La Plume d'Aliocha

21/11/2008

Ces prisons qui tuent

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 09:28

Envoyé Spécial a diffusé hier soir un remarquable reportage sur les suicides en prison. Les journalistes sont allés enquêter sur trois décès survenus cette année.  Avant de vous parler de technique journalistique, un mot pour chacun d’entre eux :

Jeremy Martinez, 19 ans, est mort à la maison d’arrêt de Valence en mars dernier. Il se plaignait depuis longtemps de son co-détenu. Dans une lettre,  il écrit « SVP, faites vite, mettez moi à la 26, je serai bien là-bas ». On a cru au début à un suicide, il semblerait qu’il ait été assassiné. 

– Julien Kazzhar, 16 ans, s’est suicidé dans la nouvelle prison modèle pour mineurs de Lyon. Il avait fait plusieurs tentatives. On ne l’avait pas pris au sérieux.

– Lucilia Semedo, 28 ans, est décédée à la prison pour femmes de Fresnes. Elle souffrait d’une grave maladie, elle s’était plainte dans la nuit de maux de tête. Quand on s’est occupée d’elle en fin de matinée, il était trop tard. « Elle était trop gentille raconte une de ses co-détenues, moi quand j’avais un problème je prenais tellement la tête au gardiens qu’il étaient obligés de céder, mais elle, elle ne disait jamais rien ».

Voici le dernier rapport en date sur nos merveilleuses prisons françaises, il émane du Conseil de l’Europe et a été rendu public hier. 

Droit de censure

Passons au journalisme. Le reportage a montré les familles de victimes, raconté ces trois vies brisées, interrogé des experts et des représentants de l’administration pénitentiaire mais les journalistes n’ont pas pu entrer dans les établissements. En effet, le principe dans l’émission Envoyé Spécial, c’est que les reportages ne sont jamais présentés aux personnes concernées avant diffusion. Or, que s’est-il passé en l’espèce ? L’administration pénitentiaire était d’accord pour laisser les journalistes filmer à condition qu’ils lui transmettent l’émission 5 jours avant sa diffusion. Une telle exigence est parfaitement inadmissible et montre bien les atteintes à la liberté de la presse. D’ailleurs, la journaliste venue expliquer son travail à l’issue du reportage a expliqué parfaitement la situation. Je cite de mémoire : « l’administration voulait que nous montrions ses efforts, nous sommes conscients qu’elle en fait, mais ce n’était pas l’objet du reportage, nous voulions dénoncer ce qui n’allait pas ». Elle a aussi expliqué que, selon la Chancellerie, les suicides en prison baisseraient davantage s’ils n’étaient pas médiatisés. J’ai une tendresse particulière pour cet argument. Il signifie : journalistes, mêlez-vous de vos affaires, vous croyez bien faire en dénonçant l’état des prisons, en réalité vous incitez certains à mettre fin à leurs jours. L’argument est ignoble mais il n’est jamais qu’une déclinaison de ce que nous connaissons bien dans la presse. Dès qu’on sort une information qui dérange on nous rend coupables des éventuelles conséquences de la publicité de l’événement. C’est oublier un peu vite que le public a le droit de savoir et que si ça met dans l’embarras ceux qui ont mal fait, c’est leur problème, pas le nôtre, il fallait y penser avant.

Où l’on reparle des Infiltrés

Entre nous, voilà pourquoi je suis favorable à l’émission Les infiltrés. Précisément parce que des réactions comme celles de l’administration pénitentiaire dans cette affaire montrent qu’on ne nous laisse plus faire notre métier. Nous voulons faire du journalisme, on nous oppose une information officielle,  on prétend nous expliquer ce qu’on doit dire, choisir ce que nous pouvons montrer, censurer au besoin ce qui ne doit pas être vu. Au passage, vous observerez le respect dont cela témoigne dans une démocratie vis à vis des citoyens. Et c’est ainsi toute la journée, pour les sujets les plus graves comme les plus légers, dans la presse écrite comme ailleurs. Si on cède, on glisse du journalisme à la communication. Les journalistes d’Envoyé spécial n’ont pas cédé et ils ont fait un sacré bon travail.

Nous sommes tous des criminels en puissance !

Pour le reste, c’est le genre d’émission qui fait monter la rage au coeur. Imaginez vous coincé dans 9m2 avec quelqu’un qui vous fait peur, qui vous vole vos affaires, qui ne dort pas la nuit et peut avoir à n’importe quel instant l’idée folle de vous assassiner ; imaginez vous encore à 16 ans, coincé entre 4 murs, multipliant les tentatives de suicide sans que personne ne vous prenne au sérieux ; imaginez-vous enfin malade en pleine nuit, appelant à l’aide dans le vide…Ces jeunes gens étaient condamnés à une peine d’emprisonnement, pas à la peine capitale. J’étais hier soir avec un avocat, un célèbre avocat issu d’une longue lignée de juriste et parfaitement indigné par l’Etat actuel de notre démocratie. Il me confiait au sujet des prisons « je crois profondément en l’homme, on n’a pas le droit de dire de quelqu’un qu’il est irrécupérable sans faire quoique ce soit justement pour le récupérer » et sur la rétention de sûreté, il s’insurgeait « et pourquoi ne pas nous placer tous en rétention de sûreté, au fond nous sommes tous des criminels en puissance ».

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