La Plume d'Aliocha

06/12/2008

Hommage aux sentinelles de la liberté

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 12:00

La rentrée du Barreau de Paris a eu lieu hier après-midi. C’est une manifestation annuelle que je ne manquerais pour rien au monde. On peut y entendre les deux premiers secrétaires de la conférence montrer leurs talents d’orateurs en défendant une cause de leur choix. Intéressant spectacle songerez-vous ? Mieux que cela, l’antidote absolue aux horreurs que je vous racontais dans les deux précédents billets. Contrairement à la finance, ici on parle de droits et de liberté, on cultive l’irrévérence, l’humour, le défi, une manière de penser à mille lieux de la pensée unique. Contrairement à la communication, on n’hésite pas à utiliser de vrais mots, des mots puissants qui font mal ou rire, qui interpellent, dérangent. L’espace d’une heure, deux brillants avocats vous emportent et vous font réfléchir. J’y ai connu de gigantesques  éclats de rire, il m’est arrivé aussi de refouler mes larmes. 

 

Extrait du discours du 1er secrétaire de la conférence, Augustin d’Ollone, consacré à  Tristan Bernard. L’écrivain s’est essayé au métier d’avocat, mais il a eu peur, il faut dire que sa première plaidoirie ne fut guère convaincante :

« Il est avocat stagiaire. C’est sa première affaire : son client vieux vagabond récidiviste a volé…un canari. Circonstance aggravante ou atténuante ? Ce fut pour le manger ! Tristan plaide comme il peut. Sous sa robe, son éternel pantalon forme des bosses au-dessus des genoux. Des miettes de son dernier repas se sont nichées dans son immense barbe : « Monsieur le président, la vue de ce canari lui était insupportable. Il a voulu achever ses souffrances. Pour un canari, la seule liberté c’est la mort. Je demande la même chose pour mon client. Enfin non, je ne veux pas dire la mort, mais la liberté ». On comprend qu’il ait arrêté le métier ! Et pourtant « : Tristan toute sa vie a répété qu’il fallait voir le beau côté des choses. Il aimait les fleurs du mal, la pureté qui surgit du fumier, il aurait trouvé de la grandeur dans la petitesse de ces hommes et de ces femmes. Du charme à ces curieux mensonges qui transforment les minables en poètes, les clochards en victimes de complots internationaux, les violeurs…en violettes ». (…) « Seul face à l’ordre, la morale et la bienséance, Tristan aurait aimé être cet avocat idéal, cet avocat malpoli qui crée ce doute sur le droit qui sauve le droit ».

Le deuxième secrétaire de la conférence, Romain Ruth, a évoqué la première affaire de corbeau à Tulle, en 1917. Au bout de 4 ans, alors que la ville se déchire, on arrêtera une vieille fille, une trentenaire mal aimée, elle sera condamnée. Mais pour l’avocat qui raconte cette histoire, c’est tout le monde qui était condamnable, tous ceux qui ont écouté la rumeur, qui l’ont faite circuler, qui s’en sont repus. Ce d’autant plus que la maladie ne disparait jamais, qu’elle est réapparue durant l’occupation et qu’elle court toujours mais cette fois sur Internet.

« Oh ! comme il est lointain le bon vieux temps des lettres empoisonnées. Notre petit village est devenu global. Les corbeaux excités croassent en coeur sur les forums. Ils haranguent la foule qui s’y presse la bave aux lèvres : on vient en masse. On y sert tous les jours un brouet de détails sordides, d’intimité violée et de secrets révélés. Musique langoureuse des croassements complices, battements d’aile.(…) Le ciel s’est obscurci, un orage est venu. Une horde de corbeau vole un peu bas. Dans les villes électriques et les champs déserts, ils butinent des charognes en secouant leurs plumes. La part d’ombre est nourrie, l’auditoire complice, notre siècle a trouvé de nouveaux artifices ».

Voilà qui fait réfléchir, n’est-ce pas ? C’est cela le mérite de la cérémonie.

Et puis le bâtonnier de Paris, Christian Charrière-Bournazel, a pris la parole. Il y aurait bien des extraits de son discours à citer. Mais je songeais en écoutant ces avocats qu’ils inspiraient, comme les journalistes,  la même fascination répulsion aux yeux du public. On nous traite de pisse-copie, ils sont surnommés les bavards, on nous accuse d’être des imbéciles, on moque parfois leurs effets de manche, on nous soupçonne d’être des charognards tout en se demandant comment eux, les avocats, peuvent défendre des criminels, n’est-ce pas le signe qu’ils sont sans morale ?  On dit que nous sommes privilégiés, on les croit encore notables et on les accuse d’être cher. Etrange et funeste réputation qui pèse sur les épaules de ceux qui sont si indispensables à la démocratie. Pourquoi tant de rage, contre eux et contre nous ? L’incompréhension sans doute, il est si facile de critiquer ce qu’on ne connait pas. Alors, le mieux est encore que je vous laisse en compagnie du bâtonnier qui vous ouvre son coeur et en même temps l’âme de son métier :

« Praticien du droit et de la justice, je ne prétends me faire ni philosophe, ni théoricien. Simplement trente cinq années de vie professionnelle m’ont convaincu que les qualités auxquelles nous devons aspirer sont l’humanité et l’humilité. L’humanité parce que nous n’existons que pour les autres au service desquels nous sommes unis. Ils demandent au droit et à la justice protection, sécurité, mieux-être. Le sens de l’humain est indissociable du service rendu à ceux qui divorcent dans la douleur, aux salariés licenciés, aux entreprises en difficultés, aux dirigeants soucieux d’une bonne gouvernance, aux prévenus comme aux condamnés. Juges du siège, parquetiers, avocats, nous avons en dépôt sacré la détresse ou la faute de nos contemporains ; entre nos mains mal assurées se trouve remis le « misérable bétail humain écrasé sous le pressoir ». Nous ne devrions jamais cesser de nous redire le fabuleux vers du poète : « ô insensé qui crois que je ne suis pas toi » L’humilité soeur de l’humanité, s’impose à nous tous en raison de la faiblesse même du droit. Contrairement à l’ordre du monde qui préexistait il y a plusieurs milliards d’années, l’intelligence humaine, l’ordre du droit sont le produit de notre conscience. Il est donc variable, contingent, éphémère (…) la justice est une passion ardente, absolue, brûlant au coeur du plus petit comme du vieillard. Mais l’institution humaine qui porte son nom, si elle est déclarative et punitive, n’est que rarement réparatrice. Et encore ne l’est-elle qu’à demi. Son service est à la fois des plus nécessaires et des plus décevants. telle est notre condition d’être portés par un idéal que nous servons de toutes nos forces, tout en sachant que nous ne pouvons l’atteindre ».

Voilà qui nous change de la novlangue, vous ne trouvez pas ? Voyez-vous au fond, on accuse souvent la justice de s’enfermer dans un vocabulaire ésotérique et d’échapper ainsi à la compréhension du public. Ne nous méprenons pas. Dans un monde qui n’appelle plus les choses par leur nom, où l’on cultive la pensée unique, ou pire la pensée à la mode du moment, les juristes sont les gardiens d’un temple particulièrement précieux, celui du sens des mots, car ils savent que les mots sont graves, et pourtant ils n’en ont pas peur. Oui en justice les mots peuvent ouvrir ou fermer la porte d’une prison, ruiner ou enrichir, réparer ou punir. Mais ils sont aussi et surtout les sentinelles de nos libertés, de toutes nos libertés, en particulier celle de penser. Car les vrais mots ont fini par devenir infiniment subversifs aujourd’hui tant nous sommes endormis par la communication. Il ne faut donc pas en vouloir aux juristes de tenir à leur vocabulaire, c’est l’ultime rempart contre la novlangue.

 

Les discours en version intégrale sont ici.

En principe, ceux de l’année précédente peuvent aussi être consultés sur le même site en cliquant sur 2007, ils étaient magnifiques. Pour l’instant le lien ne marche pas, je vais me renseigner lundi et vous tiendrai au courant.

Mise à jour du 8/12 : voici le lien vers les discours de la rentrée 2007.

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