La Plume d'Aliocha

07/11/2008

Quand les politiques draguent les blogueurs

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 16:30

Dans son numéro de cette semaine, Vendredi, l’hebdomadaire dédié à l’actualité traitée sur le web (1), évoque à la rubrique « Ping-Pong » en page 6 un nouvel épisode du match « Blogueurs contre journalistes ». L’auteur de l’article, qui se dénomme joliment « Le blogueur masqué » raconte qu’en France une délégation de blogueurs de gauche a été reçue par le député socialiste Julien Dray tandis qu’au Canada le Parti conservateur accrédite les blogueurs en vue de son prochain congrès en leur donnant les mêmes avantages qu’à des journalistes. Il faudra au passage que l’on m’explique quels sont ces avantages. S’il s’agit d’avoir accès gratuitement à l’événement que l’on doit couvrir, cela me parait la base. S’il s’agit également d’avoir des places devant pour bien entendre et ne pas écrire d’âneries, je trouve que le terme « avantage » est un peu abusif. Au fond, peu importe. Nous avons compris l’essentiel : le blogueur est reconnu, ou en passe d’être reconnu, comme un journaliste à part entière. Et c’est là que l’affaire se corse pour la journaliste blogueuse que je suis. Comment expliquer à mes amis blogueurs non-journalistes qu’ils sont en danger sans être immédiatement taxée de corporatisme ? Tant pis, je me lance et comprenne qui voudra.

Gare à la manipulation

Je ne saurais trop mettre en garde les blogueurs contre la jolie danse du ventre qu’on est en train de leur faire. Nous savons que le SIG, c’est-à-dire le service d’information du gouvernement, a lancé un appel d’offre récemment pour trouver un prestataire en mesure de lui rendre compte chaque semaine de ce qui est écrit sur les sites Internet des journaux et les blogs des journalistes. Certains, dont Narvic s’en sont émus. Avec raison, mais non sans une pointe de naïveté, il faut bien le dire. Car il faut être un brin naïf pour croire que le pouvoir découvre seulement aujourd’hui Internet et commence à peine à se soucier des opinions qui s’y développent, alors que nous savons bien que les politiques sont esclaves depuis longtemps de leur tyrannique maîtresse, l’opinion publique. Et qu’ils n’ont de cesse d’analyser ses désirs profonds pour y répondre au mieux. Cet appel d’offre est donc à mon sens l’arbre officiel qui cache la forêt obscure de la surveillance du web. J’en veux pour preuve que le jour où Eolas a publié les contributions des magistrats en colère, il a dénombré 255 connexions de la Chancellerie sur son blog…Et cette surveillance, croyez-moi, n’est certainement pas le fait exclusif de l’actuelle majorité.

Et ça marche….

Bref, le blogueur masqué nous raconte que les blogueurs de gauche, au début réticents, ont finalement été conquis à l’idée que Julien Dray s’avoue prêt à jouer la carte des blogueurs contre le monde médiatique. Pensez donc ! Quand on est journaliste et qu’on entend cela, les bras vous en tombent. C’est tellement énorme qu’on a envie d’éclater d’un rire magistral et salvateur. Voici donc qu’un politique, lassé de se fatiguer à convaincre les médias, sans doute trop critiques à son goût, a décidé de séduire les blogueurs. Et ceux-ci d’ouvrir des yeux émerveillés devant cette reconnaissance aussi inattendue que flatteuse. Ah vanité humaine…Cela étant, il faut bien avouer que c’est particulièrement bien joué. L’idée sous-jacente est magnifique : les médias étant soi-disant fascinés par Sarkozy (ça va faire rigoler chez Marianne, au Canard, à l’Obs et à Libé), il ne reste plus qu’un lieu de résistance : le web. Et les blogueurs sont appelés à devenir les nouveaux chiens de garde de la démocratie. Je félicite au passage le conseiller en communication génial qui a préparé ce « coup bloguesque » au terme d’une étude savante et certainement fort rémunératrice de la blogosphère. Pour un politique, c’est du velours. Internet a déjà la réputation d’être un lieu de vérité contre l’intoxication des médias dits « officiels ». Les blogueurs ont déjà le fantasme d’opposer aux journalistes de métier, manipulés pensent-ils par le pouvoir, une contre-information révélant l’exacte nature des choses. Prenez les deux, secouez le tout et vous avez un public acquis à vos théories, éperdu de reconnaissance à l’idée de devenir l’interlocuteur privilégié des politiques, dénué de la méfiance journalistique de base à l’égard du politique et marqué du sceau de la vérité bloguesque contre les mensonges véhiculés par les médias traditionnels. C’est du pain béni. Le numéro plein à la roulette, la quinte flush au poker, le deux cent de valets à la belote !

Le journalisme est un vrai métier

Entre nous, on pense ce qu’on veut des journalistes, mais je vous assure que dans leur majorité ils cultivent une saine méfiance à l’égard du pouvoir. Bien sûr, il y a des amitiés qui ne devraient pas exister, des manipulations et des compromissions, mais regardez les Unes des journaux, vous verrez que le pouvoir est chahuté. Et si vous n’en êtes pas convaincus, imaginez un instant ce ton journalistique transposé en Chine par exemple, vous verrez qu’il est assez insolent pour mener en prison. Nous pourrions être encore plus critiques, plus intelligents, plus techniques, plus indépendants, mais par rapport à des gens non aguerris à la presse, je gage que vous allez vite faire la différence. Lorsqu’un jeune journaliste rencontre pour la première fois un ministre, il est impressionné, c’est vrai. Au bout du cinquième, ça ne lui fait plus ni chaud ni froid, c’est du quotidien. Il a compris que le politique était un séducteur par nature et qu’il convenait de s’en méfier. Au besoin, le rédacteur en chef est là pour tempérer un enthousiasme excessif et les concurrents ne loupent pas le titre un peu trop servile. Je crains que les blogueurs ne mettent plus de temps à saisir cette vérité, si jamais ils l’appréhendent un jour.

Allons, qu’ils aillent à la rencontre des politiques, qu’ils le racontent ensuite sur leurs blogs si ça leur chante. J’espère seulement qu’ils se rendent compte que le ver de la communication officielle est en train de s’attaquer au fruit jusqu’ici réputé intact de la blogosphère. Après tout, il faut peut-être qu’ils en passent par cette expérience pour comprendre que le journalisme, c’est un vrai métier.

 

(1) Mise à jour du 9 novembre : A la suite du commentaire 21 rédigé par le directeur de la rédaction de Vendredi, Jacques Rosselin, j’ai modifié la phrase initiale qui qualifiait Vendredi de « journal dédié au Web », pour écrire plus exactement que Vendredi est dédié « à l’actualité traitée par le web ».

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