La Plume d'Aliocha

20/12/2008

Crise de la presse : les solutions ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:53

Je viens d’achever la lecture dans le magazine Medias d’un excellent article de Bertrand Pecquerie, directeur du World Editors Forum, sur la crise de la presse française. Entre nous, il est agréable de voir des gens calmes dresser des bilans objectifs et surtout dessiner des solutions, voilà qui repose des harangues de mes amis blogueurs sur l’imbecillité de la presse au regard de leur génie à eux.

Et que dit Bertrand Pecquerie ? Sur la crise, évidemment que la situation n’est plus tenable, que des groupes sous perfusion qui n’ont pas su évoluer et reposent dans le creux de la main des pouvoirs publics, ça ne va pas. Evidemment aussi que d’autres groupes pilotés par des capitaines d’industrie qui s’offrent des danseuses, ça ne va pas non plus. Personne n’en a jamais douté et surtout pas moi. Là où  je ferais une réserve, c’est qu’il écarte d’un revers de plume des problèmes  réels qui sont sans doute les seuls méritant d’être traités par le politique dans le cadre des Etats généraux sans nuire à l’indépendance de la presse : les coûts de fabrication et de distribution. Ils reposent sur la loi, ils ont participé au désastre, on ne perdrait rien à les résoudre par une réforme législative. Mais il est vrai que là comme ailleurs, Nicolas Sarkozy tente de régler de très anciens problèmes (je l’observe notamment en finance où des réformes réclamées depuis 10 ans sont en train enfin d’être effectuées), et que celui-ci est peut-être déjà dépassé. On pourrait aussi aborder les problèmes de fiscalité. Pourquoi maintenir une TVA à 19,6% sur Internet au moment où les médias qui bénéficient d’une TVA à 2,10% doivent y basculer ?

Toujours est-il que l’auteur s’attache à dessiner des solutions et ça, c’est intéressant. Voyons comment il envisage le journalisme de demain.

Premier scénario : des journaux sans journalistes, ou très peu, qui joueront le rôle d’agrégateurs de nouvelles existantes. C’est peu coûteux et cela répond à la demande des flux d’information personnalisés.

Deuxième scénario : des journalistes sans journaux papier, type Rue89 ou Mediapart. Le journalisme joue alors son rôle de contrepouvoir (lequel est admis comme indispensable par l’auteur). En retirant 20% de coût de production et 35% de coût de distribution, on peut selon lui faire vivre une vingtaine de journalistes à condition d’atteindre 5 millions de visiteurs uniques par mois  et de vendre aux annonceurs toutes les pages en ligne. Il ne cache pas la difficulté de l’exercice mais précise que Rue89 en est à 1 million de visiteurs et le Huffington Post déjà à 4 millions.

Troisième scénario : le journalisme multimedia s’exerçant dans des rédactions intégrées TV-radio-papier-numérique qui produiront de l’information tous supports. On n’est pas loin à mon sens de ce que fait Alain Weill avec BFM et La Tribune. Il a en outre le mérite de constituer un groupe de presse sans avoir d’autres intérêts industriels ou d’influence à défendre contrairement à Arnault, Pinault, Lagardère ou Bolloré.

Lorsque j’ai fait une petite recherche sur l’auteur que je ne connaissais pas, j’ai découvert qu’il mettait en garde contre une sur-importance accordée aux blogs, notamment aux Etats-Unis. Voici sa position synthétisée dans cet article de Place publique. Je rejoins entièrement cette analyse qui me paraît de bon sens. En la lisant, j’ai eu confirmation de ce qui m’inquiétait ou me dérangeait intuitivement dans les blogs depuis que je les observe : l’hyper-individualisme et le fort risque d’intoxication auquel s’expose le lecteur. Comprenons-nous bien (même si toutes les explications du monde n’empêcheront pas les hurleurs professionnels de se lancer dans des diatribes) : je trouve les blogs passionnants, leur grand mérite est de permettre à certains talents ignorés de se faire connaître, à des experts de partager leur savoir sans avoir à payer pour le faire ou à se faire repérer par des structures ayant les moyens de leur offrir une tribune, c’est utile et formidablement démocratique. Mais en tant que journaliste, on ne m’ôtera pas de l’esprit que c’est aussi dangereux, en particulier si l’on entend mettre sur le même plan une information délivrée par un professionnel et une autre diffusée par un inconnu sous pseudo. Et ce n’est pas seulement un réflexe journalistique, c’est aussi celui de n’importe qui ayant fait suffisamment d’études pour savoir qu’une information s’apprécie au regard de sa source et replacée dans son contexte. 

Voilà qui va encore faire hurler mes petits camarades, je commence à en prendre l’habitude. Au fond, il faut bien qu’un journaliste fasse contrepoids sur la blogosphère, j’appelle cela le contradictoire nécessaire au débat, ils évoqueront de leur côté le corporatisme. Qu’importe, l’argument du corporatisme est toujours avancé pour éluder la discussion en ruinant la crédibilité de l’interlocuteur, de fait, il n’a aucune valeur. En attendant, j’aborde le week-end le coeur joyeux, nous vivons une époque de transition difficile mais passionnante en matière de presse. Certains professionnels des médias développent des visions stratégiques pertinentes, le journalisme n’est pas mort et c’est heureux.

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