La Plume d'Aliocha

08/12/2008

Affaire de Filippis : l’analyse d’un policier

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 09:29

Samedi soir, j’ai rencontré un policier. Plus précisément, un commissaire. Et comme l’affaire de Filippis me trottait encore dans le tête, j’ai sauté sur l’occasion pour lui demander son avis. Deux précisions importantes. La première, il n’était pas en charge de l’affaire et n’en connait que ce qu’ont relaté les journaux. La deuxième, c’est un flic profondément humain, un flic de terrain, à mille lieues du  cow boy, à mille lieues aussi du psycho-rigide qui voit des délinquants partout et en particulier du côté des journalistes de gauche.  Voici un résumé de notre discussion :

Aliocha : quel scandale l’affaire de Filippis, comment peut-on traiter un journaliste ainsi dans notre pays !

Le policier : Pourquoi un scandale, il a été traité comme tout un chacun.

Aliocha : Mais alors c’est la procédure qu’il faut changer ! Ces deux fouilles à corps sont inadmissibles.

Le policier : elles font partie de la procédure, il y a une fouille à l’entrée du dépôt et une fouille à la sortie, c’est une règle impérative de sécurité.

Aliocha : les policiers auraient pu faire preuve de discernement, un journaliste ce n’est pas un grand délinquant, qu’aurait-il bien pu cacher sur lui de dangereux ?

Le policier : d’abord, c’est la procédure pour tout le monde. Ensuite, ce sont souvent les gens qui n’ont pas l’habitude d’être arrêtés qui présentent le plus de risques, notamment pour eux-même. Une arrestation, c’est très traumatisant, il est impossible de prévoir comment la personne va réagir. C’est pourquoi ces fouilles sont impératives, tant pour la sécurité des personnes mises en cause que pour la nôtre. En cas de problème, on viendra rechercher notre responsabilité.  

Aliocha : il n’empêche, que risquiez-vous d’un journaliste, franchement ?

Le policier : il y a quelques années, mes hommes avaient arrêté un individu soupçonné de harcèlement. Comme il était calme, ils n’avaient fait qu’une palpation rapide, quand il est arrivé dans mon bureau, il a sorti un revolver qu’il avait caché dans son slip. Il a tiré, la balle m’est passé à quelques centimètres de la tête. On ne peut jamais prévoir les réactions des gens.

Aliocha : Mais pourquoi une arrestation à 6h40 du matin chez lui ?

Le policier : Parce que le juge l’a demandé. J’imagine qu’il était préférable d’aller le chercher chez lui que de se rendre à la rédaction de Libération. Vous imaginez le cirque si des policiers avaient débarqué dans le journal ?

Aliocha (rire) : Oui, j’imagine sans mal en effet ! Mais n’y avait-il pas un moyen d’éviter les insultes des policiers qui lui ont dit qu’il était « pire que la racaille » devant ses enfants, même si je veux bien croire qu’il les aient très mal reçus ?

Le policier : s’il y a une erreur, elle est sans doute là. Nous sommes habitués à ce genre de réactions, nous ne devons jamais perdre notre calme.

Aliocha : Pensez-vous que les policiers savaient qui ils arrêtaient ?

Le policier : Bien sûr qu’on sait qui on va arrêter, surtout s’il s’agit d’un journaliste, c’est une personnalité sensible.

Aliocha : On pouvait peut-être utiliser une procédure moins lourde…

Le policier : La juge pouvait en effet lui éviter le dépôt, il suffisait qu’elle demande à ce qu’il lui soit amené immédiatement.

Aliocha : Pensez-vous qu’elle l’a fait exprès ?

Le policier : si, comme on l’a dit, le journaliste n’a pas répondu à ses convocations, c’est possible.

Aliocha : revenons aux fouilles à corps, c’est tout de même humiliant.

Le policier : humiliant mais nécessaire. Si vous croyez que ça nous amuse de regarder les fesses des gens, surtout qu’ils ne sont pas tous d’une hygiène irréprochable (sourire). Je précise que c’est toujours réalisé par une personne du même sexe. Et si la fouille doit être plus poussée, nous avons l’obligation de faire appel à un médecin. C’est le cas par exemple quand nous soupçonnons une femme de dissimuler de la drogue dans son vagin. Si elle possède une dose de stupéfiants, qu’elle la consomme en cellule et qu’elle meurt, c’est notre responsabilité qui est engagée.

Aliocha : je comprends mieux la situation. Mais ce faisant, je m’étonne qu’on n’ait pas entendu la police s’expliquer ?

Le policier : devoir de réserve. Il n’y a que les syndicats qui s’expriment publiquement, j’imagine ici que le dossier était trop sensible. La hiérarchie a dû le penser aussi…

Aliocha : si tout ceci est normal et justifié par la sécurité des uns et des autres, pourquoi le Président de la République a-t-il lancé une commission d’enquête et annoncé des réformes ?

Le policier : Pour calmer le jeu, je suppose…

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