La Plume d'Aliocha

18/11/2008

Mariage annulé : la presse a fait son travail

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 10:15

Impossible d’échapper à la nouvelle ! La Cour d’appel de Douai a finalement décidé hier que l’annulation du mariage de la vierge qui ne l’était pas devait être annulée. Résultat, les époux sont donc bien mariés. Rassurez-vous, il ne s’agit pas ici de crier victoire et de savourer au passage la provisoire défaite de la thèse défendue par Eolas. C’est même tout le contraire, je continue de penser qu’il a raison et que sa prise de position au milieu du tourbillon polémique était juste, courageuse et nécessaire. Rappelez-vous qu’à l’époque il était l’un des seuls à s’élever contre l’interprétation dominante de l’affaire et l’indignation qu’elle suscitait. Ce n’est pas rien d’oser avoir raison tout seul.

En revanche, le désaveu de la Cour d’appel montre une chose que je connais bien : la difficulté du traitement de l’information juridique pour un journaliste. Celle-ci est complexe, subtile, par nature sujette à débat, car il n’y a à mon sens jamais de vérité juridique ou judiciaire absolue. La solution retenue résulte le plus souvent de la capacité de celui qui soutient une thèse à la défendre et à emporter la conviction. Je gage que beaucoup de juristes pourraient contester mes propos et m’accuser d’avoir une conception bien américaine de la justice. Vergès a écrit un livre intitulé « la justice est un jeu ». C’est ce que je crois. D’ailleurs, le philosophe belge Chaïm Perelman a développé d’intéressantes théories sur le fait que la logique juridique ne cherche pas la vérité. Il la nomme dialogique et explique que c’est une logique du dialogue destinée à convaincre, à déboucher sur un compromis. Extrait  :

« le raisonnement judiciaire vise à dégager et à

justifier la solution autorisée d’une controverse, dans laquelle des argumentations en sens divers,

menées conformément à des procédures imposées, cherchent à faire valoir, dans des situations

variées, une valeur ou un compromis entre valeurs, qui puisse être accepté dans un milieu et à un

moment donnés ».

(Ce passage est une citation de Perelman extraite de l’article de Marie-Anne frison-Roche, professeur de droit, en lien sous le nom du philosophe)

Vous voyez, dans cette histoire, nous sommes au moins trois à défendre la même position. Par conséquent, je n’aime pas quand on accuse un journaliste d’être un imbécile simplement parce qu’il a retenu ou compris une seule position, quand une autre était défendable. Il me semble que l’affaire de la « virginité nullité » l’illustre ici magistralement.

Quand la presse nourrit le débat public

Celle-ci présente un autre intérêt : celui de montrer l’utilité de la presse.  En sortant cette affaire, les journalistes ont porté le débat sur la place publique, forcé les juristes à s’expliquer, renseigné un grand nombre de citoyens sur l’existence d’une procédure d’annulation de mariage, sur la différence avec le divorce, soulevé des questions de société liées à la laïcité, aux religions, à l’engagement que représente le mariage, aux qualités que l’on peut exiger de l’autre, à la valeur du consentement etc. A mon sens, la presse était ici au coeur de son rôle dans une démocratie, en tout cas du rôle que lui assigne la plupart des philosophes, de Kant à Foucault. 

Et elle a eu un troisième mérite cette affaire. Celui de montrer que dans un débat public qui fait émerger une opinion majoritaire, les nouveaux modes de communication, ici un blog, pouvaient permettre à la voix isolée d’un expert de se faire entendre et d’enrichir le débat public. Je pense à celle d’Eolas bien sûr. Une voix qui a été entendue et relayée par la presse, n’en déplaise à mes amis blogueurs. Si les journalistes voulaient vraiment la mort des blogs, ils ne mettraient pas en valeur l’expertise et le talent des meilleurs d’entre vous, n’est-ce pas ? C’est donc ici que s’effondre la théorie du complot. Fermons la parenthèse. Eolas a-t-il été plus intelligent que la presse, les associations et les politiques qui se sont indignés de la décision ? Du tout. Il a été plus expert, et entre nous c’est rassurant, de voir qu’un avocat en sait plus sur le droit que des non-juristes, vous ne trouvez pas ? Et même que nombre de juristes, mais ça, c’est une autre histoire ! Je ne songe pas à la cour d’appel bien sûr, mais à tous ceux qui n’ont pas su à l’époque modérer l’indignation générale en soulignant ce que la décision avait de classique et surtout de strictement relatif aux parties. 

Au fond, le grand problème dans notre pays, c’est qu’on ne sait absolument pas débattre. Le contradicteur est immédiatement taxé d’être un imbécile et la discussion tourne au pugilat si elle n’a pas tout simplement tourné court. C’est dommage. Nous manquons ainsi bien des occasion d’évoluer ensemble. En attendant, c’est aussi ce qui explique la rage contre les journalistes quand ils lancent des sujets de débats public en délivrant une information et que ceux-ci virent à la polémique stérile. La presse devient alors le bouc-émissaire et on lui reprocherait presque d’avoir dérangé notre bienheureuse tranquillité. Et si nous apprenions à discuter pacifiquement pour tenter de comprendre et d’avancer, au lieu de nous en tenir à vouloir écraser l’adversaire ? Je dis « nous » à dessein car mes coups de gueule montrent bien que je ne suis pas plus sage que les autres !

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