur la place publique, en proclamant leur obéissance aux lois non écrites, serait-ce au détriment de l’obéissance aux lois positives. Du même coup, ils recréent les conditions d’une législation ou de la « volonté générale ». Ils n’attaquent pas le concept de loi, ils le défendent. » » (L’article complet est par exemple disponible ici: http://hrp.bard.edu/resource_pdfs/balibar.democratique.pdf).

    Bien sûr, rien n’empêche d’être en désaccord avec une telle approche, mais la position d’Antigone n’est pas que celle de la victimisation, de l’appel au sentiment. Elle est aussi celle d’une personne qui conteste la loi, car ce qu’elle prescrit n’est pas conforme à la dignité humaine. Préserver un espace pour contester la loi est nécessaire à moins de supposer a priori que toute loi soit parfaitement juste.
    Cela ne veut pas dire que tout le monde peut désobéir en toute impunité à n’importe quelle loi, mais qu’à un moment, la loi peut ne plus respecter les valeurs de la communauté qu’elle doit réguler, et qu’il est du devoir du citoyen de le rappeler au législateur.

    Bref, la référence utilisée par Sarkozy (qui de toutes façons ne vient sûrement pas de lui…) peut ici renvoyer à un appel à un idéal de justice. Ce n’est pas alors l’intérêt général contre l’intérêt particulier qui est en jeu, mais un intérêt général contre un intérêt universel.
    Le problème que posait Sophocle, et que notre président omet de mentionner, c’est qu’il est difficile (voire impossible) de savoir exactement où commencent et où s’arrêtent chacun de ces intérêts. Quand on lit Sophocle, on se dit que Créon l’emporte sur le plan de l’argumentation, mais que si Antigone a néanmoins raison, alors il commet un acte horrible, sans doute inacceptable. Tout se passe comme s’il fallait mieux trouver un équilibre entre ces deux tendances (je rejoins ici la conclusion d’Aliocha).
    Dans le discours du chef de l’Etat, cela semble se réduire au discours de la Justice auquel l’Etat demeure sourd. Invoquer Antigone de cette façon, ça fait joli, ça sert peut-être de vernis intellectuel, mais cela demeure très simpliste et ne permet pas de poser des questions qui seraient pertinentes.

    Aliocha : merci d’avoir si bien développé ce que j’ai été infichue ne serait-ce que d’effleurer. Me voici condamnée à relire notamment Steiner, mais il y a des peines plus dures à supporter 😉

    Commentaire par Philonous — 11/01/2009 @ 21:33

  25. Vous êtes pigiste, moi je suis salariée. Chacune a son vécu ( votre réaction en 13). Je peux vous dire que dans nombre de rédactions, « Travailler plus pour gagner plus » est en train de se transformer en « travailler plus pour gagner moins ».

    Commentaire par Phedra — 11/01/2009 @ 23:36

  26. Vous revoilà Philonous, vous me chassez donc urbi et orbi !

    Bon je n’ai pas le temps hélas de reprendre les textes dans le détail. Je maintiens néanmoins mon propos : il n’y a pas de droit naturel chez les Grecs. Vous savez bien qu’on en fait remonter l’origine chez les Stoïciens. On ne peut pas faire « comme si » Antigone prêchait pour les droits de l’homme, même si ça y ressemble (et Balibar fait allègrement de l’anhistoricisme dans les passages cités). Mais comme vous le soulignez, M. Sarkozy en fait un usage vague et peu fécond (la prochaine fois on aura droit à la petite citation latin, voire grecque si Guéno l’aide un peu !).

    Créon est cruel, mais il tient au respect de l’ordre : encore une fois c’est Polynice lui-même qui s’est mis hors la loi en attaquant Thèbes (puisque notre président ne précisait pas la pièce je m’appuie aussi sur les Septs… d’Eshyle : cette dernière pièce me semble beaucoup plus intéressante quant à la question de la légitimité du pouvoir qu’Antigone), Créon doit contraindre Antigone qui par son acte récuse cette qualification de Polynice. Antigone veut faire comme si son frère n’était pas ennemi de la nation, comme s’il était aussi légitime qu’Etéocle (sujet des Septs…), ce qui est inacceptable pour Créon qui entend assurer par sa magistrature la continuité du pouvoir.
    Le débat ne me semble pas pointer le problème du droit naturel avec cette « réforme » (« si veult le roi, si veult la loi »). Voyez la dernière contribution sur Eolas qui technicise les termes d’une telle réforme et la désamorce un peu.

    Commentaire par Bardamu — 12/01/2009 @ 12:27

  27. Je me sens bien démunie après avoir lu votre article, Aliocha, ainsi que les commentaires qui suivent.
    Je connais mal la justice française, les réformes en cours et la société française dont je suis éloignée depuis plus de 25 ans. Mais je me sens interpellée par cette référence à Antigone et au terrible débat qui l’opposa à Créon. Le texte de Sophocle n’a pas pris une seule ride et continue à me bouleverser chaque fois que je le lis. Mais à chacune de mes lectures, quelque chose se précise. Une certitude que j’arrive encore difficilement à mettre en mot.
    Dans cette pièce où les dieux se taisent, deux volontés inflexibles s’affrontent. Créon défend la loi de la cité, dites-vous, mais n’est-ce pas plutôt son pouvoir qu’il cherche à affirmer? Son propre fils lui dit que la ville de Thèbes ne le suit pas et déclare: «Aucune cité n’est le bien d’un seul homme» À quoi Créon répond: «Quoi? la cité n’appartiendrait pas à son chef?» Et dans les échanges qui suivent, Hémon dira à son père qu’il offense la justice. Propos que la finale viendra confirmer. En cela, je m’étonne que vos professeurs de droit aient opté pour ce discours. C’est le discours du tyran, imposé au peuple qui n’ose parler devant Créon, terrifié par le pouvoir de ce dernier. N’oublions pas qu’à l’époque où cette tragédie est créée, la cité grecque expérimente la démocratie et tente, par le fait même, d’échapper aux ordres anciens de type féodal.
    Par ailleurs, Antigone choisit une voie désespérée. Son nom lui-même annonce le décret venu du père: Antigone sera celle qui s’oppose et d’une certaine façon, aussi, celle qui mettra fin à la lignée, comme si -gona ne renvoyait pas à angle, mais à gène.
    Antigone n’a pas le choix: elle est la fille élue du père, celle qui a suivi l’aveugle, celle qui lui a servi de canne, celle qui a mendié pour lui, celle qui ne connaît de la vie que le sacrifice à la parole du père et c’est pour le frère qu’elle renoncera à sa vie, à son bonheur, aux joies qui auraient pu être les siennes, parce qu’elle est pétrie de malheur. parce qu’elle est «destinée» à la mort. Je n’arrive pas à croire à sa liberté. C’est une fille conditionnée. Elle s’inscrit entièrement dans l’ordre: l’ordre des dieux, l’ordre ancestral au détriment de l’ordre moderne, elle choisit ceux qui pourtant se taisent: les dieux.
    Elle est, dans mon esprit, l’incarnation de la loi du père. Sa révolte devant Créon, sou courage devant la mort, je n’arrive pas à les trouver admirables. Antigone dira à Créon qu’elle est faite pour partager l’amour et non la haine. Toutefois, lorsque sa soeur Ismène vient pour partager son sort, pour ne pas laisser seule devant l’horreur de son destin, Antigone la renvoie en lui disant deux choses: «tu me ferais rire si j’avais le coeur à rire» puis, et ce sont des paroles majeures: «tu as opté pour la vie, moi je préfère mourir».
    Dans cette tragédie, ni Créon ni Antigone ne m’inspirent de pitié ou d’admiration. Non, moi je suis accablée chaque fois que je lis la pièce par le sort réservé à Ismène, à Hémon et à Euryduce. Ce sont eux les victimes, victimes de deux orgueils qui vont entraîner la fin des Labdacides et celle des Méneceides.
    La soeur vivante est rejetée par Antigone qui lui préfère le frère mort. De même, le fils est rejeté par le père. La folie de Créon a déclenché la folie d’Antigone. Il me semble que nul ne peut vouloir privilégier une justice nourrie par la folie. Et Sophocle ne dénonçait-il pas à la fois l’ordre du tyran et celui des dieux, sans le faire de manière trop ostensible, les prêtres bénéficiant alors d’un très grand pouvoir et d’une très grande audience populaire.
    Antigone continue d’incarner le visage du courage et de la dignité, mais je ne cesse de pleurer sur le sort de tous ceux qui, comme Ismène, Hémon et tant d’autres de par le monde, doivent subir les conséquences de choix qui ne sont pas les leurs.
    Que vos professeurs aient choisi Créon et que Nicolas Sarkozy privilégie Antigone, pour moi, cela ne semble pas du meilleur augure. Mais je n’y connais rien.
    Je voulais juste apporter humblement ma vision sur cette Antigone dont le pouvoir létal ne cesse de fasciner.
    Par ailleurs, j’aurais tendance à croire que Sarkozy (ou celui qui rédige ses discours) sachant fort bien que, de manière générale, tant chez les jeunes que chez les intellectuels, Antigone plaît plus que Créon, en se drapant du nom de l’héroïne, agit une fois de plus de manière très stratégique.
    Patricia

    Commentaire par Patricia Posadas — 12/01/2009 @ 16:41

  28. Bonjour à tous
    Merci à Patricia Posadas (27) qui m’a donné envie de lire la tragédie de Sophocle. Je n’avais lu qu’Anouilh il y a bien longtemps et cela ne m’avait pas laissé un souvenir très précis.
    C’est la marque d’un bon blog d’avoir des commentaires de cette qualité!
    Merci aussi à vous, Aliocha

    Commentaire par Une sorcière comme les autres — 14/01/2009 @ 09:50

  29. Créon, pour asseoir sa légitimité, devait choisir entre les deux frères antagonistes. Il, préféra tirer sa légitimité d’Etéocle, laissant Polynice dans le Tartare. S’il n’avait pas choisi, Thèbes aurait continué à être également divisée contre elle-même. le Roi rétablit l’unité en faisant pencher la balance légèrement d’un côté. C’est ce que nous faisons moins dramatiquement lors du second tour de l’élection présidentielle.

    Antigone refuse la synthèse. Obéissant à la loi naturelle originelle, elle trahit la loi antique qui est que, pour fonder ou refonder la cité, il faut sanctifier un héros et sacrifier un monstre. Rome fut fondé par la résolution du conflit entre deux jumeaux par la victoire meurtrière de la bande de l’un contre celle de l’autre. Thèbes était sorti de la confusion née de l’inceste involontaire d’OEdipe et de Jocaste. Le combat irrésolu d’Etéocle et Polynice eut coupé la cité en deux. Créon recolla les morceaux en désignant le vainqueur au nom duquel il agit, succéda et régna.

    La seule solution de Créon était de sacrifier Antigone en l’identifiant au mauvais frère, au monstre et ainsi de conjurer les malheurs présents.

    L’Etat est donc ordinairement du côté de Créon. Cependant, les Pères ont assimilé la figure d’Antigone à une préfiguration des saints martyrs. Elle put être identifiée à l’innocence injustement bafouée, mais c’est là une lecture chrétienne, lecture tirée de l’Ecriture et source de notre droit nouveau.

    Commentaire par PEB — 16/01/2009 @ 16:03

  30. @PEB
    Je n’arrive pas à adhérer à votre lecture de Créon, sans compter que ce personnage, à la fin de la tragédie, se déclarera fou et victime de sa folie. Il ne rétablit aucun équilibre. Au contraire, il accélère la chute. J’aimerais bien citer ici les dernières phrases du Coryphée qui adresse ces mots à Créon:
    «Ce qui compte avant tout, pour être heureux, c’est d’être sage. Et surtout qu’il ne faut jamais manquer à la piété. Les présomptueux, de grands coups du sort leur font payer cher leur jactance et leur enseignent, mais un peu tard, la sagesse.»
    Par contre, on peut se dire que par ces décisions, Créon entraîne la disparition de deux lignées mythiques. Il va donc mettre fin au règne des lignées divines pour qu’adviennent enfin et peut-être les lignées humaines?!?!?

    Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle entre cette terrible guerre fratricide et celle qui se déroule en ce moment à Gaza. La justice, ici, est mise à mal de la manière la plus terrible qui soit. La voix des justes est étouffée et seuls retentissent les malédictions proférées par les chefs de guerre. Le crime se reproduit encore et encore.
    À Gaza, vraiment, on aimerait avoir le courage d’Antigone.
    Je me rends soudain compte que la véritable force d’Antigone, c’est d’avoir révélé la folie destructrice du pouvoir.

    Commentaire par Patricia — 16/01/2009 @ 16:40

  31. Ce billet et les réflexions commentaires qui l’accompagnent sont d’une richesse impressionnante…
    J’en suis tout éberlué, et cela donne vraiment envie de relire ses classiques :-).

    Malheureusement, j’ai du mal à croire que l’auteur du discours de Sarkozy, pas plus que l’orateur lui-même, ait pris le temps de se pencher sur les subtilités des diverses interprétations de l’œuvre et des réflexions qu’elles engagent.

    À mes yeux, l’excellent communicant qu’est M. Sarkozy a grandement contribué à la image de la justice et des magistrats dans l’opinion. En tant que ministre de l’intérieur, il a souvent attaqué la fonction, et parfois certains juges personnellement (le juge pour mineurs du tribunal de Bobigny, si mes souvenirs sont exacts).
    J’ai donc la désagréable impression que pour lui, l’institution judiciaire est plus un obstacle à contourner, un ennemi à affaiblir, une entrave à son action, qu’un élément de l’État qu’il conviendrait d’améliorer pour appliquer un droit plus… juste.

    C’est pourquoi j’imagine difficilement qu’Antigone représente autre chose que la figure de la victime demandant justice (et réparation) à l’État, dans l’esprit du discours et de notre président. D’une part, ce serait dans la continuité de la politique de ce gouvernement qui a fait des « victimes » sa priorité. D’autre part, si une telle interprétation est en grossière contradiction avec la pièce, elle s’accorde assez bien avec la lettre du discours présidentiel: « les cris d’Antigone réclamant en vain son droit à Créon ».

    Et c’est aussi pour cela que je suis assez inquiet sur la réforme de la justice si vaguement annoncée. J’ai peur qu’il s’agisse plus de neutraliser la justice (au moins dans son rôle de contrôle de l’exécutif) que de la moderniser. C’est un procès d’intention, mais la rhétorique de M. Sarkozy depuis 2002 s’y prête bien.

    P.S pour conclure ce commentaire trop long: je ne suis pas hostile à toutes les réformes de Sarkozy, je trouve celles que vous mentionnez ainsi que d’autres sans doute en préparation fort judicieuses (simplification du code du travail, réforme du syndicalisme, sans doute retraites, d’ailleurs la suppression des régimes spéciaux était déjà un premier pas,…).
    D’ailleurs, le statut d’entrepreneur est très utilisé en Belgique, où de nombreux salariés ont une activité complémentaire. Mais dans les domaines du droit des étrangers et de la justice, ce gouvernement a déjà montré ce qu’il savait faire.

    Commentaire par Rom1 — 17/01/2009 @ 16:15


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