La Plume d'Aliocha

09/01/2009

Sarkozy est-il Créon ou Antigone ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:39

Désolée, j’ai peu de temps en ce moment pour écrire des billets. Pour les journalistes, le mois de janvier est souvent chargé. En effet, il y a toutes les cérémonies de voeux, en particulier dans le monde judiciaire, mais aussi dans les ministères et les différentes instances officielles. A chaque fois, c’est l’occasion de dresser le bilan de l’année écoulée mais aussi d’annoncer quels seront les grands chantiers des mois à venir. Mes journées sont donc un peu chargées en ce moment. Et pour vous donner une petite note d’ambiance, il se trouve que durant le dernier trismestre 2008, le monde a retenu son souffle, par conséquent, il y avait assez peu d’actualité sauf, bien sûr, celle relative à la crise, mais tout le reste était en stand by.  L’activité reprend petit à petit, un peu comme si tout le monde avait pris acte du cataclysme financier mondial et retournait à ses affaires. Ce qui double le volume de travail !

Sarkozy le rebelle ?

Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir. Lors de son discours à la Cour de cassation au cours duquel il a annoncé la fin du juge d’instruction,  le président Nicolas Sarkozy a achevé son propos ainsi :

« Depuis les temps antiques ou dans les théâtres grecs, retentissaient les cris d’Antigone réclamant en vain son droit à Créon, la responsabilité de l’Etat est de répondre à la soif légitime de justice. Je forme le vœu que l’année 2009 nous voit travailler ensemble à la satisfaction toujours meilleure de ce besoin social premier ».

Lulu, Anatole Turnaroud et Dadouche chez Eolas ainsi que le Maître lui-même, animent en ce moment le débat autour de ce projet de réforme. Vous pouvez aussi, si ce n’est déjà fait, aller lire le billet de Philippe Bilger. Tous sont plus savants que moi pour vous expliquer en détail les tenants et les aboutissants de ces déclarations. Au fond, je n’ai pas encore fait ma religion sur ce sujet. C’est très difficile d’émettre une opinion à peu près étayée sur une réforme aussi importante et aussi complexe, a fortiori quand on ne dispose au final que de très peu d’informations sur la forme qu’elle prendra exactement. Car le droit est toujours un équilibre subtile de forces et c’est à l’aune de cet équilibre qu’il convient de le juger.

L’Etat au service d’Antigone

Ce qui me travaille dans l’immédiat, c’est la dernière phrase de son discours. Si j’ai bien compris, le rôle de l’Etat selon Nicolas Sarkozy, serait de répondre favorablement aux attentes d’Antigone. Cette analyse m’interpelle. Souvenez-vous, dans cette pièce, Créon roi de Thèbes, interdit à sa nièce Antigone d’enterrer son frère sous peine d’être lapidée. Antigone  refuse d’obéir, ce qui déclenche un terrible affrontement. Antigone finalement se suicidera. Quelle est au fond l’une des interprétations possibles de cette pièce : mettre en scène une querelle entre le droit naturel ou loi divine – ici l’obligation d’enterrer les morts – et la loi positive qui régit la cité. Personnellement, j’ai toujours été du côté d’Antigone, ce qui m’a valu quelques difficultés avec mes professeurs de droit qui, eux, se rangeaient résolument du côté de Créon. Pourquoi ? Parce qu’il est la loi, l’ordre, l’organisation nécessaire de la cité face aux intérêts particuliers, et aux rebelles de tout poil. Spontanément, le juriste se range du côté de Créon. Et il n’a pas tort, c’est à lui que revient le soin d’assurer la bonne application de la loi et de faire en sorte que nous soyons en mesure de vivre ensemble en gérant au mieux les conflits qui nous opposent.

De vertigineuses questions

Or, que nous dit ici le chef de l’Etat ? Tout le contraire, il estime que le rôle de l’Etat est de faire droit à Antigone ! Du coup, je me suis replongée hier soir dans l’excellent ouvrage de Georges Steiner intitulé « Les Antigones » pour tenter de comprendre, au-delà de ma propre appréhension subjective de la pièce  comment ce texte avait été interprété au fil des siècles. Comme tous les grands mythes grecs, aussi riches que la vie elle-même, celui-ci a donné lieu à une infinité d’interprétations contradictoires et nous n’avons certainement pas fini d’analyser l’extraordinaire potentiel d’Antigone…

Cantonnons-nous à une question passionnante : qui, de Créon ou d’Antigone est le plus subversif politiquement ? Antigone, répondrez-vous spontanément. Eh oui, elle résiste aux ordres, enfreint la règle, désobéit obstinément. Mais Créon lui-même qui édicte des règles en contrariété avec l’obligation d’enterrer les morts, n’est-il pas encore plus subversif si on y réfléchit ? Et alors, dans ce cas, n’est-ce pas Antigone qui représente l’ordre véritable, l’ordre immuable des choses, la loi naturelle ou divine non écrite que tout le monde doit respecter à commencer par le législateur ?

C’est l’opinion d’une partie de ceux qui se sont penchés sur Antigone.

« Quand Antigone invoque les lois non écrites, c’est à une conscience à venir qu’elle fait appel, à des impératifs individuels qui sont étrangers aux normes (..). Le conservatisme de Créon, son refus de jouer le jeu de la sensibilité novatrice, « sophiste », le placent du côté du principe de « réalité ». Les Antigones au contraire imaginent en avant et ne peuvent ni ne doivent supporter le poids et la logique du statut quo ». (Folio, page 201)

Voilà ce qu’écrit Steiner pour synthétiser leur pensée. Si c’est cela qu’a entendu signifier le chef de l’Etat aux magistrats, ils ont de quoi s’agacer sérieusement.

Le discours du Président soulève une question majeure : la justice doit-elle ou non entendre Antigone ? Doit-elle sacrifier l’intérêt général à la revendication d’un seul ? Ou, plus modestement, repenser cet équilibre des forces et si oui jusqu’à quel point ? Les discours de Rachida Dati qui placent la victime au coeur des débats et semblent occulter tout le reste, en particulier les droits de la défense de ceux qui sont mis en cause, – c’est-à-dire potentiellement vous et moi car nul n’est à l’abri d’être un jour en position d’accusé – nous incitent à penser que nous sommes entrés dans la « religion » d’Antigone.  Au fond, je ne suis pas sûre que Sophocle préférait Créon ou Antigone, je pense comme Steiner qu’il estimait que tous les deux avaient raison. C’est le coeur même de la tragédie que l’affrontement de deux positions tout aussi légitimes. Nous avons longtemps vécu en prévilégiant Créon, assimilé à l’intérêt général contre les intérêts particuliers, l’heure est-elle venue d’entendre Antigone ? Si oui, jusqu’où peut-on aller avant de perdre totalement de vue l’intérêt collectif sans lequel aucune société humaine n’est concevable ? Vertigineuse question….

Quoiqu’il en soit, je crois que nous touchons là au coeur de la politique actuelle du gouvernement en matière de justice. Cela vaut bien qu’on s’y arrête un instant !

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