La Plume d'Aliocha

06/01/2009

Des statistiques, des blogs et des salades

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 17:23

Allons, puisqu’il neige, il faut que je m’échauffe un peu la plume. D’abord, j’ai les doigts gourds, ce qui m’empêche d’écrire. Ensuite, les vacances m’ont détendue, je souris aux anges et aux passants tant j’ai amassé de bonne humeur ces derniers jours, voilà qui ne convient guère à l’exercice du journalisme. Nous devons avoir l’esprit aiguisé, douter de tout ce qu’on nous dit, apprendre à froncer le sourcil en écoutant nos interlocuteurs, à penser et écrire avec circonspection et même à tremper parfois nos plumes dans le vitriol. Fort heureusement mon ami Narvic, que j’ai pris au départ pour un classique spécialiste des médias et qui est en réalité un spécialiste de la mort des médias traditionnels, Narvic donc vient de m’offrir sur un plateau de quoi m’entraîner en vue de cette rentrée.

Additionnons des choux et des carottes et donnons le résultat en pommes de terre frite

Car le bougre n’y va pas de mainmorte. Que nous explique-t-il en effet dans son  remarquable billet ?  Que l’audience du Monde.fr n’est guère honorable au regard de celle des meilleurs blogueurs français, ce qui lui donne une occasion de plus de suggérer que la presse est décidément un repaire d’incompétents qui échoue sur le web comme ailleurs et va disparaître d’ici peu au profit d’une poignée de blogueurs qui nous informeront des dernières nouvelles de leur vie, de leur immeuble, voire, pour les plus aventureux, de leur quartier. Si, si. Mais certains commentent l’actualité me direz-vous ? Pour l’instant oui, celle qu’on leur fournit nous les vétustes survivances du passé, mais quand nous aurons disparu comme ils le souhaitent, ils commenteront quoi ? La vie de leur immeuble, vous dis-je. Et nous passerons ainsi joyeusement de l’information générale et objective sur les événements importants du monde délivrée par des professionnels,  à une opinion subjective et microscopique de gentils amateurs bénévoles (quand ils en auront le temps) sur les humeurs de chacun d’entre eux. J’ai hâte d’y être, si vous saviez.

Quand les statistiques dessinent un avenir sur-mesure à celui qui les utilise

D’ailleurs nous y sommes déjà puisque nous découvrons que le blogueur intéresse presque autant les internautes que le journaliste. Les chiffres d’audience sont sans appel, enfin, d’après les blogueurs. Je vous résume, mais le mieux est encore d’aller lire le billet :  les 375 journalistes à temps plein du monde ne font que 253 fois plus d’audience qu’un blogueur (Narvic en l’espèce) à temps partiel. Bon, il y a juste un petit problème, c’est que Le monde.fr, c’est d’après une commentatrice, 25 journalistes pas 375, ce chiffre là, c’est celui de la version papier-préhistorique et encore, il y a eu des licenciements. Je n’ai pas le chiffre exact, ce qui est clair, c’est qu’ils ne sont pas plus d’une poignée sur le site du Monde. Poursuivons néanmoins le raisonnement même s’il commence à battre de l’aile : ces données statistiques approximatives, par un effet de transitivité syllogistique à triple piston inversé, nous permettent d’affirmer que le blogueur est un bien meilleur journaliste que le journaliste. Vous doutez de la méthode ? C’est que vous cultivez un attachement réactionnaire envers la rigueur intellectuelle, allez donc chez mon petit camarade, il vous expliquera tout cela fort bien. Je consens néanmoins à faire un ultime effort pour que vous saisissiez. Les mémoires d’Hervé Villard se vendent mieux en librairie cette année que les écrits de Kant, c’est donc que l’inoubliable auteur de « Capri, c’est fini » est un meilleur philosophe. Vous y êtes ? Fort bien.

Comparons ce qui n’est pas comparable puisqu’au fond comparaison n’est pas raison…

« Mais » se défendra pudiquement Narvic, toujours prêt à faire machine arrière ou à prétendre qu’il faisait de l’humour quand on pointe les failles de ses drôles de raisonnements « je n’ai jamais tiré cette conclusion ! ». Exact, il suggère, c’est pire. Et continue d’alimenter une fâcheuse et stérile confusion entre journalisme et blogs par le biais d’une présentation récurrente des difficultés des uns comparées au succès des autres. La logique est : puisque je me compare à toi, c’est donc que nous sommes comparables. Et puisque tu as des problèmes et moi pas, c’est donc que je suis meilleur que toi. Mais je sens que vous butez là encore sur le raisonnement, donc je vous aide : si on vend plus de paquets de bonbons dans les grandes surfaces que de salades, c’est que les producteurs de salades n’ont rien compris aux goûts des consommateurs et doivent céder la place aux confiseurs qui sont bien plus malins. A bas les salades, ces vieilles choses millénaires qui n’ont pas su s’adapter aux goûts de notre époque. Pas comparable me répondrez-vous ? Il y a de l’indispensable et du superflu, de l’agriculture et de la confiserie industrielle, du salé et du sucré, du bon pour la santé et pour la ligne et du contraire, je trouve aussi, mais on doit se tromper ou s’accrocher à un vieux monde en voie de disparition. Après tout, puisqu’Internet nous libère de tout, commençons par nous émanciper de la pesante raison, on se sentira plus léger.

Droit d’humour

Allons Narvic, ne vous fâchez surtout pas. Je vous taquine. Vous lancez des ballons d’essai, vous réfléchissez tout haut, vous faites des expériences, j’ai compris, mais souffrez que je réagisse car étrangement, je ne vois jamais rien de favorable aux journalistes dans vos écrits alors que vous dites pourtant travailler sur les médias. Voilà qui finit par me chagriner, vraiment.  Lors d’un précédent billet dans lequel vous vous éleviez contre, je cite :  « la fiction du journalisme de mission au service de la démocratie, agent désintéressé de l’intérêt général, quatrième pouvoir pilier de l’équilibre institutionnel, et tout et tout, un discours de nature purement idéologique produit par les journalistes eux-mêmes au service de la défense bien comprise de leur intérêt corporatiste, de leur statut personnel et de leur prestige social »,vous avez répondu à une commentatrice que tout ceci n’était que de l’anthrax, en d’autres termes, si je vous ai bien compris, du terrorisme intellectuel. Au passage amis lecteurs, vous conviendrez que les blogueurs n’y vont pas avec le dos de la cuillère quand ils nous attaquent, et que la philosophie politique ne les empêche pas de dormir; pensez donc, elle date d’avant le web, encore une vieille chose poussiéreuse ! Vous voyez Narvic, au fond j’ai enfin saisi que vous faisiez de l’humour ! Entre nous, j’espère que vos lecteurs aussi car cela ne saute pas aux yeux à la première lecture, mais puisque vous le dites, je vous crois sur parole. Du coup, j’en fais aussi, on s’amuse toujours beaucoup mieux à plusieurs, vous ne trouvez pas ?

Et si nous redevenions sérieux ?

Trêve de plaisanterie. J’adore les blogs, je vous assure, même si certains blogueurs ne rendent pas cette politesse à la journaliste que j’ai l’infortune d’être. D’abord, je l’ai déjà dit, les blogs permettent à des talents de se faire connaître sans avoir à supplier je ne sais quelle puissance de les repérer, ça c’est formidable. Moi qui place le mérite au-dessus de tout, je dois dire que je vois plein d’espoir dans le web en général et les blogs en particulier.

En outre, je trouve qu’ils ont un rôle démocratique fondamental à jouer. La mission de la presse consiste à alimenter le débat public en allant chercher l’information et en la diffusant  largement  à tous. Mais au fond quand on y pense, ce débat n’avait que bien peu de lieux où s’exprimer jusqu’à l’arrivée des blogs. Voici qu’internet offre de véritables plateformes d’expression à tous les citoyens pour discuter, réfléchir ensemble, confronter leurs opinions, rechercher des informations, exprimer des opinions dissidentes ou simplement personnelles. Le journalisme trouve enfin du répondant, nous ne travaillons plus dans le vide, l’information circule, fait du bruit, suscite des réactions ! Des réactions que nous écoutons, que nous répercutons à notre tour qui ont une influence bénéfique sur notre travail. C’est un formidable progrès démocratique.  C’est pourquoi j’en veux beaucoup à tous ceux qui opposent des activités complémentaires en alimentant une fausse guerre dans un but que je ne m’explique toujours pas. Après tout on s’en fiche. Les journalistes continueront à ramener de l’information pour que les citoyens via les blogs puissent en débattre, c’est ça, l’essentiel et c’est formidable.

Pardon à ceux de mes lecteurs que ce débat ennuie. Vous avez raison, il est inepte, mais malheureusement il existe et je trouve que si l’on entend beaucoup les blogueurs sur ce point, la défense des journalistes est bien discrète. Pour information, ce billet, consacré au même sujet, est reproduit aujourd’hui dans Libération et mentionné sur ASI, ce qui signifie qu’il n’est sans doute pas inutile de rééquilibrer le débat pour y voir plus clair et pour que blogueurs et journalistes avancent ensemble plutôt que de se battre. Nous avons tant de chemins à explorer, tant de travail à accomplir pour faire progresser la démocratie …

C’est ça la nouvelle télévision publique ?

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:20

C’était donc hier le premier jour de notre nouvelle télévision sans publicité en soirée. Je vous avoue avoir manqué ce grand moment, je regardais un film sur un autre chaine. Mais lorsque je suis arrivée en deuxième partie de soirée pour Complément d’enquête, j’ai eu quelques sueurs froides. Pour ceux qui n’ont pas vu l’émission, elle était consacrée à la santé et traitait notamment des mobiles, des lignes à haute tension et autres pollutions modernes à l’incidence incertaine sur nos organismes. Un reportage sur les canapés gratteurs chinois (je plaisante mais les photos des victimes à la peau brûlée, voire arrachée étaient horribles), a révélé que ces canapés avaient décimés des dos et des postérieurs britanniques un an auparavant au point que Bruxelles avait alerté les Etats membres, y compris la France. Pourquoi Conforama n’a pas réagi ? Parce que, nous explique-t-on, les alertes ne comportent pas le nom du fabricant (ce qui entre nous les rend inutiles, mais bon). Du coup, la DGCCRF n’ayant pas précisé le nom dans son alerte, personne n’a réagi.

L’art de se taire

Les journalistes ont voulu, avec raison, obtenir des explications complémentaires de cette noble institution. Et là, surprise. Aux termes de plusieurs semaines d’attente, ils ont décroché une interview du directeur de la communication…Et il est arrivé ce qui devait arriver, l’homme n’a absolument rien dit, se limitant à s’enfermer dans des airs embarrassés pour admettre du bout des dents, à reculons et en une seule phrase qu’on ne publiait pas les noms des entreprises pour ne pas les contrarier. Passons sur le fond, j’ignore tout du dossier, il y a peut-être des raisons pertinentes à cela même si apparemment c’est absurde. Ce qui m’a fait bondir c’est qu’on interviewe un directeur de la communication. Ceux qui me lisent régulièrement savent que la communication n’est pas mon amie. Sur le principe, je la trouve utile dès lors qu’elle s’emploie à apprendre aux gens à s’exprimer, ce que tout le monde ne sait pas faire naturellement, surtout avec les médias. Mais là où elle m’agace c’est lorsqu’elle se place en position de censeur. Car au fond, la communication a deux obsessions, livrer une image positive de celui qui l’emploie d’une part, éviter tout sujet embarrassant d’autre part. Par conséquent, une fois qu’elle a dit ce qu’elle avait à dire, autrement dit qu’elle a livré son message publicitaire,  elle impose le black out sur tout le reste. Et là, je ne marche plus. 

Communication toxique

Il y a un directeur à la tête de la DGCCRF, je le sais, j’ai interviewé son prédécesseur. Pourquoi n’a-t-il pas répondu sur ce dossier, pourquoi envoyer à sa place  un communicant officiel qui, comme tout communiquant, cultive l’art de ne rien dire, convaincu qu’ouvrir la bouche c’est toujours se mettre en risque ? D’ailleurs, il ne peut rien dire puisqu’il n’est pas le décideur mais son porte-parole. Si nous admettons ainsi qu’on nous colle sous le micro des directeurs de communication,  il viendra un jour pas si éloigné où nous n’aurons plus aucun contact avec les décideurs, ce qui est pourtant le coeur de notre métier, et où nous devrons nous contenter de vérités officielles sans possibilité de poser des questions et d’obtenir de l’information. Surtout qu’entre nous, dans ce dossier, il n’y avait pas de risque majeur à s’exprimer, c’est une obligation européenne nous dit-on de ne pas révéler le nom de l’entreprise soupçonnée d’intoxiquer les consommateurs, le directeur de la DGCCRF aurait pu l’expliquer lui-même, non ? Il ne risquait pas sa place.

Drôle d’expert indépendant

Il y a autre chose qui m’a fait bondir. L’émission, qui se déroulait à la prestigieuse académie de médecine, avait invité un médecin membre de cette académie et spécialiste du nucléaire, André Aurengo, à commenter deux reportages, le premier sur le danger supposé des portables, le deuxième sur les désordres graves survenus dans une ferme dont les propriétaires mettaient en cause la ligne haute tension passant au-dessus de leurs terres. Dans le deuxième cas, l’expert a précisé, et c’est heureux, qu’il était membre du conseil d’administration d’EDF et ne pouvait donc pas commenter. Ce qui ne l’a pas empêché en quelques mots valorisés  par les lieux, et par ses qualités professionnelles,  de ruiner l’effet produit par le reportage. Mais me direz-vous, c’est le simple exercice des droits de la défense. Oui et non. Soit il intervient comme expert indépendant et donne un avis indépendant, soit il intervient en effet officiellement pour démentir mais là, j’ai trouvé le mélange des genres terriblement douteux.

Si c’est cela, la nouvelle télévision publique française, je ne vois pas en quoi nous avons gagné en qualité. J’aurais préféré conserver la pub car je crains que celle-ci, chassée officiellement, ne revienne se glisser au coeur même de l’information. Et je ne parle même pas du fait qu’en perdant sa capacité à s’autofinancer, cette chaîne risque fort de devenir le valet officiel du pouvoir. De Gaulle aurait aimé, il était persuadé que l’ORTF devait être à son service et disait d’ailleurs, « la télévision est à moi ». Visiblement, nous n’avons pas évolué. Si le sujet vous intéresse, vous pouvez lire « L’info-pouvoir » de Jean-Pierre Bedeï paru en 2008 chez Actes Sud.

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