La Plume d'Aliocha

04/11/2008

Noli me tangere

Filed under: détente — laplumedaliocha @ 13:13

C’est amusant le web. Lorsque je regarde mon tableau de bord, celui-ci m’informe que mon blog arrive dans les 4 premiers blogs wordpress. J’ignore l’étendue du panel, si ça se trouve nous ne sommes même pas dix, donc ne tirons pas de conclusion hâtive de ce classement. Ce qui est drôle, c’est que « La plume d’Aliocha » est coincée entre le blog sexy d’Aby et un étrange blog sur la nostalgie de la fessée.  N’imaginez pas que je vais vous donner leur adresse,  leurs arguments concurrentiels sont suffisamment déloyaux comme ça. Heureusement, un autre blog consacré à l’immobilier me rassure sur le choix de mon prestataire. Je ne me suis pas égarée en des lieux dédiés aux jeux interdits. Il n’empêche. Tout ceci pourrait être la source d’un regrettable malentendu dont je viens tout juste de prendre conscience.

Vendredi soir je dînais avec un ami très sérieux. Songez donc, un commissaire aux comptes ! Eh oui, ils sont déjà naturellement respectables ces professionnels-là, mais en pleine crise financière on ne peut s’empêcher de les regarder avec une admiration mêlée de compassion.  Passer ses journées à tenter d’évaluer, à l’aide de modèles mathématiques et sous la pression de clients névrosés par leur cours de bourse, des instruments financiers qui n’ont plus aucune valeur et sont classés dans la catégorie « pourrie », c’est une épreuve si pénible que pour rien au monde on ne voudrait être à leur place. Bref mon ami, à qui je venais d’annoncer que je tenais un blog, me demande tout naturellement son adresse. Ce à quoi la journaliste naïve que je suis répond sans inquiétude aucune « la plume d’aliocha ». Je vois alors un éclair d’incompréhension un peu gênée traverser son regard. Quand j’ai saisi le désopilant malentendu, j’ai éclaté de rire !  Pour moi une plume ça n’est jamais qu’un instrument d’écriture élégant et suranné, un symbole de tous ceux qui font profession d’écrire. Et Aliocha vous le savez, c’est un héros de Dostoïveski, qui plus est, un séminariste. Rien que du sérieux, de « l’au-dessus de tout soupçon », du « qui frise l’ennuyeux ».  Mais pour lui, dans l’ambiance détendue d’un dîner avec de bons camarades à l’issue d’une semaine éprouvante, la plume devenait symbole de féminité dénudée et Aliocha résonnait comme un joli petit nom de scène. C’est alors que j’ai songé, prise d’un soudain vertige : « dieux du ciel, combien d’internautes ont dû être déçus en passant du blog sexy d’Aby au mien avec l’espoir d’y trouver les mêmes informations ». Avouez que chercher de la distraction en ces temps troublés sur le web et tomber sur des commentaires de l’actualité, ça frise la malédiction !  Je profite de ce billet pour leur présenter mes plus plates excuses. Mon intention n’était nullement de les tromper. Lorsque j’imagine leur déception, le sol se dérobe sous mes pieds. Mea culpa.

Toujours est-il que j’ai pensé utile de partager cette petite anecdote avec vous. Elle montre toute la difficulté d’écrire et le décalage qui, immanquablement, se crée entre ce que l’on souhaite ou croit exprimer et la manière dont le message est reçu.  C’est l’une des grandes difficultés auxquelles sont confrontés les journalistes. Comme je suis facétieuse, je vais achever de distinguer mes sévères écrits des distractions légères de mes camarades blogueurs en vous offrant ces quelques lignes d’un grand peintre, découvertes récemment, et qui m’ont profondément émue. 

La pinacothèque de Paris organise en ce moment une exposition sur Georges Rouault. Nous en avons déjà parlé. Le peintre admirait Cézanne et avait entendu dire que celui-ci ne supportait pas qu’on le touche. Dans un texte splendide, Rouault, qui n’a jamais rencontré Cézanne, lui rend hommage en proposant une explication à cette étrange aversion. En voici quelques extaits :

« Ne m’approche pas, ne me touche pas, je porte en moi toute la beauté que le monde ignore ou qu’il méconnaît.  (…)

Ne m’approche pas : je ne puis rien t’apprendre ; ma vie fut cachée, mais lumineuse et pure, modeste et grave et recueillie ; mon art en a été l’expression la plus absolue, la plus discrète. Cherche dans mon oeuvre imparfaite, ce que tu demandes inutilement à l’homme vieux, infirme et souffrant.

 Ne m’approche pas : si tu le veux, si tu le peux, fais bien ta besogne à ton tour, loin des hommes ou au milieu d’eux, mais sans trop croire à leurs enseignements, à leurs consécrations, car, si tu vivais deux ou trois existences consécutives, tu les verrais inlassablement occupés à brûler ce qu’ils ont adoré et à adorer ce qu’ils brûlèrent. Cependant sois plein de miséricorde envers eux, car tu es faible aussi, et peut-être après m’avoir admiré sincèrement, me renieras-tu demain ! Qui peut sans orgueil répondre absolument et pour toujours de lui-même. (..)

 Ne m’approche pas, ne me touche pas ; je veux mourir en paix loin du bruit, et du mensonge de la vie. Mon art, si modeste et si humble soit-il, ne m’a pas déçu dans le fond de mon effort ; j’ai pu loin des théories décevantes, retrouver à certaines heures un coin de paradis perdu. Noli me tangere… » (Extrait de « Sur l’Art et sur la vie » par Georges Rouault, Gallimard, collection Folio Essais).

L’exposition Roualt dure jusqu’au 18 janvier. La pinacothèque de Paris présente également une exposition sur Jackson Pollock et le chamanisme.

 

(Message personnel : Mon ami si tu me lis, je te remercie. En digne auditeur, rompu à l’analyse de risques, tu as immédiatement aperçu la source possible d’un malentendu. Et tu m’as fait rire, ce qui est la chose la plus précieuse à mes yeux. Sois assuré de mon affection et de mon estime).

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17 commentaires »

  1. « un étrange blog sur la nostalgie de la fessée »…ça ne serait pas le blog d’Eolas? 😉

    Aliocha : Cher Mussipont, je vous fais chevalier du grand ordre des jeteurs d’huile sur le feu 😉

    Commentaire par Mussipont — 04/11/2008 @ 14:14

  2. « Elle montre toute la difficulté d’écrire et le décalage qui, immanquablement, se crée entre ce que l’on souhaite ou croit exprimer et la manière dont le message est reçu. »

    Justement c’est la grande liberté du Web, tout côtoie tout, et tant qu’on n’a pas lu un peu du site on ne sait pas sur quoi on est tombé… Ça oblige en tant que lecteur à rester ouvert, je le vois comme une chance.

    Par ailleurs j’avais entendu qu’un père n’était jamais conscient de ce qu’il transmettait à son fils. c’est peut-être aussi vrai de l’écrivain et de son lecteur ?

    Aliocha : Vous soulevez là un vrai débat. Dans mon esprit de journaliste le titre ne doit pas trahir le contenu mais au contraire l’exprimer le plus fidèlement possible. Il est vrai que cette contrainte, sur Internet, va à l’encontre du plaisir de la flânerie. Mais on dit aussi que l’internaute est d’un naturel pressé et qu’il entend trouver rapidement ce qu’il cherche, de là à maudire celui qui l’égare…..Vaste sujet !

    Commentaire par loz — 04/11/2008 @ 15:17

  3. ah ben s’il n’y aura pas de pr0n ici je retire tout de suite ce blog de mes favoris!

    Aliocha : je savais qu’il y aurait des déçus 😉 Voilà qui va faire baisser ma courbe de visites, surtout que j’en reviens en plus à Rouault qui malheureusement ne séduit pas les foules…à croire que je le fais exprès.

    Commentaire par mauhiz — 04/11/2008 @ 15:54

  4. Aliocha aux commentateurs toujours fidèles à Eolas :

    « Arrête, arrête ne me touche pas
    Je t’en supplie aie pitié de moi
    Je ne peux plus supporter
    Avec un autre te partager
    D’ailleurs demain tu te maries
    Il a de l’argent, il est poli
    Il a toutes les qualités
    Mon grand défaut c’est de t’aimer

    Arrête, arrête ne me touche pas
    Je t’en supplie aie pitié de moi
    Dès que tes mains se posent sur moi
    Je suis prêt à subir ta loi
    Mais tu as préféré les grands honneurs
    À la place de notre bonheur
    Et pour, et pour garder tes ambitions
    Tu as détruit mes illusions

    Je sais, je sais tu m’aimes encore
    L’orgueil pour toi est le plus fort
    Il a vaincu le grand amour
    Pour garantir tes vieux jours
    Il faut, il faut nous quitter sans remords
    Tu es maîtresse de ton sort
    Laisse-moi, laisse-moi te féliciter
    Demain tu vas te marier

    Chez lui, tu auras le confort
    Chez moi, tu jouais avec mon corps
    Chez lui, tu vas te distinguer
    Chez moi, tu venais te griser
    Ce soir, ce soir c’est la dernière fois
    Que je te parle, que je te vois
    Puisque, puisque c’est lui qui te donnera son nom
    Ce soir, ce soir,
    Moi je te dis non.
    Non.
    Non.
    Non, non.
    Non!
    Non.
    Non!
    Non.
    Non!

    (Patricia Carli)

    Aliocha : Fichtre, j’avais 10 ans quand j’écoutais cela sur le manche disque de mes grands-parents, (en alternance avec Mike Brant et Pierre Perret) voudriez-vous cesser de nous faire sentir que nous ne sommes plus jeunes Monsieur le Pharaon ?

    Commentaire par ramses — 04/11/2008 @ 16:11

  5. « Voilà qui va faire baisser ma courbe de visites »

    Je vous le concède : Un blog consacré à la fessée a sans doute plus d’influence sur les courbes… Il vous est toujours possible de vous lancer dans une vaste enquête d’investigation… en infiltrée, peut-être? ^_^

    Comment? La porte? Même pas? Par la fenêtre? Bon… d’accord… Snif.

    Aliocha : Mais non vous ne sortez pas, l’humour est toujours le bienvenu ici.

    Commentaire par Ferdydurke — 04/11/2008 @ 16:12

  6. Je viens de jeter un oeil sur le blog d’Aby…il est certes visité…mais il se passe de commentaires…nan?

    Aliocha : pour ce que j’en ai vu on est certes assez loin du pari philosophique du marquis de Sade et l’on serait bien en peine de trouver des sujets de débat.

    Commentaire par lesfablesdebonnyblue — 04/11/2008 @ 16:53

  7. @aliocha en 3

    Inutile de chercher à améliorer vos courbes artificiellement. En ce qui concerne les courbes, tout le monde sait que c’est mieux quand c’est naturel.

    Commentaire par adrien — 04/11/2008 @ 17:12

  8. Aliocha : « voudriez-vous cesser de nous faire sentir que nous ne sommes plus jeunes Monsieur le Pharaon ? »

    Certes, je ne suis plus très jeune, mais vous pourriez être ma fille…

    Le plus bel âge pour une femme…

    Aliocha : ça me fait tout de même dans les 3000 ans, à la louche, laissez moi le temps de m’habituer 😉

    Commentaire par ramses — 04/11/2008 @ 17:25

  9. @ aliocha sous le commentaire #2

    Mais je pense qu’un titre ne peut pas être fidèle hors contexte.
    Toute expression courte (comme un titre) est forcément équivoque, c’est la richesse de la langue française (et peut-être de toutes les langues) et les ambiguïtés sont levées par le contexte.
    Hors contexte il ne reste qu’à essayer de rendre son titre évocateur (de quoi ?), en acceptant par avance les quiproquos.
    D’ailleurs pour faire envie, un titre *doit* être évocateur à mon sens. Et dès qu’on touche aux évocations on ouvre la porte aux différences culturelles qui font que ces évocations fonctionnent différemment (voire pas du tout) selon le lecteur.

    Aliocha : j’aimerais que tout le monde pense comme vous. Malheureusement, on reproche souvent à la presse ses titres accusés d’être racoleurs…Votre commentaire me fait penser qu’il faudra que je fasse un billet sur les titres, justement.

    Commentaire par loz — 04/11/2008 @ 17:26

  10. N’empêche, une plume qui commence en voletant légèrement parmi les sous-entendus, pour se poser sur ces textes bouleversants de Rouault, c’est une plume qu’on n’a pas envie de quitter des yeux… Je découvre ces lignes, et que Rouault était aussi un écrivain de style, dont la prose a la même « incandescence » dont vous parliez naguère. Je ne sais pas si ce qu’il a écrit saisit l’intention de Cézanne, mais c’est une expression vraiment magnifique de l’effacement de l’artiste derrière son œuvre. Le contraire de la culture pipeule, en somme, ou de la « société de spectacle » comme on dit maintenant dans les salons.
    Comme les grands esprits se rencontrent, Bruno Frappat a justement cette semaine posté sur son blog une ébauche de réflexion sur l’art difficile des titres de presse :
    http://blogfrappat.la-croix.com/2008/11/titre.html
    Il y a donc là un vrai sujet…

    Aliocha : J’ai toujours refusé de me plonger dans la biographie des écrivains que j’aimais. Je voyais une sorte de curiosité sacrilège à vouloir observer leur vie quand j’imaginais qu’au fond ils avaient mis le meilleur dans leur oeuvre (sauf peut-être Wilde qui s’en défendait 😉 ) et qu’ils ne voulaient être jugés que sur cela. C’est pour ça que ce texte de Rouault m’interpelle profondément. Je comprends néanmoins parfaitement l’intérêt qu’il peut y avoir à connaître la vie d’un écrivain, en quoi cela éclaire l’oeuvre, l’amplifie, la relativise ou la dévalue…

    Commentaire par Philarete — 04/11/2008 @ 22:46

  11. Pour un billet sur les « titres » ne suffit-il pas d’une anthologie des unes de Libé ?

    Pour ce qui est de « ne pas (me) toucher » … c’est frot joiliement écrit. D’aucun auraient répondu d’un plus cinglant « Casse toi pauv’ c.. » 😉

    Aliocha : Libé en effet a les meilleurs titreurs que je connaisse, avec le Canard qui de temps en temps nous offre des prouesses !
    Quant à votre deuxième observation, disons que c’est toute la différence entre un artiste contemplatif et un homme politique tourné vers l’efficacité 😉

    Commentaire par Yves D — 05/11/2008 @ 00:18

  12. Un esprit mal tourné se régalerait à ce billet du fait des équivoques possibles :
    Aliocha peut paraître comme un prénom féminin et une plume, en argot, c’est une pratique sexuelle.
    « Mais pour lui, dans l’ambiance détendue d’un dîner avec de bons camarades à l’issue d’une semaine éprouvante, la plume devenait symbole de féminité dénudée et Aliocha résonnait comme un joli petit nom de scène »
    Peut être votre ami avait une autre image en tête qu’une femme dénudée…
    Finir par une citation de Marie Madeleine, pécherêsse repentie, (et citation qui hors contexte biblique peut aussi être connotée), vous cherchez des verges pour vous faire battre ?

    Aliocha : Une phrase du Christ à Marie-Madeleine, pour être précis. J’ajoute qu’il y a de très belles pages dans Hegel sur Marie-Madeleine, dans « l’esprit du christiannisme ».

    Commentaire par feather — 05/11/2008 @ 10:41

  13. Les commentaires du dernier billet ne s’affichent pas.

    Commentaire par Paul — 05/11/2008 @ 12:43

  14. Ciao bella Aliocha,
    Moi aussi je rencontré ce problème : je vouloir créer un blog très sérieux sur le crise et démesure de l’organe financier et pas savoir pourquoi beaucoup bloggeurs venir mais tous repartir…
    R.S.

    Commentaire par Rocco Sifredi — 05/11/2008 @ 14:56

  15. @ Aliocha sous le commentaire 4.
    J’avais toujours cru qu’il s’agissait d’un mange-disque (un appareil qui mange les disques, quoi)…
    En tous cas ça souligne en effet le temps qui passe, à l’heure de la balado-diffusion, comme dit Philippe Meyer.
    Bravo pour votre blog, votre fougue et votre ténacité, vous lire me remet les idées en place, bien souvent.
    Bon vent à votre blog.

    Commentaire par Une sorcière comme les autres — 06/11/2008 @ 08:39

  16. Aliocha, votre style et votre vocabulaire m’évoque, plutôt qu’un austère séminariste, une dame du siècle des lumières; tenir votre blog serait tenir votre salon.
    Si la galanterie n’est pas exclue (comment oublier Mussipont sur un autre blog vous tendant ses » bras virtuels »?) , vous invitez avant tout la tenue et l’esprit.
    C’est réjouissant !

    Commentaire par Doc — 08/11/2008 @ 09:49

  17. Pour information, il y a plus de 4 millions de blogs wordpress. Le classement Wikio, qui mesure l’influence des blogs, vous trouve 1628e ou 830e de la catégorie « divers » (http://www.wikio.fr/blogs/top/divers). Eh bien ce n’est pas mal du tout.

    Commentaire par Blogueur influent — 08/11/2008 @ 10:09


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