La Plume d'Aliocha

17/11/2008

Halte à la paranoïa bloguesque !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:23

Une poignée de blogueurs un peu agités s’est émue récemment de deux articles publiés respectivement dans Le Monde et dans CB News sur l’arrivée de la pub sur les blogs. Nous en avons déjà parlé ici. Et ces blogueurs de prétendre qu’il s’agit d’un complot des journalistes pour étouffer un nouveau journalisme naissant qui viendrait les concurrencer ou mieux les remplacer à terme. Les arguments sont ceux, classiques, émis depuis toujours contre la presse, corporatisme, paresse, manque d’indépendance, incompétence etc…Nous savons cela par coeur. Contrairement aux autres métiers, le nôtre est sous observation continuelle du public, par conséquent les erreurs se voient davantage. En outre, nous dérangeons souvent, ce qui explique les attaques. Mais utilisés par quelques blogueurs un peu nerveux, ces critiques prennent un tout autre sens. Leur grande idée en effet est de prétendre remplacer les journalistes en s’appuyant sur le fait que notre profession serait moribonde et qu’ils seraient l’avenir de l’information. Pourquoi ? Parce qu’ils sont sur le web et qu’ils se trouvent bien plus intelligents que les journalistes. Du coup, on parle en ce moment d’une guerre des journalistes contre les blogueurs et l’on compte les soi-disants coups. Si vous n’avez pas suivi la dernière bataille en date, le journaliste du Monde s’est pris une volée de bois vert au motif qu’il aurait commis deux fautes non démontrées d’ailleurs, d’abord ne pas citer l’un des blogueurs français les plus en vue, ensuite donner une information erronée sur Deedee. Et les blogueurs de lui infliger une jolie fessée publique pour lui montrer combien ils sont plus précis et connaissent mieux le sujet que lui (sous-entendu à quel point ils feraient de bien meilleurs journalistes). J’aurais laissé courir ce débat inepte, si ladite guerre ne prenait une dimension un peu ridicule nécessitant quelques mises au point. Car tout ceci est un contresens magistral. Le deuxième article en lien propose une  analyse hautement sophistiquée de la consommation de l’information, elle est intéressante, mais  l’idée d’une guerre est en revanche absurde et frôle même la désinformation. Je m’explique.

Le profession de journaliste est-elle ouverte ou fermée ?

Incontestablement, c’est la profession la plus ouverte que je connaisse. L’une des rares dont l’accès n’est subordonné à aucune condition de diplôme. Oui, vous avez bien lu, il ne faut justifier d’aucun diplôme pour devenir journaliste. Mais il y a des écoles de presse, me direz-vous. En effet, toutefois aucune réglementation n’impose de passer par ces écoles pour devenir journaliste. C’est à chacun de choisir la formation dont il espère qu’elle lui donnera le plus de chances de réussite. Preuve en est que je suis journaliste sans être passée par une école, comme beaucoup de mes confrères, en particulier dans la presse économique où l’on apprécie les profils spécialisés. Cela étant, il est vrai que le métier fait encore rêver, du coup, il y a beaucoup de prétendants. C’est pourquoi en pratique, les journalistes sont recrutés à bac +5 aujourd’hui.  Mais alors comment obtient-on la carte de presse me direz-vous ? La réponse est ici. Il faut justifier du fait que l’on exerce un travail journalistique dans une entreprise de presse et que l’on en tire l’essentiel de ses ressources. C’est tout. Voilà qui me fait dire que face à des métiers comme avocat, médecin, notaire et même chauffeur de taxi, la profession de journaliste est très loin d’être corporatiste. Il n’y a pas non plus de numerus clausus ni de quelconque verrou à l’entrée. Il suffit de convaincre un journal que vous avez les qualités nécessaires et de vous faire embaucher. C’est ce qui fait la richesse de notre métier, on y croise tous les parcours et tous les profils. Si mes amis blogueurs veulent devenir journalistes, ils savent comment faire désormais. Inutile de jouer à la guerre.

Pourquoi un blogueur n’est-il pas un journaliste ?

Je vous ai donné la raison un peu plus haut : parce qu’il n’exerce pas d’activité journalistique rémunérée pour le compte d’un éditeur de presse. Tout simplement. Alors on peut s’en plaindre, avancer des arguments pour que cela change, pourquoi pas ? Mais accuser les journalistes de corporatisme, avancer qu’ils se défendraient contre la soi-disant concurrence des blogueurs est aberrant.  Par ailleurs, et sur le fond, il me semble important de rappeler que si le web a permis à tout un chacun de publier son journal intime ou ses pensées profondes sur l’actualité, cela ne fait pas des auteurs des journalistes. Il faut revenir aux réalités. Le journalisme est un métier qui s’apprend, qui suppose des devoirs et des responsabilités.  Il consiste avant tout à aller chercher l’information et non pas à se contenter de la commenter.  Il suppose aussi d’en tirer sa subsistance à titre principal. Cela s’appelle un métier. Et cela fait toute la différence avec les écrits parfois fort intéressants de certains blogueurs. Prenons l’exemple d’Eolas. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il commente l’actualité juridique et judiciaire de manière tout à fait passionnante. Cela en fait-il un journaliste ? Non. Eolas est avocat et, comme tel, il apporte son éclairage d’expert sur l’actualité. Ce qu’il fait n’est en rien différent de ce que font ses confrères lorsqu’ils sont appelés à écrire dans la presse pour donner leur avis sur un fait d’actualité. En, d’autres termes, même le travail d’un des meilleurs blogueur n’est pas du journalisme. On peut appliquer le même raisonnement à Philippe Bilger, Autheuil etc….Tous ont un métier et partagent leur expertise professionnelle avec leurs lecteurs. Je ne vois donc pas en quoi les journalistes devraient les redouter. En tout cas, je ne me sens pas concurrencée en tant que journaliste juridique par ces éminents blogueurs. Car c’est moi et mes confères qui leur donnons la matière nécessaire pour écrire leurs articles. Chacun fait son métier. Le journaliste va chercher l’information, l’expert lui donne toute sa profondeur. C’est tout. Et le web ne change rien à la nature des exercices, il ne fait que faciliter la diffusion des avis d’experts auprès du public. 

Non les journalistes n’ont pas peur des blogueurs !

Pour autant, les blogueurs continuent de crier au complot journalistique. D’abord, je l’ai dit et je l’affirme, les journalistes n’ont absolument pas peur des blogueurs. Au risque de froisser certains d’entre eux, je suppose que lorsqu’ils changent une ampoule ils ne se prennent pas pour des électriciens, pas plus qu’ils ne revendiquent le titre de vétérinaire quand ils achètent un collier anti-puces à leur chat. Dès lors au nom de quoi se prétenderaient-ils journalistes quand ils commentent l’actualité sur leur blog à la fin de leur journée de travail ? Allons, soyons sérieux 5 minutes. Le plus souvent, ils s’expriment sur des informations qui leur ont été données par des journalistes. Il faut croire que la reconnaissance ne les étouffe pas plus que la bonne foi intellectuelle. Et si certains, dans le domaine high tech ou celui de la mode sont en contact direct avec les entreprises, j’aimerais bien savoir ce qui garantit la qualité de l’information qu’ils délivrent. Surtout dans des domaines aussi « commerciaux ». Mais, répondent-ils, cette presse n’est pas indépendante, nous avons le droit de partager le gâteau publicitaire avec vous et de demander aussi des cadeaux pour écrire des articles de complaisance. Jolie mentalité et belle préfiguration du nouveau monde de l’information sur le web ! Au surplus si ce genre de presse de consommation venait à disparaître, je n’aurais pas le sentiment que la démocratie serait en danger. De là à en déduire, comme certains le font, que ça ne fait que préfigurer une bascule totale de l’information vers un modèle où tout un chacun deviendrait journaliste, il y a un pas que je n’entends pas franchir.

De vraies interrogations sur le web

Reste une autre crainte, celle des journalistes vis à vis du web. Celle-ci est réelle car nous sommes en pleine révolution et que personne n’a encore trouvé de vrai projet économiquement viable permettant de faire du journalisme sur le web. Notamment en raison, je suppose, du culte que voue Internet à la gratuité. Je suis comme tout le monde, lorsque je cherche une information et que je tombe sur un accès payant, je m’agace et je zappe. Mais si j’y réfléchis un peu, je me pose cette question : au nom de quoi dans notre pays réclamerait-on la gratuité des prestations intellectuelles ? Personne ne refuserait de payer le maçon qui répare le mur de sa maison, alors pourquoi exiger qu’un travail journalistique soit gratuit ? Tant mieux si on y arrive grâce à la pub, mais entre nous, c’est une vraie question non ?   Il y a donc des raisons de s’inquiéter, mais aucune de discriminer le web. Bien au contraire. Tous les patrons de presse qui réfléchissent actuellement au web savent qu’ils doivent y être, l’observent avec intérêt, travaillent sur des modèles, mais n’ont pas la stupidité d’en nier l’existence ou de la maudire. Quant aux journalistes, je ne vois pas en quoi ils devraient haïr le web, tout ceci relève du fantasme pur.  Je gage que si tous ces blogueurs qui tirent leur subsistance d’autre chose que de leurs blogs voyaient leur métier s’interroger sur son avenir, ils s’inquiéteraient eux aussi et je trouve leur rage anti-journaliste et leurs rêves de nous voir disparaître profondément douteux.

Montrez-nous donc la voie…on vous regarde !

Cela étant, puisqu’ils prétendent que le web est l’avenir et qu’ils en sont les spécialistes, puisqu’ils briguent le statut des journaliste, pourquoi ne créent-ils pas d’entreprise de presse sur le web ? Qu’ils nous montrent l’exemple, qu’ils conçoivent un projet, qu’ils y mettent de l’argent, qu’ils le lancent, qu’ils prennent le risque de tenter d’en vivre et qu’ils nous montrent à nous les journalistes dépassés de la presse papier, comment on vit de l’information sur le web. Non ? Ils ne savent pas ? Le modèle qu’ils proposent s’en tient à des commentaires éclairés et amateurs sur un blog gratuit dont ils s’occupent quand ils en ont le temps. C’est cela le magnifique modèle destiné à remplacer la presse papier ?   Des gens dont on ne sait rien, la plupart du temps anonymes et qui proposent leur lecture personnelle de l’actualité ? Moi j’y vois un complément nouveau et bienvenu de la presse, pas  du journalisme, loin de là. Ce n’est parce que Internet multiplie les sources d’information en provenance d’amateurs que cela fait disparaître la nécessité d’avoir des professionnels de l’information. Je gage même que nous allons découvrir très vite que cela ne fait que la renforcer. Ce d’autant plus, et ça les agace nos amis blogueurs, que la pub fait son entrée chez eux. C’est une amorce de rentabilité mais aussi d’intoxication dès lors que certains  estiment ne rien devoir à leurs lecteurs et certainement pas l’indépendance de leur point de vue.

Qu’ils continuent donc à jouer les amateurs éclairés, ils ne nous empêchent pas de dormir, croyez-moi. Par contre, je vais leur donner gratuitement un conseil de journaliste : vous trouvez que notre indépendance est sujette à caution ? Vous me faites sourire. Tâchez de vous doter d’une charte de déontologie avant que la pub ne vous dévore entièrement. Et en attendant, cessez de nous attaquer, vous vous battez tout seuls, nous avons autre chose à faire que de jouer à la guerre avec des blogueurs. Si vous étiez sincères, si l’information était en effet votre passion comme c’est la nôtre, vous réfléchiriez avec nous et non pas contre nous. Et vous commenceriez par vous interroger sur l’irruption de la pub dans votre univers au lieu de taper sur les journalistes qui en parlent et de crier au complot.

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