La Plume d'Aliocha

05/01/2009

Dites Aliocha, comment on écrit un article ?

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 13:07

Ecrire un article de presse ? Rien de plus simple à première vue. En réalité l’exercice répond à des règles précises ainsi qu’à des contraintes de format, de timing et de précision plus complexes qu’il n’y parait. 

C’est la rentrée ! Du coup, je me suis dit qu’il était peut-être temps de parler un peu de technique journalistique. Car après tout, rien ne parait plus simple que d’écrire un article de presse, n’est-ce pas ?  Il est vrai que lorsqu’on aime écrire, que l’on n’a pas peur d’être lu par des dizaines de milliers de personnes, et qu’on a bien travaillé son sujet, ce n’est pas compliqué. Pour autant, l’exercice répond à des règles qui, souvent, sont ignorées des lecteurs. 

Voyons donc cela de plus près.

Un article de presse, contrairement au billet d’un blog, s’inscrit dans un journal et à l’intérieur d’une rubrique, ce qui impose de respecter un certain nombre de contraintes. Chaque chef de rubrique (International, politique, société etc.) dispose d’un nombre de pages déterminé, lesquelles sont divisées en plusieurs emplacements de différents formats. Ce sont les contraintes de maquette. Pour qu’un journal soit lisible en effet, il faut qu’il soit organisé, le format des articles est donc prédéterminé. Inutile d’envisager de modifier la maquette, allonger ici, raccourcir là, elle est fixe, il faut donc s’adapter. Cela suppose de sélectionner les informations car on ne pourra pas toutes les traiter puis de les hiérarchiser, autrement dit de décider quelle importance on va accorder à chacune. L’emplacement le plus prisé est bien sûr l’article du haut de la page, en particulier de la page dite « d’ouverture », la première de la rubrique concernée.

Une fois que ce travail est fait et que chaque journaliste connaît son sujet, son emplacement et son format, l’écriture commence. Généralement, on débute par la rédaction de l’article et l’on réserve pour la fin le travail d’editing, c’est-à-dire tout ce qui va permettre au lecteur d’identifier de quoi on lui parle et de faciliter son entrée dans l’article. Un article de presse doit répondre dans les toutes premières lignes à la règle des 5 w : who, where, when, what, why. En effet, le lecteur doit comprendre immédiatement de quoi on lui parle, pourquoi, quand l’événement s’est produit et qui est concerné. Ce n’est qu’ensuite que viennent les explications, mises en perspective et, éventuellement, l’analyse qui doit être clairement distinguée des faits.

Comment ça se passe techniquement ?

Quand j’ai commencé le métier en 1995 dans un hebdomadaire spécialisé aujourd’hui disparu, nous écrivions les articles sous word. Ils étaient ensuite imprimés, faxés à l’imprimeur qui nous les renvoyait « composés », en d’autres termes mis en forme dans la typographie et le format du journal. Au moment du bouclage, on les découpait, façon pièces de puzzle, on composait nous-mêmes nos pages, en collant les articles sur une grande feuille A3 lignée, puis on la photocopiait en A4, on la faxait à l’imprimeur qui composait les pages selon le modèle que nous avions déterminé. Evidemment, de tels procédés ont disparu. Désormais, nous avons des logiciels qui permettent à chaque journaliste de travailler directement dans la maquette (pour les blogueurs cela ressemble à leur format de billet, mais en plus sophistiqué). Nous écrivons donc dans l’emplacement réservé, ce qui permet d’ajuster le format de l’article mais aussi du titre, des intertitres et du chapô.

Mais que signifient ces termes me direz-vous ? 

L’objectif d’un journal, c’est de faciliter la lecture des articles, ce qui suppose au départ une maquette clairement organisée et attractive, puis un travail de mise en valeur des textes. Le surtitre, placé au-dessus du titre comme son nom l’indique, renseigne lecteur sur le thème abordé. Par exemple, à la rubrique « société » vous trouverez un article surtitré « justice » qui vous parlera du procès terroriste qui s’ouvre aujourd’hui aux assises, à moins qu’il ne soit surtitré « terrorisme ». Le tout est qu’il complète sans redondance le titre qui, lui, exprime le coeur du sujet. En-dessous du titre, vous trouverez un chapeau (ou chapô dans notre jargon), il s’agit de quelques lignes destinées à annoncer les points essentiels abordés (dans ce billet, ce sont les deux lignes en gras et en italique au début du texte). Puis, dans le texte, la lecture sera rythmée par des intertitres qui permettent au lecteur de se repérer, mais évitent aussi de lui infliger un pavé rébarbatif. Ensuite, on trouvera éventuellement des phrases d’exergue, c’est-à-dire des phrases importantes extraites de l’article et présentées entre guillements. Là encore, il s’agit d’attirer l’attention et de donner envie de lire le texte.

Vient enfin la signature.  Certains se demanderont pourquoi on indique parfois le nom en entier et parfois seulement des initiales. Quand un journaliste écrit un seul article dans la page, il signe de son nom complet ou « tout du long » comme on dit. S’il en a rédigé plusieurs, par exemple un article principal et un éclairage sur un sujet connexe ou un focus sur l’un des aspects du sujet principal (rebond), on n’utilise la signature complète qu’une seule fois et ensuite on recourt aux initiales. 

Tous les articles sont-ils signés ?

Dans les journaux français, oui en principe, sauf les brèves qui sont souvent des synthèses de dépêches ou de communiqués. Comme il n’y a pas de valeur ajoutée, le journaliste ne signe pas. Il y a toujours des exceptions, si la brève correspond à une information importante obtenue par un journaliste de la rédaction mais pas encore assez détaillée pour la développer dans un article, elle sera signée. Dans certains journaux étrangers, comme The Economist, les articles ne sont pas signés. C’est une politique qui a pour objectif de solidariser une rédaction.

Pourquoi certains articles ont-ils plusieurs signatures ?

Evidemment parce que l’article concerné est le produit d’un travail collectif. Cela répond à plusieurs scénarios. Parfois, un sujet nécessite que différents journalistes de la rédaction rassemblent leurs informations, le spécialiste de l’intérieur et celui de la justice, le correspondant à Bruxelles et le journaliste parisien, etc…D’autres fois, c’est parce qu’un journaliste a obtenu une information exclusive dans un domaine qui n’est pas le sien et qu’il co-signe avec le journaliste en charge de la rubrique qui sera capable d’enrichir l’information etc. Il arrive enfin que les articles soient signés « Albert Tartempion avec AFP ». Cela signifie que l’essentiel de l’article est issu d’une dépêche qui a été simplement réécrite, voire légèrement précisée. 

Et après, que se passe-t-il  ?

L’article est relu par le chef de service pour vérification. Un bon chef de service doit être capable, même s’il ne connaît pas le sujet dans le détail, d’identifier les points sensibles, les risques d’erreur et de vérifier avec l’auteur que tout est exact et présenté de la façon la plus claire possible (chiffres, orthographe des noms, raisonnement, logique du déroulé de l’article…). L’article est transmis ensuite à la maquette pour être illustré et mis en forme techniquement. Dans certaines rédactions, il passe entre les mains du spécialiste des titres. Sans oublier l’étape secrétaire de la rédaction-correcteur pour s’assurer de la grammaire, de l’orthographe, de la cohérence d’ensemble du journal… Comme vous le voyez, il y a donc plusieurs niveaux d’intervention et de relecture. Vient enfin l’ultime relecture générale par le rédacteur en chef avant l’envoi à l’imprimerie.

Vu ainsi, cela parait simple. En réalité, ce travail s’inscrit dans le cadre de plusieurs contraintes assez pesantes.

La première est celle de l‘exactitude, exactitude de l’information, mais aussi correction de l’orthographe, de la grammaire, de la syntaxe… Tous les jours, cela finit pas être pesant tant il faut être vigilant sur les contre-sens, les fautes d’inattention, les dates, les noms, les chiffres, la mémoire qui parfois vous trahit, les éléments que l’on croit savoir depuis longtemps et qu’il faut néanmoins vérifier…

A cela s’ajoute une contrainte de temps, nous vivons perpétuellement dans l’urgence. L’urgence de trouver le maximum d’informations dans le minimum de temps, l’urgence d’écrire car nous ne sommes que le premier maillon de la chaîne de production, l’urgence d’avancer sur le sujet du lendemain tout en finissant celui à rendre le soir même, l’urgence de vérifier tel ou tel point à 5 minutes de l’heure du bouclage etc. C’est un état d’esprit, quand on aime l’adrénaline, on devient rapidement accro, mais c’est usant car le journalisme est l’un des rares métiers où lorsqu’on commet une erreur elle se retrouve étalée dans le public à des dizaines de milliers d’exemplaires. Avec le temps, on s’habitue !

Et puis il y a la contrainte du format. La taille de l’article est imposée, celle du titre, de l’emplacement de l’illustration, des intertitres, tout est formaté. Impossible de s’émanciper des calibrages, ce qui impose parfois de faire de la haute voltige pour caser toutes les informations et les explications techniques de plus en plus nécessaires dès lors que n’importe quel lecteur, quelle que soit sa formation, doit être à même de comprendre de quoi on lui parle. Et inutile d’essayer de recourir aux sigles ou aux abréviations pour gagner un peu de place. Le nom de la Commission nationale de l’informatique et des libertés devra être écrit au moins la première fois en entier suivi entre parenthèse de son sigle (CNIL) avant que l’acronyme puisse être utilisé seul dans le reste de l’article, les titres exacts des personnes mentionnées devront être précisés, on ne présume pas que tout le monde sait que Rachida Dati est garde des Sceaux, les termes techniques devront être traduits et expliqués, etc.

Voilà, avouez que nous sommes loin de l’image d’un journaliste dilettante écrivant en quelques minutes un article approximatif avant d’aller boire un verre au bistrot avec ses potes en se fichant bien de savoir s’il a  fait correctement son travail ou pas. Si le résultat vous parait parfois insuffisant, c’est que nous devons faire court et compréhensible par tous, ce qui est aussi frustrant pour nous que pour les lecteurs. Les choses se compliquent lorsqu’on sort un scoop. On sait alors que tous les regards seront braqués sur le « papier », qu’il va secouer le milieu concerné (politique, économique etc), que la moindre erreur peut décrédibiliser le journal, enclencher la mécanique judiciaire ou être utilisée pour contre-attaquer par ceux qui sont mis en cause et ruiner notre travail. La pression peut devenir énorme…ce sont les moments les plus durs nerveusement mais aussi ceux  qui nous rappellent pourquoi on a choisi ce métier !

Allons, un dernier mot pour que vous mesuriez à quel point un journal est un travail de professionnels et une oeuvre collective.

ce billet est trop long :  normal, je n’ai aucune contrainte de format. Comme quoi au fond, c’est important un format imposé, cela évite d’ennuyer le lecteur.

– Il est un peu ardu à lire, touffu, un brin étouffant : c’est que ma maquette est très peu sophistiquée et que je n’ai à mes côtés aucun directeur artistique pour m’aider à  rendre le billet attractif pour l’aérer, l’illustrer, insérer un encadré, trouver une photo en rapport avec le sujet, la placer au bon endroit etc. Par ailleurs, si je suis assez autonome, il m’arrive d’avoir besoin d’être relue par un rédacteur en chef  qui ici aurait pu me dire, « coupe tel passage, il est sans intérêt », « résume telle idée, elle est trop délayée », « inverse ces paragraphes, ce sera plus logique » etc.

– Il contient sans doute aussi des fautes diverses et variées d’orthographe et peut-être de grammaire. Eh oui, il y a dans les grandes rédactions des professionnels de la langue française dont c’est le métier de relire simplement sur la forme et croyez-moi c’est un sacré exercice. Ce sont les rois des pièges de la langue française, un délice.

Le titre et les intertitres ne sont pas très imaginatifs : pire, ce ne sont pas des intertitres mais de banales questions à bânir d’un vrai article de presse. Que voulez-vous, ça aussi c’est un métier.

Le métier de journaliste englobe tous les professionnels d’une rédaction, les rédacteurs, grands reporters, correspondants, correcteurs, maquettistes, secrétaires de rédaction, directeurs artistiques, pigistes, chefs de service, rédacteurs en chef. Chacun a sa spécialité, tous concourrent à vous livrer l’information la plus riche, la plus fiable et la plus agréable à lire possible.

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