La Plume d'Aliocha

10/12/2008

Ah ! La communication politique

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 12:53

Je vous avais promis un droit de suite au sujet du rapport confidentiel de la cour des comptes sur les dépenses de l’Assemblée nationale. Pour mémoire, le JDD avait révélé il y a quelques semaines le contenu de ce document mettant en cause la gestion par l’Assemblée nationale de son budget. Voici un court extrait des débats à ladite assemblée le 13 novembre sur la question précisément de son budget.

Extrait :

La parole est à M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie générale et du Plan pour les pouvoirs publics.

M. Jean Launay, rapporteur spécial de la commission des finances, de l’économie général et du Plan pour les pouvoirs publics. Mes chers collègues, la dotation de l’Assemblée nationale avait été inscrite dans le projet de loi de finances et évaluée conformément aux règles en vigueur au mois de juin dernier. Après les travaux de la commission élargie, la commission des finances s’est réunie et a eu un débat long, riche et intéressant sur ce sujet. L’ensemble des députés présents a alors approuvé l’initiative prise par M. le président Accoyer et les trois questeurs, qui proposaient de stabiliser la dotation au niveau de 2008, ce qui entraînera une économie de 20,29 millions d’euros pour le budget de l’État. Le contexte économique ayant été bouleversé depuis la prévision initiale, il apparaissait important que notre assemblée montre l’exemple en matière de maîtrise des dépenses publiques.

M. André Santini, secrétaire d’État. Le projet de loi de finances pour 2009 prévoyait une augmentation de 20 millions d’euros du budget de l’Assemblée nationale. Compte tenu du contexte économique, élus de la majorité comme de l’opposition proposent à présent de maintenir sa dotation budgétaire pour 2009 au niveau de 2008. Nous ne pouvons que saluer le caractère exemplaire de cette proposition qui va de pair avec la volonté du Gouvernement de maîtriser la dépense publique.

Tout en nous en remettant à la sagesse de votre assemblée, notre avis est favorable.

M. le président. La parole est à M. François Loncle.

M. François Loncle. Ces amendements, nous les voterons, même s’ils sacrifient quelque peu à une mode démagogique…

M. François Rochebloine. Très juste !

M. François Loncle. …qui veut que nous soyons trop dépensiers. Regardons plutôt les dépenses des parlements des démocraties voisines, comme l’Allemagne.

Mais, plus grave, au moment où nous consentons cet effort, le Sénat va exactement en sens inverse.

M. François Rochebloine. C’est vrai !

M. François Loncle. Nous devons donc souligner que notre assemblée donne l’exemple, tandis que d’autres continuent, en dépit des promesses de tel ou tel candidat à la présidence, à augmenter indéfiniment le budget de la Haute assemblée, sans pour autant rembourser ce qui est dû à l’État. Je tiens à le souligner ici.

M. le président. La parole est à M. Richard Mallié, premier questeur.

M. Richard Mallié. Je ne comptais pas intervenir, préférant laisser le soin au rapporteur spécial de défendre cette proposition. Mais je tiens à rappeler à M. Loncle, sans entrer dans la polémique, qu’il existe un parallélisme des formes dans la préparation des budgets de l’Assemblée et du Sénat. Ils ont tous deux été préparés au mois de mai, adoptés par les bureaux respectifs de ces assemblées au mois de juin et inscrits par la Cour des comptes au mois de juillet. Depuis, une évolution a pu se produire, chez eux comme chez nous. Je vous rappelle, par exemple, que nous avons dû revenir sur les travaux du péristyle, que nous pensions plus avancés.

En tout état de cause, la décision prise d’un commun accord par le président de l’Assemblée nationale et les trois questeurs est simple. Compte tenu de la crise économique, il nous paraissait important de montrer à nos électeurs que nous savions, nous aussi, nous serrer la ceinture.

Enfin, monsieur Loncle, sachez que le Sénat commence à emprunter la même voie que nous. Le premier questeur du Sénat m’a ainsi écrit que les sénateurs comptaient eux aussi maintenir leur dotation au même niveau qu’en 2008″.

(Fin de l’extrait).

Vous observerez que la raison officielle invoquée, c’est la période de crise. Pas un mot sur le rapport de la Cour des comptes. Et pourtant, l’Assemblée aurait-elle été aussi vertueuse si le rapport n’avait pas existé ou s’il était demeuré confidentiel ? Notons que le JDD a sorti le scoop le 2 novembre, soit 5 jours avant la discussion du budget de l’assemblée en commission des finances et 11 jours avant le débat public. Quelqu’un aurait estimé qu’il fallait mobiliser l’opinion pour convaincre les députés récalcitrants, que cela ne m’étonnerait pas. Il faut toujours se demander, quand une information sort dans la presse, à qui  profite sa révélation…

Economie pour l’Etat : 20 millions d’euros.

Je vous résume ce joli looping de communication à triple vrille inversée avec récupération sur les auriculaires  :

Etape 1 : l’heure est aux économies, le président de l’Assemblée, Bernard Accoyer, commande un rapport à la cour des comptes en début d’année, lequel met en lumière le talent très relatif de l’institution en matière de gestion. Sur fond de crise, décision est prise d’arrêter la fuite en avant des dépenses. Encore faut-il convaincre les députés d’accepter de se serrer la ceinture…

Etape 2 : le JDD met son nez où il ne faut pas et révèle le contenu de ce brûlot sur les dépenses de nos représentants. L’opinion publique est alertée.

Etape 3 : Pour calmer l’indignation, le président de l’assemblée précise qu’il n’y a eu aucune malversation, (la gestion inattentive d’un budget n’est pas un délit pénal, c’est tout au plus un manque de respect pour l’argent public mais voilà qui ne bouleverse plus personne) et annonce que l’assemblée a de toutes façons renoncé  à son augmentation pour 2009. Dit-il, car le vote n’a pas encore eu lieu et le projet préparé en juin prévoit bien une augmentation de 20 millions. Mais il a désormais le public derrière lui.

Etape 4 : lors de la discussion publique et officielle du budget, ce sacrifice, qui n’est pas sans soulever quelques réticences,  est présenté comme  un geste généreux et spontané inspiré à nos députés par la crise. Et le rapport de la Cour des comptes, songerez vous ? Mais de quoi parlez-vous, quel rapport ? 

C’est pas beau la communication politique, franchement, entre nous ?

Admirez par ailleurs l’accusation de démagogie lancée par un député contre ces économies et l’éternel argument, mon préféré, consistant à dire que nos voisins européens dépensent encore plus que nous…

 

Mise à jour : j’oubliais, pour les courageux, les débats parlementaires peuvent être consultés ici.

Parachutes dorés : les journalistes dérangent et c’est tant mieux

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:38

Les grands patrons en ont assez des journalistes ! Je viens de découvrir cela en assistant ce matin à une conférence sur la crise. Quelques éminents spécialistes s’en sont pris aux journalistes présents. Au passage, je salue leur courage, je préfère encore cela aux flatteries hypocrites. Motif de leur courroux ? La pression médiatique autour des parachutes dorés. Eh oui, nous dérangeons, nous les journalistes quand nous parlons de cela. Avouez tout de même, faut-il être stupide pour s’indigner des pratiques de rémunérations actuelles à la tête des grands groupes cotés !

L’objet de la querelle

Mais voyons cela de plus près, car, comme toujours, les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le souhaiterait. Ceux qui nous ont attaqués sont deux grands avocats d’affaires parisiens. Et comme ils sont tout sauf idiots, leur argumentation mérite qu’on s’y arrête.

Mettons-nous en situation. Voici un grand patron qui vient les consulter, ses contrats à la main, en leur expliquant qu’on veut le pousser à renoncer à ses indemnités diverses et variées pourtant parfaitement actées dans des documents juridiquement bétonnés et parfaitement conformes à la réglementation en vigueur. Comment réagit l’avocat ? En juriste bien sûr. Et il s’indigne. Songez donc, les accords sont formels, la loi est respectée, tout est conforme. Hélas, la presse agite l’opinion publique, laquelle fait pression sur le pouvoir, qui décide de mettre son grain de sel. Et voici que les beaux accords incontestables, ceux-là même qui ont poussé le grand patron à accepter son poste, sur lesquels il a compté pendant toute la durée de son mandat et dont il s’apprétait à recueillir les fruits, sont remis en cause par la volonté non pas de son conseil d’administration ou d’un juge, mais de l’opinion publique. Et ceci par la faute de journalistes qui n’ont pas pris la peine de se pencher sur lesdits contrats – les ignorants ! – et qui  crient néanmoins au scandale alors qu’il n’y en a pas, le droit est respecté. Je comprends la colère des avocats, elle s’inscrit dans une logique que je partage en vertu de ma formation de juriste : l’opinion publique n’est pas censée remettre en cause un contrat. Et si le contrat est valable, il convient de l’exécuter. Ce que je leur reproche, c’est d’être visiblement incapables de s’extraire de leur logique, de la distancier, d’admettre – si ce n’est de partager – une autre vision des choses que la leur.

Eternelle querelle entre le journaliste et l’expert qui aboutit invariablement à cette conclusion : nous sommes des imbéciles. Au passage, voici une nouvelle illustration de la raison pour laquelle je n’aime pas qu’on nous traite d’imbéciles, dès que j’entends cela, sauf faute évidente, je me demande qui on a bien pu déranger…

La réponse du journaliste

Fort heureusement, un grand journaliste TV présent à la conférence a décidé de rétorquer. Voici en subtance sa réponse à laquelle j’adhère entièrement : « Bien sûr vous préféreriez qu’on se taise. On vous dérange, n’est-ce pas ? Est-ce ainsi que vous concevez la démocratie ? Faut-il que nous disparaissions pour que vous soyez enfin tranquilles ? L’accusation du journaliste imbécile qui ne comprend rien, on la connait par coeur. Vous nous opposez le droit et nous accusez de manipuler l’opinion publique ?  Nous ne faisons pas l’opinion publique, pas plus d’ailleurs que nous ne lui obéissons, nous identifions simplement dans une société à un moment donné des interrogations et nous les relayons. Or la question de société aujourd’hui est la suivante : peut-on admettre en pleine crise que des dirigeants s’en aillent avec des parachutes dorés dont les sommes sont indécentes ? Voilà le sujet ».

« L’opinion publique, chassez la cette intruse, cette prostituée » disait le grand avocat Moro-Giafferi. Il parlait à l’époque des Assises. Voici qu’aujourd’hui les avocats réclament encore sa tête, mais ce sont désormais les avocats d’affaires et le prétoire qu’ils défendent, c’est l’univers luxueux et feutré du capitalisme français. Ils font leur métier, on ne saurait leur en vouloir, mais qu’ils nous laissent faire le nôtre et surtout qu’ils s’abstiennent de nous traiter d’imbéciles.

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