La Plume d'Aliocha

13/11/2008

Parlez-moi de corporatisme, j’adore…

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 11:16

Et voilà, c’était couru d’avance. Je buvais tranquillement mon café en lisant le dernier exemplaire de CB NEWS (10 novembre) me parlant des blogueurs sponsorisés. Et je m’affligeais que le ver de la pub et de la com’ soit déjà dans le fruit très pur des blogs. Que voulez-vous je débarque moi, dans ce petit monde, et ne supportant aucune forme de communautarisme, eh bien je suis sur la blogosphère comme dans la vraie vie, une étrangère qui observe, le plus objectivement possible. Une journaliste quoi, hors jeu, cantonnée à l’analyse, obsédée par l’idée de se tenir éloignée de toutes les influences et de toutes les compromissions. Je n’y arrive pas toujours, je suis loin d’être parfaite, mais j’essaie. Et ce que je vois de ma position d’observateur est édifiant.

Le ver est dans le fruit vous dis-je…

Commençons par la pub et la blogosphère. La pub a déjà fait son entrée sur les blogs, non pas sous forme de bandeau publicitaire ou de fenêtres intempestives, non, non. En  téléguidant des billets aux blogueurs les plus influents (tous n’acceptent pas bien sûr) et en leur demandant assez cyniquement de conserver le même style (pensez donc, faut que ça fasse vrai !).

CB News nous explique que les agences de com’ imposent de préciser que l’article est sponsorisé en haut, ou bien en bas du billet. Ils imposent ! Evidemment, ils paient ! D’ailleurs, certains blogueurs disent que ça les ennuie de préciser qu’ils sont sponsorisés, qu’ils n’ont pas de comptes à rendre à leurs lecteurs. Ils ont raison, à quoi bon distinguer ce qu’on écrit spontanément de ce qu’on a été payé pour écrire ? Inutile mes bons amis.  C’est une idée passéiste de journaliste corporatiste, ça, une fumisterie, bienvenue la pub, dicte-moi mes articles, ça m’évitera de chercher un sujet et paie-moi grassement, ma belle, j’en ai un peu assez de livrer mes pensées profondes au public sans jamais rien en tirer qu’un succès d’estime qu’on appelle reconnaissance. La grande différence entre information et publicité, quand je vous dis qu’elle disparaît et que c’est très, très grave, eh bien voilà, ça va encore plus vite sur la blogosphère que dans la presse.

Et puis on m’explique que certaines agences dictent le contenu du billet et exigent des modifications. Forcément, elles paient. Je découvre aussi que certains blogueurs n’y voient pas de problème, qu’ils démarchent même directement les annonceurs, en leur demandant au passage des produits…pour les tester disent-ils ! 

Arrêtons de tirer à vue sur les journalistes

Enfin, tout cela ne serait rien, si Narvic dans son billet du jour n’avait lancé un gigantesque bidon d’essence sur le départ de feu déontologique qui commençait à m’agiter de bon matin. Car Narvic s’énerve, non pas de l’article de CB News mais de celui du Monde. Et non pas que la pub arrive sur les blogs avec son cortège de mensonges, mais de ce qu’un journaliste en ait parlé de la mauvaise façon.  

Motif ? Le journaliste a omis de citer le premier blogueur français, Presse-Citron alors qu’il l’avait interviewé, (crime de lèse-majesté) et soi-disant mal compris les informations données par une blogueuse dénommée Deedee (crime d’inexactitude). Il aurait écrit que Marie-Claire avait voulu acheter son blog puis, face à son refus, transformé leurs relations en partenariat. En fait, Marie-Claire n’aurait jamais eu de telles intentions.

Deux observations sur ce sujet. D’abord, les journalistes du Monde ont toujours eu la réputation d’être arrogants. J’ignore ce qu’il en est de celui-là, mais je sais qu’ils ont une tendance à agacer. Ensuite, il arrive souvent que l’on conteste un article en l’accusant d’être faux parce qu’on regrette ce qu’on a dit. Je vous dis cela pour que vous relativisiez. Les observations contre le journaliste sont peut-être fondées, peut-être pas. Gare aux jugements hâtifs.

Et puis je rappelle au passage qu’un journaliste est libre de choisir de qui il parle. Etre une star dans son métier ne garantit pas la Une, on nous reproche assez souvent de faire parler les mêmes. Si le profil de Presse-Citron ne correspondait pas au travail que voulait faire le journaliste, celui-ci était libre de l’écarter. Et si le blogueur a perdu trois heures à lui parler, sans avoir son nom dans le journal, c’est le risque. Au nom de quoi devrions-nous être à la botte des gens qu’on interroge ? Personnellement, je ne dérange jamais un expert sans avoir l’assurance raisonnable que je pourrai le remercier de son temps en le citant, mais parfois c’est impossible et je ne vais pas écrire n’importe quoi pour faire plaisir. C’est aussi cela l’indépendance, elle n’est pas seulement économique, elle est aussi intellectuelle.

Vous avez dit corporatisme ? Laissez-moi rire.

Mais le pire, c’est que Narvic visiblement choqué que l’on attaque sa chère blogosphère sort à l’encontre du journaliste le pire des arguments que l’on pouvait trouver. Celui-ci n’aurait pas eu le droit de révéler les dérives publicitaires des blogs, sauf à préciser que la presse écrite subissait les mêmes et que les journalistes n’étaient pas plus blanc-bleu que les blogueurs.

Allons Narvic, j’estime votre blog, j’admire votre immense connaissance de la presse et je m’intéresse à vos réflexions sur son avenir. Pour autant, je ne peux pas vous laisser écrire des choses pareilles sans réagir. J’ai le sentiment à vous lire qu’au fond, vous souhaitez que la presse traditionnelle disparaisse vite pour laisser émerger le nouveau monde que vous appelez de vos voeux, et qui, au passage pourrit plus vite que l’ancien, il faudra que vous m’expliquiez…

Non le journaliste du Monde n’avait pas à faire cela car le sujet était les blogs, pas la presse. Bon sang, vous êtes journaliste ou non ? Vous savez ce qu’est un sujet, vous savez qu’on n’a jamais assez de place pour écrire et vous savez aussi que quand on se penche sur une question on n’a pas à aborder toutes les autres, sinon il faudrait pondre des annuaires téléphoniques tous les jours. Vous me rappelez un cabinet d’une profession libérale classé 11ème en France qui me reprochait de ne pas avoir parlé de lui dans un article où j’évoquais les 10 premiers ! Et la directrice de com’ de s’indigner de mon incompétence, la gourde.

Mais le plus grave, c’est que vous omettez, puisque vous abordez le sujet, de rappeler que le journaliste est protégé par la muraille de Chine qui sépare, dans un journal, la rédaction de la pub. Et pour les non-journalistes, je précise que ce n’est pas une fantaisie de quelques titres mais une organisation structurelle. Vous avez d’un côté la rédaction, pilotée par un directeur de la rédaction, de l’autre les services de diffusion (vente au numéro, abonnements, diffusion en kiosque) et de pub. Parfois même, la pub est isolée dans un régie, c’est-à-dire une structure juridique distincte.

Cette frontière s’effrite me direz-vous, elle a disparu dans la presse féminine, elle n’empêche pas les voyages de presse et autres cadeaux inacceptables. Bien sûr, on le sait tous et pour ce qui me concerne, je ne cesse de me battre avec mes pauvres moyens pour que la profession remonte le courant sinon elle va en mourir de ça. Mais excusez-moi, il reste une chose dans la presse et dans l’esprit de chaque journaliste, c’est la conscience très nette de la valeur de l’indépendance. Voilà qui me parait beaucoup moins clair dans l’esprit des blogueurs quand certains vont à la pêche aux annonceurs et considèrent ne même pas devoir signaler à leurs lecteurs qu’ils ont été payés pour écrire des choses qu’ils ne pensent absolument pas. On ne saurait leur en vouloir au fond, ils ne sont pas journalistes et n’ont donc ni cette sensibilité à l’indépendance, ni même le devoir de la respecter. Encore faut-il le rappeler et même le souligner clairement. Ils ne sont pas fautifs à condition, et à condition seulement, d’éviter toute confusion avec un travail journalistique.

Et c’est là qu’on se sépare vous et moi. Jusque là, je n’étais pas opposée par principe à ce que les blogueurs soient assimilés aux journalistes, voire deviennent les journalistes de demain. J’observe, le plus objectivement possible et toutes les solutions me paraissent intéressantes et dignes d’être prises en compte. Pourquoi pas ? Je ne suis pas corporatiste, je n’entend protéger aucune privilège. D’ailleurs en tant que free lance pour la presse technique et économique, je n’ai droit à aucun privilège. Que pourrais-je craindre de perdre ? Rien, sauf l’idée que je me fais de mon métier et l’attachement profond que j’ai à la déontologie. En fait tout. Du coup, je commence à me méfier des tentations journalistiques de la blogosphère. Si votre idée de l’information de demain, c’est de soumettre la production de l’information d’où qu’elle provienne et quelque soit la qualité de celui qui la diffuse à une même déontologie, alors nous sommes d’accord. Si au contraire vous refusez qu’on se choque de l’invasion de la pub sur les blogs au motif que la presse traditionnelle subirait le même sort, alors pardonnez-moi mais l’alignement par le bas, c’est pas ma tasse de thé. Je crois que votre idée est la première, mais j’aimerais en être sûre et votre dernier article n’est pas clair sur ce sujet.

On dit que la presse traditionnelle va disparaître ? Peut-être, je me pose aussi des questions, je cherche, si le web est l’avenir j’y serai. Mais si la presse doit mourir pour laisser la place à des blogs vérolés par la pub, si c’est cela le nouveau modèle, l’eldorado du journalisme de demain, alors je préfère encore rester sur le navire en plein naufrage de la presse traditionnelle. Ah, j’oubliais, qu’on ne me parle plus jamais du corporatisme des journalistes, à supposer qu’il existe, face à celui des blogueurs, c’est un nain ! Je sais que je ne vais pas me faire des amis avec ce billet. Mais je ne parle pas pour me faire des amis non plus. Le juge Montgolfier a écrit récemment un livre où il explique que les juges ont « le devoir de déplaire », les journalistes aussi. On appelle cela l’indépendance.

 

Note de 17h43 : A la demande générale, j’ai mis quelques sauts de ligne pour faciliter la lecture. Et j’ai bien entendu le message pour l’avenir, je tâcherai d’aérer !

Le joyeux monde de la communication

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 00:02

Je vous ai souvent dit que j’avais une dent contre la communication. Mais au fond, il me semble qu’il faut être journaliste pour mesurer l’ampleur de son emprise et la drôle de vision du monde qu’elle nous imprime chaque jour un peu plus dans l’esprit. Du coup, je vous propose que nous dégustions ensemble les joyeuses nouvelles que j’ai reçues aujourd’hui de mes amis de la communication. Aucune d’entre elles ne m’inspirera un article, il y a d’autres sujets plus intéressants à traiter que ceux-là en ce moment.

Petit panorama général : j’ai reçu depuis ce matin environ une cinquantaine de mails issus du monde économique et juridique. Tous sans exception émanaient de services de communication. Les communiqués de presse, c’est un peu les spams du journaliste, ils déferlent par vagues ininterrompues du matin au soir, tous joyeux, tous plus racoleurs les uns que les autres. Que des bonnes nouvelles, des projets florissants, des annonces en fanfare. Vous n’êtes pas joyeux, vous ? Vous trouvez qu’il fait gris, que cette fichue crise nous inquiète, qu’on en a assez de voir les indices boursiers faire du yoyo, que nous nous préparons des années sombres. Mais venez donc dans mon bureau, vous allez voir, c’est tous les jours la fête dans le joyeux monde de la communication.

Commençons par le monde politique. Christine Lagarde et Luc Chatel m’annoncent que ce sera bientôt la journée européenne de la concurrence et qu’on va y parler du bien-être des consommateurs. Entendons-nous bien, j’ai beaucoup d’estime pour Christine Lagarde, là n’est pas le sujet, mais le service de communication de Bercy m’agace. D’ailleurs, j’ai un scoop pour lui : ils ne vont pas bien les consommateurs, leur pouvoir d’achat est en berne. Je le sais, j’en suis un de consommateur et je ne peux pas m’acheter grand chose en ce moment, même si les boutiques me font de l’oeil sur le chemin du bureau en m’annonçant des promotions alors que ce n’est même pas le temps des soldes.  Bref, je ne suis pas sûre que le terme « bien être » soit de circonstance, mais ce n’est que mon avis. Les mêmes joyeux services de communication m’informent qu’Hervé Novelli présidera vendredi la journée sur les clusters. Vous ne savez pas ce que c’est qu’un cluster ? Moi non plus. Fort heureusement,  une note de bas de page m’informe que ce sont des pôles de compétitivité. Mazette, c’est quand même plus drôle de dire « clusters », non ? Allons, il est adopté ce mot-là. Vous voyez qu’on s’amuse avec la com’, je vous l’avais dit. Toujours en provenance de Bercy (ça bosse là-bas dites donc), j’apprends qu’Eric Woerth m’invite à une conférence sur la lutte contre la fraude sociale. L’idée c’est de renforcer la lutte européenne contre la fraude à la sécurité sociale. Fichtre, on pensait Bercy focalisé sur la crise, on croyait au fond que c’était le seul problème, ben non, il y en a plein d’autres. Et notamment notre bon vieux trou de la sécu qui, en ces temps de milliards flambés sur les marchés nous parait aussi dérisoire que notre premier argent de poche. D’habitude, je reçois en plus de tout cela une invitation de Rachida Dati pour aller visiter une prison en sa compagnie ou bien un tribunal sur le point de fermer, mais là rien, ça m’inquiète un peu.

Passons au monde économique. Lui je peux vous dire que, vu par les communiquants, il ne connait pas la crise. C’est fou le nombre de gens qui me proposent des solutions et des investissements miracles à recommander chaleureusement aux aimables lecteurs. A croire qu’on nage en pleine euphorie. Tiens ! Que vois-je ?  De l’original, pour une fois, on annonce le lancement d’un Institut européen pour la régulation. Cette merveille réunit des banquiers, des assureurs et des universitaires désireux de discuter ensemble de la crise. C’est peut-être intéressant mais présenté par mon amie la com’, ça ressemble surtout à un nouveau comité Théodule. Enfin,  avouons qu’il vaut mieux qu’ils s’occupent ainsi nos amis banquiers plutôt qu’à faire du trading, c’est plus « secure » comme on dit dans leur langue à eux. A propos de banque justement, on me propose aussi une analyse de la crise par un représentant de Natixis, vous savez la banque qui vient de perdre 1 milliard selon La Tribune, 500 millions selon elle… pour faire comme ses copines ? Enfin, 500 millions ou 1 milliard, on s’en moque, depuis qu’on raisonne en milliards de milliards, la menue monnaie ne nous intéresse plus, n’est-ce pas ? Toujours est-il que je ne suis pas sûre d’avoir envie de parler de la crise économique avec un expert de Natixis en ce moment, si brillant soit-il.

Mais voyons ce qu’il y a d’autre dans ma jolie boite à surprise. Un communiqué m’informe que l’élection d’Obama va développer l’énergie solaire, si, si. On me précise immédiatement que « les difficultés économiques actuelles » (sic) pourraient néanmoins retarder ce développement en raison du coût de cette technologie. Et là je me dis, « il faudrait savoir mes bons amis, ça s’accélère ou ça se ralentit cette affaire ? ». Enfin, ce communiqué a dû me parvenir par accident, on est bien loin de mes spécialités, c’est peut-être pour ça que je ne comprends pas la force de la nouvelle. 

Ah ! Mais voici que mon type préféré de communiqué en ce moment pointe son nez : « Où investir en 2009 ? Stratégie d’investissement et d’allocation d’actifs« .  C’est alléchant. Merci la com’, ça me remonte le moral de savoir qu’il y a des experts qui ont ne serait-ce qu’une vague idée de l’endroit où on mettra les sous qui nous restent l’an prochain. A supposer bien sûr qu’il nous en reste des sous. D’ailleurs j’y pense, il faudrait peut-être surveiller nos traders. Je les soupçonne en ce moment de tous vouloir se refaire, comme des joueurs à la roulette, c’est pas sain.

Tiens, un communiqué de Novelli que j’avais loupé ! Il veut m’expliquer comment on peut devenir auto-entrepreneur. J’aimerais bien le savoir en effet, autant je vois ce qu’est un entrepreneur, autant un auto-entrepreneur, ça m’intrigue. C’est le genre de mots que les communicants sont les seuls à comprendre, un peu comme « entreprise matricielle ». Et puis voici l’annonce du lancement d’un nouveau fond offrant des produits financiers, souples me dit-on, et qui répondent parfaitement aux besoins des investisseurs. Tant mieux, ça m’aurait ennuyé que ce fond soit en total décalage avec les besoins de ses clients potentiels dès son lancement. Quelques cabinets d’avocats d’affaires enfin m’informent  triomphalement qu’ils viennent de boucler une belle opération financière. Les pauvres, si vous saviez comme ils s’angoissent en ce moment les avocats d’affaires, c’est leur dernier gros dossier avant longtemps, ne soyons pas chien et laissons-les en profiter.

Voilà une journée ordinaire en compagnie de mon amie la com’. Vous pensiez que c’était la crise, que tout allait mal ? Simple vue de l’esprit, c’est encore la faute des médias qui vous mettent des idées noires dans la tête. En fait, tout va magnifiquement bien. Le gouvernement s’occupe de tout et même de problèmes qui n’intéressent personne, l’économie regorge de solutions miracles pour nous faire gagner de l’argent, l’énergie solaire est en bonne voie et tous les banquiers d’Europe se donnent la main pour sauver la planète. J’en ai les larmes aux yeux. Qu’il est joyeux le monde de la com’ !

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