La Plume d'Aliocha

03/12/2008

Les banquiers se rebellent

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 16:18

Je bavardais ce matin avec un confrère qui a eu la joie récemment de dîner avec les cadres d’une grande banque française. C’est un dîner annuel traditionnel dédié aux journalistes où l’on y parle de joyeusetés bancaires. Vous voyez le personnage de Sylvestre dans les Guignols de l’info ? C’est cela, en moins drôle et sans doute aussi en plus inquiétant.

Croyez-vous que cette année les banquiers en question aient décidé de faire profil bas ? Du tout. Croyez-vous qu’ils se soient interrogés sur leur rôle et leur avenir ? Pas davantage. D’après mon ami, et je le crois sur parole, ils ont surtout pleuré sur le sort de leurs copains en faillite. Vous ne compatissez pas ? C’est que vous n’avez pas de coeur.

Ils ont eu aussi le bon goût de s’en prendre au gouvernement. Vous savez bien sûr que Nicolas Sarkozy leur a prêté de l’argent pour qu’à leur tour ils puissent prêter aux entreprises ? Ceci est surveillé par un médiateur du crédit dont l’action est relayée dans les département par les préfets. Le système fonctionne sans doute puisque c’est devenu le grand sujet d’agacement du jour dans les banques. On n’hésite pas à qualifier les préfets de « soviets » (sic!) et à s’indigner de devoir déférer à leurs convocations pour s’expliquer sur les crédits aux entreprises !  

Voilà qui fait frémir n’est-ce pas ? Vous aimeriez connaître le nom de la banque, je ne vous le dirai pas, je n’ai pas envie de me retrouver nue dans les caves d’un tribunal, il fait un peu trop froid en ce moment. Et puis au fond c’est sans importance, elles pensent toutes de la même façon.

Et les journalistes me direz-vous, pourquoi n’ont-ils rien raconté ? Allez savoir. Dans la presse économique, ils ne peuvent pas, quant aux autres, je l’ignore. Il y aurait sans doute beaucoup à dire, mais ces sauteries sont traditionnellement en off, et puis on y glane généralement rien de factuel, or, nous sommes tenus dans nos articles de raconter des faits, pas des impressions d’ambiance. Entre nous, il serait temps qu’on se rebelle contre ces séances à  vocation d’endoctrinement pur, lors desquelles on nous fait gober n’importe quoi en nous suggérant de nous taire, tandis qu’en face on ne s’interdit nullemment de se foutre de notre gueule. En l’état, nous gardons pour nous ces petites confidences entre amis et nous concentrons sur les faits bruts, chiffres d’affaires, pertes éventuelles, stratégie, mais je commence à me demander si nous ne devrions pas vous raconter les coulisses, car ici on voit bien que la dimension psychologique est essentielle à la compréhension de l’actualité. Cela étant, à supposer que l’un d’entre nous ose le faire, ils serait instantanément boycotté et si on s’y mettait à plusieurs, on nous bloquerait l’accès à l’information. Par conséquent, que faire ? Un blog peut-être, en attendant !

Mais revenons aux banques. On dit que Nicolas Sarkozy n’est pas dupe un instant de cet état d’esprit, qu’il est d’ailleurs depuis longtemps foncièrement allergique aux banques. On dit aussi, du côté des « proches du dossier » que la première qui dérapera risque de regretter le jour de son immatriculation au registre du commerce. Il parait qu’on n’attend que ça à l’Elysée. Libération n’y croit pas. Le journal a raison et tort à la fois. Raison parce que les hésitations dans les discours des uns et des autres permettent de douter. Tort parce que ces démentis auraient, dit-on, pour but d’éviter d’attirer l’attention des spéculateurs sur les banques concernées. Je vous laisse juge.

Mais voilà un état d’esprit qui m’inquiète pour la suite. Car au fond que révèlent les banquiers en confiant leurs pensées intimes ? A peu près ceci :

– qu’ils restent convaincus que la crise actuelle fait partie du fonctionnement normal d’un système capitaliste,

– qu’ils ne sont pas fautifs et ont d’ailleurs eux-mêmes beaucoup perdu,

– qu’il faut continuer de rémunérer de manière indécente les traders pour éviter de se les faire chiper par la concurrence,

– qu’ils n’entendent pas se concentrer de nouveau sur leur coeur de métier, à savoir dispensateurs de crédit, et qu’ils vont faire en sorte de pouvoir poursuivre leurs activités de marché beaucoup plus juteuses (pas en ce moment c’est vrai, mais c’est la faute aux marchés, pardon, c’est le fonctionnement normal du marché),

– que rien ni personne ne les empêchera de continuer à vendre des produits financiers toujours plus sophistiqués, ceux-là même que leurs concepteurs sont les seuls à comprendre,

– que tous ceux qui s’indignent de la situation sont des imbéciles qui n’ont rien compris au capitalisme,

– que les politiques sont esclaves de l’opinion publique et vont encore leur asséner des réglementations imbéciles qui au fond ne feront que provoquer la prochaine crise.

Le pire, c’est qu’ils sont profondément persuadés d’avoir raison. Et que même amoindris par la crise, ils conservent suffisamment de pouvoir pour se faire entendre.

Voilà en quelques mots l’état des lieux. Vous aurez compris que les hauts cadres bancaires français ne font que relayer les convictions de la finance internationale. Les contre-pouvoirs vont donc devoir être sacrément puissants et unis pour mettre en place une régulation mondiale et encadrer le système…

Et pendant ce temps, l’Etat français se bat avec Bruxelles pour faire admettre que l’aide de 10,5 milliards versée à 6 de ses banques n’est pas anti-concurrentielle. Y’a pas de justice.

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