La Plume d'Aliocha

29/11/2008

A poil Monsieur le journaliste !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:50

Je relaie ici le billet d’Eolas sur le traitement infligé à l’ancien PDG de Libération par la justice dans une affaire de diffamation. Vittorio de Filippis, docteur en économie, journaliste à Libération depuis 83 et PDG du journal en 2006 a été arrêté chez lui à 6h40 du matin hier et a subi notamment deux fouilles à corps aussi poussées que s’il avait été arrêté pour trafic de stupéfiants. Motif ? Le journal est en conflit avec Free qui l’accuse de diffamation. C’est si grave que cela justifie :

– Une arrestation par trois policiers avec des brassards à 6h40, en présence de ses enfants, évidemment traumatisés, et qui se demandent si leur père ne vient pas de braquer une banque,

– les menottes pour le transport du commissariat aux tribunal,

– une fouille à corps y compris le joyeux moment où il faut se baisser et tousser trois fois en baissant son slip, les journalistes ayant l’habitude de dissimuler leurs articles dans leurs orifices, c’est bien connu.

– une mise en cellule,

– une deuxième séance de fouille à corps avec l’aval de la juge, y compris la séance du slip baissé,

– la mise en examen par le juge pour diffamation au terme d’une rencontre agitée,

Il a été arrêté à 6h40, il sort à 11h30 du tribunal.

Eolas analyse les interprétations un peu excentriques du code de procédure pénale dans cette affaire. De mon côté, je ne poserais qu’une seule question : est-ce ainsi que l’on considère la liberté de la presse au pays des droits de l’homme ? A la lecture de ce récit, j’ai le désagréable sentiment de voir un mauvais film sur le sort des journalistes dans les pays totalitaires. Et ce qui me navre le plus, c’est que je doute qu’un ministre s’insurge de ces faits, qu’une responsabilité soit recherchée et qu’une sanction soit prise. Ecoeurant.

 

Mise à jour 13:00 : je vous recommande l’article de Rue 89 sur le traitement actuel des journalistes, ici. Par ailleurs, je vous invite à prendre connaissance de ce document. Il s’agit de la liste des actions pénales menées contre Lyon Mag, ces dernières années. Elle est en ligne sur le site du cabinet comptable Fiducial qui est en litige avec le magazine et a trouvé pertinent de montrer qu’il n’était pas le seul à s’irriter contre la publication. Vous observerez que sur 17 affaires entre 2001 et 2007, 8 délits invoqués n’étaient pas constitués. Presque toutes ces affaires sont montées en cassation, ce qui représente évidemment des frais importants de procédure. 

28/11/2008

Toujours plus court !

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 18:49

Je viens tout juste de rendre un article à un quotidien national et je saisis l’occasion pour vous faire partager l’une des pires difficultés du journalisme : faire court tout en étant exact et compréhensible. Quand on nous commande un article, on définit le sujet et le format. Par exemple, la philosophie des Shadocks en 6000 signes. Si vous voulez mesurer ce que cela représente allez dans la fonction outils, sélectionnez statistiques et retenez le nombre de signes espaces compris. C’est notre unité de mesure. Certains raisonnent en mots, d’autres en lignes mais généralement c’est en signes. Pour ceux qui ont la flême, disons que cela représente moins de deux pages word. C’est court.

Court, clair, précis, exact, didactique etc…

Impossible de vous dire le sujet que je traitais, je me démasquerais. Disons que c’était un dossier juridico-économique complexe. Je rends donc mon papier et voici que le rédacteur en chef m’appelle : « Aliocha, en fait on est trop long, il faut réduire ». Comme on est vendredi, le bouclage aura lieu dimanche et sera fait par les journalistes de permanence, mais il faut quand même s’avancer. Me voilà au téléphone, tentant joyeusement de réduire « en live » un article dont j’avais pesé chaque mot et qui était déjà un exercice de haute-voltige en termes de synthèse.  J’ai 10 minutes montre en main pour y parvenir et d’autres choses aussi urgentes à faire par là-dessus. Et comme je suis un peu traumatisée par les commentaires sur les blogs relatifs à la bêtise des journalistes, en particulier dans la matière juridique, j’ai la désagréable impression d’avoir un mini-Eolas assis sur l’épaule droite m’enjoignant d’être précise et une petite Fantômette sur l’épaule gauche me rappelant qu’il faut être exacte. Or, je dois couper 700 signes, soit la moitié du paragraphe. Et hop, reprenez vos compteurs. Et je dis bien 700 signes. Plus court, ce n’est pas possible, il y aurait un vide. Plus long, on déborderait, inenvisageable. C’est 700 signes, ou 680, ou 720 à la rigueur, mais ni plus ni moins. Disons pour que vous compreniez sans que je tombe le masque qu’il me fallait expliquer la rétention de sûreté en 600 signes au lieu de 1300. Vous voyez le problème ? Nous y sommes arrivés le rédacteur en chef et moi, au prix de coupes sévères dans le raisonnement, de précisions enlevées et de mots de liaison arrachés aux forceps. Le résultat est moins intéressant et moins agréable à lire,  nous n’avions pas le choix.  Mais, me direz-vous, je n’avais qu’à être dans les cordes dès le départ ! J’y étais dans les cordes, c’est la maquette qui a décidé de changer le format initial en oubliant de prévenir les journalistes…

Bientôt de la BD ?

Entre nous, ce n’est pas un drame, c’est notre lot quotidien, on assume. Mais quand je lis ici et là qu’on est nuls, qu’on ne comprend rien, j’ai envie d’inviter les critiques dans mon bureau, de leur tendre mon clavier et de leur dire : allez-y les amis, montrez-moi ! C’est un art la synthèse et il se trouve que nous allons devoir le maîtriser de mieux en mieux car les formats d’articles racourcissent. Eh oui, la mode est aux textes aérés et aux illustrations, sous prétexte que les lecteurs n’auraient plus le temps de lire. Allez savoir…Toujours est-il que dans le journal dont je vous parle, les articles ont diminué d’un tiers en 11 ans ! Etonnons-nous ensuite que les lecteurs pensent qu’il n’y a plus rien dans leurs journaux ! Au fait, si vous trouvez qu’ils sont trop courts les articles, soyez gentils, allez le dire aux patrons de presse. J’ai peur qu’à force de compresser les formats, on ne finisse pas sombrer dans la bande-dessinée !

26/11/2008

Un nombril de granit…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 14:49

A propos d’un soi-disant nouvel épisode d’une soi-disant guerre entre les journalistes et les blogueurs…Autrement dit, d’un non-sujet qui pourtant fait couler beaucoup d’encre virtuelle !

Je continue de suivre la polémique initiée par une poignée de blogueurs contre l’ensemble des journalistes. Je ne devrais pas, c’est mauvais pour mes nerfs. Allez savoir pourquoi, la mauvaise foi et les contre-vérités me vrillent le cerveau aussi sûrement qu’une migraine. Hier donc, dans Vendredi, je lis un nouvel épisode de l’affaire. Les journalistes (notamment du Monde) qui passent leur temps à attaquer les blogueurs parce qu’ils volent les lecteurs et la publicité de la presse écrite, voui, c’est l’argument des blogueurs, je n’y peux rien s’il est douteux, auraient néanmoins fait l’apologie d’un blog montrant ainsi qu’ils ne les haïssaient pas tant que cela, ou qu’au moins, ils avaient fini par admettre qu’il y en avait de bons.

Je n’en veux pas à l’auteur, il n’est qu’une sorte de reporter de guerre dans cette affaire, mais puis-je me permettre de lui rappeler qu’ils ont publié aussi, il y a quelques semaines, le portrait pleine page d’Eolas ? Et repris encore avant l’affaire de l’assistante sociale révélée par ce même Eolas ? C’est dire la haine des journalistes du Monde pour les blogueurs…Citer aussi régulièrement un avocat anonyme et même le considérer comme une source fiable alors que pour le public il demeure masqué…L’air de rien c’est une vraie révolution journalistique car nous sommes particulièrement comptables de la fiabilité de nos sources. Au fond voyez-vous, c’est toujours la même histoire, dès qu’on se penche sur un sujet désagréable, ici l’arrivée de la pub sur les blogs, les personnes concernées crient au complot. Je vous résume donc tout cela pour que vous soyez à jour lors de vos dîners en ville :

Quand les journalistes dénoncent le train de vie du Sénat et de l’Assemblée, ce n’est pas pour attirer l’attention sur l’utilisation de l’argent public, non, c’est parce qu’ils détestent les parlementaires.

Quand ils font un reportage sur les suicides en prison, ce n’est pas parce qu’ils jugent inquiétant qu’on y meurt dans les prisons, c’est juste parce qu’ils en ont après l’administration pénitentiaire.

Quand ils critiquent l’action gouvernementale, ce n’est pas parce qu’ils animent le débat public en informant les citoyens et en relativisant les déclarations des politiques, mais parce qu’ils veulent la peau des ministres qui ne cessent de leur faire des misères.

Quand ils sortent une affaire de dysfonctionnement judiciaire, ce n’est pas parce que c’est leur rôle de dénoncer ce qui ne va pas, mais uniquement pour embêter les juges.

Quand ils révèlent les pertes d’une banque en pleine crise financière, ce n’est pas pour renseigner leurs lecteurs sur l’étendue du désastre, c’est juste pour faire du mal aux patrons de ces institutions et les voir pleurer.

Quand ils évoquent des affaires type EADS, c’est pour couler des boites qu’ils n’aiment pas.

Et vous aurez donc compris que lorsqu’ils observent l’arrivée de la publicité sur les blogs et qu’ils en parlent, ce n’est pas parce qu’ils suivent l’évolution du secteur, mais parce qu’ils détestent les blogueurs.

Ah les méchants journalistes !

En fait, je vais vous dire, les journalistes c’est une caste d’affreux individus qui détestent tout le monde, vous ne le saviez pas ? A chaque conférence de rédaction, on se dit : « tiens, on va se faire la peau de qui aujourd’hui ? » D’ailleurs on a une espèce de bave sadique qui nous coule des lèvres de sorte qu’on ne va jamais en réunion sans nos bavoirs, si, si. Et le rédacteur en chef a les yeux injectés de sang tant il est haineux, je vous assure et on a tous dans nos tiroirs de bureaux des marionnettes à l’effigie des gens qu’on n’aime pas, et surtout des blogueurs, qu’on perce avec des épingles. Je vous assure que c’est vrai. Au fond vous voyez, je crois que les blogueurs ont raison, il faut qu’on disparaisse, c’est mieux. 

Le culte du MOI

Il faut qu’on laisse la place à ces amateurs éclairés qui ont tellement l’esprit journalistique, la haine de l’injustice, le goût de faire jaillir la vérité et le sens de l’intérêt collectif et des valeurs démocratiques qu’ils seront bien meilleurs que nous. D’ailleurs, voyez les enquêtes approfondies qu’ils ont tous menées, le nombre de journalistes qu’ils ont interviewés durant des mois pour vous livrer cette magnifique conclusion que nous les détestions. Heuh, là je m’égare, en fait je crois qu’ils s’en sont tenus à des accusations gratuites dictées par de simples sentiments personnels. Bah, tant pis, on leur laisse la place quand même. Au fond, c’est sans doute cela le journalisme de demain. Des gens dont on n’ignore tout, qui ne sont même pas comptables de leur identité puisqu’ils sont masqués, qui pratiquent l’onanisme intellectuel derrière leur écran et considèrent que leur opinion personnelle vaut mieux que toutes les enquêtes de terrain. Qu’aller à la rencontre des gens qui font des choses dans le monde réel ne sert à rien et que tout cela va disparaître au profit du culte du moi, en réseau avec des milliers d’autres « moi ». Et que cette addition des « moi » fera un grand « nous » fluctuant, virtuel et emprunt d’une subjectivité parfaite. Vous voyez, le journalisme c’est la passion d’observer le monde et de le raconter au plus grand nombre. Mais aux yeux de certains, Internet ne va pas tarder à balayer cette vétuste fumisterie qu’est la presse. Place à la passion égocentrique de soi comme prisme obligé du monde, lequel monde ne sera plus lui-même perçu qu’au travers de l’écran d’un ordinateur et de ce que ce MOI sur-dimensionné lui aura demandé d’afficher. D’ailleurs, les outils sont déjà prêts, comme nou sl’explique Narvic dans son billet du jour. Avouez que cette évolution fait rêver non ? Ainsi serons-nous débarrassés de cette fichue réalité qui parfois s’obstine à nous démontrer le contraire de ce que nous pensons et serons nous prêts à vivre un individualisme absolu qui ne s’embarrassera plus de l’autre et encore moins du « nous » réel.

Ci-gît la presse…

Au 19ème siècle, la presse a fait sa révolution en passant de la feuille de chou politique confidentielle à l’information factuelle présentée de manière objective pour intéresser le plus grand nombre de lecteurs. Le journaliste se devait d’être l’oeil du public, il avait pour mission d’aller sur le terrain et de rendre compte des faits.  Il jouait ainsi un rôle rassembleur, parfaitement identifié et reconnu par nombre de penseurs. Nous vivons aujourd’hui encore sur cette idée, mais il faut croire qu’elle est dépassée. Au 21ème siècle, la presse est appelée à faire une autre révolution : disparaître avec ses préoccupations collectives et laisser la place au MOI comme unique clef de lecture du monde.

Y-a-t’il un artiste parmi vous ? Si c’est le cas, j’aimerais lui commander un gigantesque nombril en granit, nous l’installerons quelque part dans le quartier de Paris où le journalisme a vécu ses plus grandes heures, entre la Bourse et le Sentier, et nous y graverons : « Ci-gît la presse et ses rêves collectifs et démocratiques surannés, les blogueurs reconnaissants ».

 

NB : Evidemment quand j’évoque les blogueurs, je songe à la petite poignée d’entre eux qui est entrée en lutte contre les journalistes. Si je ne croyais pas à l’intérêt des blogs, je ne serais pas ici et je n’y passerais pas autant de temps. C’est un univers passionnant, un formidable moyens pour des talents ignorés de se faire connaître (j’en profite pour vous recommander dans ma blogroll tout particulièrement l’humour de pipeautique et l’humanisme de Maître Mo). Simplement, il me semble que c’est un exercice différent du journalisme et que placer ces deux activités en conflit est une aberration pure.

25/11/2008

On ne plaisante pas avec la déontologie

Filed under: Dessins de presse — laplumedaliocha @ 23:40

Ramses nous a signalé il y a quelques jours l’affaire de la photo retouchée par Le Figaro. Vous vous souvenez ? Le journal avait cru bon d’effacer la bague de Rachida Dati parce qu’il trouvait qu’elle se voyait trop. Pauvre ministre qui prend le soin de se parer de bijoux et que des journalistes dépouillent sans considération pour ses efforts ni pour leurs règles d’éthique ! Le problème en effet, c’est qu’en matière de presse, une photo c’est une information, ça ne se retouche pas. En principe. Car l’arrivée de Photoshop a créé bien des tentations…C’est si facile. Enfin, facile, ça dépend pour qui. Ramses avait aussi dégoté un peu plus tôt une autre photo bidouillée. Celle-ci montrait le Président de la République affublé de trois jambes, les siennes plus une de son garde de corps. Eh oui, le retoucheur maladroit  avait pensé à effacer le buste et la tête du personnage qui gâchait la photo, mais pas sa jambe en bas du cliché. Vous me direz, offrir une troisième jambe à un président aussi actif, c’est pas bête comme symbole, l’ennui, c’est que ce n’est pas conforme aux règles du journalisme. Rappelons donc ici qu’on ne touche pas à une photo de presse, on ne la trafique pas, on ne la retourne pas, on ne l’arrange pas non plus. Tout au plus peut-on la recadrer et en améliorer les contrastes, c’est tout. dessin-presse-figaro-web

La loi de 1881 mise à mal par le web ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 09:05

« Les coupures de presse sont celles qui cicatrisent le plus vite » lançait Patrick Devedjian à l’Assemblée il y a quelques années de cela, lors d’un débat sur la prescription en matière de presse, ce qui lui avait valu le prix de l’humour politique. Il faut croire que les blessures infligées par le web se soignent moins vite puisqu’une proposition de loi entend allonger le délai de prescription de 3 mois à un an pour les délits d’injure, de diffamation et de provocation commis via Internet. Voyons cela de plus près.

Actuellement, sont soumis à une prescription de 3 mois à compter de la publication, en vertu de la loi de 1881, les délits suivants :

– l’injure,

– la diffamation,

– l’offense publique envers le président de la République,

– la diffusion de fausses nouvelles, d’informations ou d’images destinées à rester confidentielles,

– les provocations publiques à certaines infractions ou comportements,

– la non-insertion d’une réponse ou d’une publication.

Le champ d’application de cette courte prescription a commencé à être remis en cause il y a quelques années. Ainsi, la loi du 9 mars 2004 portant adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité a allongé de trois mois à un an ce délai en ce qui concerne la provocation à la discrimination ou à la violence à caractère raciste, la contestation des crimes contre l’humanité, l’injure ou la diffamation liées à la race. Par ailleurs, plusieurs infractions de presse sont soumises à la prescription de droit commun (3 ans), par exemple la diffusion d’un message à caractère pornographique susceptible d’être perçu par un mineur.

Pourquoi allonger le délai de prescription sur Internet ?

L’idée n’est pas nouvelle. Halte donc aux interprétations paranoïaques contre un gouvernement qui cultiverait des ambitions liberticides. Là n’est pas le sujet. Le sujet est la spécificité d’Internet, c’est-à-dire son incroyable potentiel de diffusion,  la facilité d’accès par tout un chacun à l’information publiée et la durée de diffusion de l’information potentiellement illimitée. Internet est ainsi bien différent de la presse écrite pour laquelle la prescription de 3 mois a été conçue il y a plus d’un siècle. Consciente de cette difficulté, la jurisprudence a tenté de la résoudre en analysant les délits commis sur Internet comme des infractions continues dont le point de départ de la prescription se situerait non pas à la date de la publication (cas de la presse papier) mais de la cessation de l’infraction. Ce qui permettait de donner plus de temps pour agir aux personnes s’estimant diffamées ou injuriées sur le web. Mais la Cour de cassation est venue remettre de l’ordre en rappelant que, sur Internet comme ailleurs, aux termes de la loi de 1881, l’infraction est constituée lors de la première publication. C’est alors que Robert Badinter et Michel Dreyfus-Schmidt déposèrent en 2004, à l’occasion de l’examen du projet de loi relatif à la criminalité, un amendement destiné à allonger à un an le délai de prescription des délits concernés sur Internet. Puisque la Cour de cassation résistait, il fallait changer la loi ! Les parlementaires estimèrent à l’époque que la réforme était trop importante pour être examinée à la va-vite au détour d’un amendement, ils la rejetèrent. La même année, un autre amendement déposé cette fois sur la loi pour la confiance dans l’économie numérique par René Trégouët donna lieu à un article qui fixa le point de départ du délai de prescription de trois mois à la cessation de la mise en ligne. Il fut adopté, mais le Conseil constitutionnel jugea la mesure disproportionnée et annula l’article. Il faut dire que cette prescription débutant à la fin de l’infraction est en soi discutable car elle aboutit à rendre le délit quasiment imprescriptible. C’est un peu le même problème que pour le célèbre délit d’abus de biens sociaux. Toutefois, le Conseil constitutionnel a souligné au passage qu’il ne voyait pas d’obstacle à ce qu’un traitement différent soit réservé à Internet. C’était la méthode employée qui ne convenait pas. La possibilité restait donc ouverte de concevoir une délai de prescription adapté au web.

La proposition de loi

Voilà comment on en est arrivé à la présente proposition de loi  déposée en juin par un groupe de sénateurs emmenés par Marcel-Pierre Cléach. Le texte prévoit d’allonger le délai de prescription des délits listés plus haut commis via Internet à 1 an, sachant que le point de départ de la prescription est fixé à la date de la première publication. Les sénateurs ont retenu la leçon du Conseil constitutionnel. Rappelons à ce stade que la prescription de droit commun en matière de délits est de 3 ans. Par conséquent, opter pour une prescription d’un an équivaut à réserver à Internet un régime plus favorable que le droit commun, mais moins avantageux que celui prévu par la loi de 1881. En ce sens, la démarche parait équilibrée.

Pourquoi une différence de traitement au bénéfice de la presse ?

Le texte adopté en première lecture au Sénat est rédigé comme suit :

« Le délai de prescription prévu au premier alinéa est porté à un an si les infractions ont été commises par l’intermédiaire d’un service de communication au public en ligne. Ces dispositions ne sont toutefois pas applicables en cas de reproduction du contenu d’un message diffusé par une publication de presse ou par un service de communication audiovisuelle régulièrement déclaré ou autorisé lorsque cette reproduction est mise en ligne sous la responsabilité de leur directeur de publication. »

Le régime proposé est donc le suivant  :

– pour les articles ou documents déjà diffusés par les voies traditionnelles (presse papier, ou télé) et reproduits sur le web par les entreprises concernées :  3 mois

– pour les contenus émanant des mêmes mais diffusés exclusivement sur le web : 1 an

– pour tous les autres contenus diffusés sur le web : 1 an

Et là apparaît à mon sens un vrai sujet de débat. Le raisonnement des sénateurs est en effet le suivant : compte-tenu de la spécificité du mode de diffusion que constitue Internet, il faut allonger la prescription à un an. Toutefois, ils n’entendent pas remettre en cause le délai de trois mois prévu par la loi de 1881 en faveur de la presse « traditionnelle », ils posent donc une exception : les contenus déjà publiés par des voies classiques (et relevant donc de la prescription de trois mois) qui seraient publiés également sur Internet échapperont à la prescription d’un an. C’est logique et il est heureux que les sénateurs aient pris cette option. Dans le cas contraire, la simple reproduction d’un article sur Internet aurait abouti à allonger la durée de la prescription.

Mais sachant que les sites des journaux publient un contenu en partie distinct des supports papier et que, par ailleurs, certains journalistes se sont lancés dans l’aventure du web pur, par exemple Mediapart,  cela signifie que nous allons avoir désormais deux régimes de prescription en matière de presse. Trois mois pour l’information diffusée par les médias traditionnels, un an pour ceux qui se positionneront sur le web. Pourquoi pas ? Il me semble simplement que cela mérite réflexion, or, ce point n’a pas été abordé lors des débats et ne semble même pas avoir été effleuré en commission des lois.  En tout cas le rapport n’en fait pas état. Les sénateurs ignorent-ils que la presse va migrer en partie sur le web ? Ont-ils conscience qu’ils sont sur le point de modifier en profondeur un aspect fondamental de la liberté de la presse ?

21/11/2008

Ces prisons qui tuent

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 09:28

Envoyé Spécial a diffusé hier soir un remarquable reportage sur les suicides en prison. Les journalistes sont allés enquêter sur trois décès survenus cette année.  Avant de vous parler de technique journalistique, un mot pour chacun d’entre eux :

Jeremy Martinez, 19 ans, est mort à la maison d’arrêt de Valence en mars dernier. Il se plaignait depuis longtemps de son co-détenu. Dans une lettre,  il écrit « SVP, faites vite, mettez moi à la 26, je serai bien là-bas ». On a cru au début à un suicide, il semblerait qu’il ait été assassiné. 

– Julien Kazzhar, 16 ans, s’est suicidé dans la nouvelle prison modèle pour mineurs de Lyon. Il avait fait plusieurs tentatives. On ne l’avait pas pris au sérieux.

– Lucilia Semedo, 28 ans, est décédée à la prison pour femmes de Fresnes. Elle souffrait d’une grave maladie, elle s’était plainte dans la nuit de maux de tête. Quand on s’est occupée d’elle en fin de matinée, il était trop tard. « Elle était trop gentille raconte une de ses co-détenues, moi quand j’avais un problème je prenais tellement la tête au gardiens qu’il étaient obligés de céder, mais elle, elle ne disait jamais rien ».

Voici le dernier rapport en date sur nos merveilleuses prisons françaises, il émane du Conseil de l’Europe et a été rendu public hier. 

Droit de censure

Passons au journalisme. Le reportage a montré les familles de victimes, raconté ces trois vies brisées, interrogé des experts et des représentants de l’administration pénitentiaire mais les journalistes n’ont pas pu entrer dans les établissements. En effet, le principe dans l’émission Envoyé Spécial, c’est que les reportages ne sont jamais présentés aux personnes concernées avant diffusion. Or, que s’est-il passé en l’espèce ? L’administration pénitentiaire était d’accord pour laisser les journalistes filmer à condition qu’ils lui transmettent l’émission 5 jours avant sa diffusion. Une telle exigence est parfaitement inadmissible et montre bien les atteintes à la liberté de la presse. D’ailleurs, la journaliste venue expliquer son travail à l’issue du reportage a expliqué parfaitement la situation. Je cite de mémoire : « l’administration voulait que nous montrions ses efforts, nous sommes conscients qu’elle en fait, mais ce n’était pas l’objet du reportage, nous voulions dénoncer ce qui n’allait pas ». Elle a aussi expliqué que, selon la Chancellerie, les suicides en prison baisseraient davantage s’ils n’étaient pas médiatisés. J’ai une tendresse particulière pour cet argument. Il signifie : journalistes, mêlez-vous de vos affaires, vous croyez bien faire en dénonçant l’état des prisons, en réalité vous incitez certains à mettre fin à leurs jours. L’argument est ignoble mais il n’est jamais qu’une déclinaison de ce que nous connaissons bien dans la presse. Dès qu’on sort une information qui dérange on nous rend coupables des éventuelles conséquences de la publicité de l’événement. C’est oublier un peu vite que le public a le droit de savoir et que si ça met dans l’embarras ceux qui ont mal fait, c’est leur problème, pas le nôtre, il fallait y penser avant.

Où l’on reparle des Infiltrés

Entre nous, voilà pourquoi je suis favorable à l’émission Les infiltrés. Précisément parce que des réactions comme celles de l’administration pénitentiaire dans cette affaire montrent qu’on ne nous laisse plus faire notre métier. Nous voulons faire du journalisme, on nous oppose une information officielle,  on prétend nous expliquer ce qu’on doit dire, choisir ce que nous pouvons montrer, censurer au besoin ce qui ne doit pas être vu. Au passage, vous observerez le respect dont cela témoigne dans une démocratie vis à vis des citoyens. Et c’est ainsi toute la journée, pour les sujets les plus graves comme les plus légers, dans la presse écrite comme ailleurs. Si on cède, on glisse du journalisme à la communication. Les journalistes d’Envoyé spécial n’ont pas cédé et ils ont fait un sacré bon travail.

Nous sommes tous des criminels en puissance !

Pour le reste, c’est le genre d’émission qui fait monter la rage au coeur. Imaginez vous coincé dans 9m2 avec quelqu’un qui vous fait peur, qui vous vole vos affaires, qui ne dort pas la nuit et peut avoir à n’importe quel instant l’idée folle de vous assassiner ; imaginez vous encore à 16 ans, coincé entre 4 murs, multipliant les tentatives de suicide sans que personne ne vous prenne au sérieux ; imaginez-vous enfin malade en pleine nuit, appelant à l’aide dans le vide…Ces jeunes gens étaient condamnés à une peine d’emprisonnement, pas à la peine capitale. J’étais hier soir avec un avocat, un célèbre avocat issu d’une longue lignée de juriste et parfaitement indigné par l’Etat actuel de notre démocratie. Il me confiait au sujet des prisons « je crois profondément en l’homme, on n’a pas le droit de dire de quelqu’un qu’il est irrécupérable sans faire quoique ce soit justement pour le récupérer » et sur la rétention de sûreté, il s’insurgeait « et pourquoi ne pas nous placer tous en rétention de sûreté, au fond nous sommes tous des criminels en puissance ».

20/11/2008

Déontologie journalistique, on avance enfin…un peu !

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 11:11

Vous vous souvenez que nous avons discuté de la déontologie journalistique à plusieurs reprises ces derniers temps et notamment le 11 novembre à l’occasion d’un billet intitulé « Debout la presse ». En réponse à un commentaire de Zythom (com 16) sur la manière dont nous pourrions renforcer nos règles éthiques, j’avais spontanément évoqué deux pistes :

– annexer une charte de déontologie rénovée au contrat de travail de chaque journaliste;

– conférer de nouveaux pouvoirs à la commission d’attribution de la carte professionnelle de journaliste et notamment celui de sanctionner les dérapages.

Or, en consultant le site des Etats généraux de la presse ce matin, je me suis aperçue que la réunion qui s’était tenue le 12 novembre sur la déontologie avait conclu exactement dans le même sens. Je ne connais aucun des membres participant à ces réunions, il s’agit donc d’une pure coïncidence. Ce d’autant plus que je n’ai commencé à réfléchir sérieusement à ces questions qu’en ouvrant ce blog. Non pas que jusque là la déontologie m’ait échappée, mais je la vivais en pratique et ne songeais pas à la théoriser à l’échelon de ma profession.  C’est en débattant avec vous sur ce blog, en répondant à vos questions, en lisant attentivement vos remarques que j’ai approfondi mes réflexions.  Comme vous voyez, ça marche ! En d’autre termes, nous avons abouti en débattant sous ce billet aux mêmes conclusions que les spécialistes qui ont planché le lendemain sur le même thème. Voilà qui illustre au passage l’extraordinaire richesse d’une discussion calme permettant de confronter les connaissances et opinions de chacun pour avancer dans la compréhension du sujet que l’on aborde !

Pour en revenir aux propositions issues des Etats généraux, il me semble qu’elles sont pertinentes et vont dans le sens de l’histoire.  L’éthique prend en effet une part de plus en plus importante dans les activités économiques, même si elle reste bien insuffisante. C’est pourquoi je crois que le journalisme ne saurait échapper à un renforcement de ses règles déontologiques.  A fortiori si l’on considère qu’il remplit une mission démocratique d’un intérêt majeur et qu’il est, dans le même temps, de plus en plus soumis à la pression d’intérêts en opposition frontale avec sa valeur la plus fondamentale, l’indépendance, par le fait de la publicité, de la communication, de la structuration de son capital et de ses difficultés économiques. Il n’y a qu’une chose que je regrette, c’est que les conclusions provisoires du groupe de travail n’aient pas permis d’arrêter des positions fermes sur ce sujet. Il est vrai que nous n’en sommes qu’au début des travaux. Cela étant, j’espère sincèrement que nous allons adopter ces préconisations et les mettre en oeuvre. C’est vital pour notre avenir. Et puisque nos agitations d’idées ici sont fructueuses, poursuivons donc notre discussion !

J’en profite pour faire une précision. Oui les Etats généraux de la presse sont organisés à l’initiative du Président de la république et oui cela peut à juste titre choquer une partie de la profession. Mais par pitié, ne ratons pas, sur le point précis de la déontologie, l’occasion d’avancer car c’est grâce à elle que nous seront mieux armés pour résister à toutes les pressions, y compris à celles du politique.

19/11/2008

Pitié pour les femmes…

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 17:27

En surfant sur le web, un sandwich coincé entre les dents et le regard braqué sur l’horloge de mon ordinateur pour cause d’urgence sur le feu, je suis tombée par hasard sur une photo de Ségolène Royal. Rassurez-vous, Je ne vous parlerai pas de l’actualité chaude du PS, je ne suis pas journaliste politique et n’ai rien à vous offrir en termes d’analyse sur le sujet. En revanche, j’ai envie de lui dire à elle et à d’autres d’ailleurs : et si on arrêtait les cucuteries ? J’ignore si le mot existe, peu importe, je n’en vois pas de mieux approprié pour désigner les petites robes, les volants, les jupettes, les sourires de première communiante ou de vamp, c’est selon,  l’abus du registre émotionnel, le discours politique qui n’en est presque plus un tant il est pollué par l’obsession de jouer de la séduction féminine. Allons, Mesdames, je vous en prie, pitié pour les femmes que vous représentez. Cela vaut pour Ségolène Royal comme pour Rachida Dati. Il y en a sans doute d’autres mais celles-ci sont les plus emblématiques. Pourriez-vous,  s’il vous plait, faire plus de politique et moins de minauderies ? C’est la journaliste qui vous le demande autant que la citoyenne. Je ne doute pas de votre valeur, mais je crains que vous ne la gâchiez par une féminisation excessive,  non ? Bien sûr, nous avons compris que vous faisiez cela pour plaire aux médias et, à travers eux, aux français. Ah ! La communication. Elle en crée du désordre celle-là avec ses idées excentriques sur ce qu’attend le public. Et si, justement, ils en avaient assez les journalistes de tout cela ? S’ils rêvaient de vrais discours, d’idées, de perspectives, de déclarations politiques fortes, d’orientations, de visions à long terme ?  Voilà qui à mon avis ferait du bien aux médias, à la démocratie et aux français. Et sûrement aussi à la place des femmes dans la société. Nous avons déjà tant de mal à affirmer notre crédibilité dans un monde encore très masculin, je ne suis pas sûre que la stratégie du froufrou soit la bonne, ni pour vous, ni pour nous  !

18/11/2008

Mariage annulé : la presse a fait son travail

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 10:15

Impossible d’échapper à la nouvelle ! La Cour d’appel de Douai a finalement décidé hier que l’annulation du mariage de la vierge qui ne l’était pas devait être annulée. Résultat, les époux sont donc bien mariés. Rassurez-vous, il ne s’agit pas ici de crier victoire et de savourer au passage la provisoire défaite de la thèse défendue par Eolas. C’est même tout le contraire, je continue de penser qu’il a raison et que sa prise de position au milieu du tourbillon polémique était juste, courageuse et nécessaire. Rappelez-vous qu’à l’époque il était l’un des seuls à s’élever contre l’interprétation dominante de l’affaire et l’indignation qu’elle suscitait. Ce n’est pas rien d’oser avoir raison tout seul.

En revanche, le désaveu de la Cour d’appel montre une chose que je connais bien : la difficulté du traitement de l’information juridique pour un journaliste. Celle-ci est complexe, subtile, par nature sujette à débat, car il n’y a à mon sens jamais de vérité juridique ou judiciaire absolue. La solution retenue résulte le plus souvent de la capacité de celui qui soutient une thèse à la défendre et à emporter la conviction. Je gage que beaucoup de juristes pourraient contester mes propos et m’accuser d’avoir une conception bien américaine de la justice. Vergès a écrit un livre intitulé « la justice est un jeu ». C’est ce que je crois. D’ailleurs, le philosophe belge Chaïm Perelman a développé d’intéressantes théories sur le fait que la logique juridique ne cherche pas la vérité. Il la nomme dialogique et explique que c’est une logique du dialogue destinée à convaincre, à déboucher sur un compromis. Extrait  :

« le raisonnement judiciaire vise à dégager et à

justifier la solution autorisée d’une controverse, dans laquelle des argumentations en sens divers,

menées conformément à des procédures imposées, cherchent à faire valoir, dans des situations

variées, une valeur ou un compromis entre valeurs, qui puisse être accepté dans un milieu et à un

moment donnés ».

(Ce passage est une citation de Perelman extraite de l’article de Marie-Anne frison-Roche, professeur de droit, en lien sous le nom du philosophe)

Vous voyez, dans cette histoire, nous sommes au moins trois à défendre la même position. Par conséquent, je n’aime pas quand on accuse un journaliste d’être un imbécile simplement parce qu’il a retenu ou compris une seule position, quand une autre était défendable. Il me semble que l’affaire de la « virginité nullité » l’illustre ici magistralement.

Quand la presse nourrit le débat public

Celle-ci présente un autre intérêt : celui de montrer l’utilité de la presse.  En sortant cette affaire, les journalistes ont porté le débat sur la place publique, forcé les juristes à s’expliquer, renseigné un grand nombre de citoyens sur l’existence d’une procédure d’annulation de mariage, sur la différence avec le divorce, soulevé des questions de société liées à la laïcité, aux religions, à l’engagement que représente le mariage, aux qualités que l’on peut exiger de l’autre, à la valeur du consentement etc. A mon sens, la presse était ici au coeur de son rôle dans une démocratie, en tout cas du rôle que lui assigne la plupart des philosophes, de Kant à Foucault. 

Et elle a eu un troisième mérite cette affaire. Celui de montrer que dans un débat public qui fait émerger une opinion majoritaire, les nouveaux modes de communication, ici un blog, pouvaient permettre à la voix isolée d’un expert de se faire entendre et d’enrichir le débat public. Je pense à celle d’Eolas bien sûr. Une voix qui a été entendue et relayée par la presse, n’en déplaise à mes amis blogueurs. Si les journalistes voulaient vraiment la mort des blogs, ils ne mettraient pas en valeur l’expertise et le talent des meilleurs d’entre vous, n’est-ce pas ? C’est donc ici que s’effondre la théorie du complot. Fermons la parenthèse. Eolas a-t-il été plus intelligent que la presse, les associations et les politiques qui se sont indignés de la décision ? Du tout. Il a été plus expert, et entre nous c’est rassurant, de voir qu’un avocat en sait plus sur le droit que des non-juristes, vous ne trouvez pas ? Et même que nombre de juristes, mais ça, c’est une autre histoire ! Je ne songe pas à la cour d’appel bien sûr, mais à tous ceux qui n’ont pas su à l’époque modérer l’indignation générale en soulignant ce que la décision avait de classique et surtout de strictement relatif aux parties. 

Au fond, le grand problème dans notre pays, c’est qu’on ne sait absolument pas débattre. Le contradicteur est immédiatement taxé d’être un imbécile et la discussion tourne au pugilat si elle n’a pas tout simplement tourné court. C’est dommage. Nous manquons ainsi bien des occasion d’évoluer ensemble. En attendant, c’est aussi ce qui explique la rage contre les journalistes quand ils lancent des sujets de débats public en délivrant une information et que ceux-ci virent à la polémique stérile. La presse devient alors le bouc-émissaire et on lui reprocherait presque d’avoir dérangé notre bienheureuse tranquillité. Et si nous apprenions à discuter pacifiquement pour tenter de comprendre et d’avancer, au lieu de nous en tenir à vouloir écraser l’adversaire ? Je dis « nous » à dessein car mes coups de gueule montrent bien que je ne suis pas plus sage que les autres !

17/11/2008

Halte à la paranoïa bloguesque !

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:23

Une poignée de blogueurs un peu agités s’est émue récemment de deux articles publiés respectivement dans Le Monde et dans CB News sur l’arrivée de la pub sur les blogs. Nous en avons déjà parlé ici. Et ces blogueurs de prétendre qu’il s’agit d’un complot des journalistes pour étouffer un nouveau journalisme naissant qui viendrait les concurrencer ou mieux les remplacer à terme. Les arguments sont ceux, classiques, émis depuis toujours contre la presse, corporatisme, paresse, manque d’indépendance, incompétence etc…Nous savons cela par coeur. Contrairement aux autres métiers, le nôtre est sous observation continuelle du public, par conséquent les erreurs se voient davantage. En outre, nous dérangeons souvent, ce qui explique les attaques. Mais utilisés par quelques blogueurs un peu nerveux, ces critiques prennent un tout autre sens. Leur grande idée en effet est de prétendre remplacer les journalistes en s’appuyant sur le fait que notre profession serait moribonde et qu’ils seraient l’avenir de l’information. Pourquoi ? Parce qu’ils sont sur le web et qu’ils se trouvent bien plus intelligents que les journalistes. Du coup, on parle en ce moment d’une guerre des journalistes contre les blogueurs et l’on compte les soi-disants coups. Si vous n’avez pas suivi la dernière bataille en date, le journaliste du Monde s’est pris une volée de bois vert au motif qu’il aurait commis deux fautes non démontrées d’ailleurs, d’abord ne pas citer l’un des blogueurs français les plus en vue, ensuite donner une information erronée sur Deedee. Et les blogueurs de lui infliger une jolie fessée publique pour lui montrer combien ils sont plus précis et connaissent mieux le sujet que lui (sous-entendu à quel point ils feraient de bien meilleurs journalistes). J’aurais laissé courir ce débat inepte, si ladite guerre ne prenait une dimension un peu ridicule nécessitant quelques mises au point. Car tout ceci est un contresens magistral. Le deuxième article en lien propose une  analyse hautement sophistiquée de la consommation de l’information, elle est intéressante, mais  l’idée d’une guerre est en revanche absurde et frôle même la désinformation. Je m’explique.

Le profession de journaliste est-elle ouverte ou fermée ?

Incontestablement, c’est la profession la plus ouverte que je connaisse. L’une des rares dont l’accès n’est subordonné à aucune condition de diplôme. Oui, vous avez bien lu, il ne faut justifier d’aucun diplôme pour devenir journaliste. Mais il y a des écoles de presse, me direz-vous. En effet, toutefois aucune réglementation n’impose de passer par ces écoles pour devenir journaliste. C’est à chacun de choisir la formation dont il espère qu’elle lui donnera le plus de chances de réussite. Preuve en est que je suis journaliste sans être passée par une école, comme beaucoup de mes confrères, en particulier dans la presse économique où l’on apprécie les profils spécialisés. Cela étant, il est vrai que le métier fait encore rêver, du coup, il y a beaucoup de prétendants. C’est pourquoi en pratique, les journalistes sont recrutés à bac +5 aujourd’hui.  Mais alors comment obtient-on la carte de presse me direz-vous ? La réponse est ici. Il faut justifier du fait que l’on exerce un travail journalistique dans une entreprise de presse et que l’on en tire l’essentiel de ses ressources. C’est tout. Voilà qui me fait dire que face à des métiers comme avocat, médecin, notaire et même chauffeur de taxi, la profession de journaliste est très loin d’être corporatiste. Il n’y a pas non plus de numerus clausus ni de quelconque verrou à l’entrée. Il suffit de convaincre un journal que vous avez les qualités nécessaires et de vous faire embaucher. C’est ce qui fait la richesse de notre métier, on y croise tous les parcours et tous les profils. Si mes amis blogueurs veulent devenir journalistes, ils savent comment faire désormais. Inutile de jouer à la guerre.

Pourquoi un blogueur n’est-il pas un journaliste ?

Je vous ai donné la raison un peu plus haut : parce qu’il n’exerce pas d’activité journalistique rémunérée pour le compte d’un éditeur de presse. Tout simplement. Alors on peut s’en plaindre, avancer des arguments pour que cela change, pourquoi pas ? Mais accuser les journalistes de corporatisme, avancer qu’ils se défendraient contre la soi-disant concurrence des blogueurs est aberrant.  Par ailleurs, et sur le fond, il me semble important de rappeler que si le web a permis à tout un chacun de publier son journal intime ou ses pensées profondes sur l’actualité, cela ne fait pas des auteurs des journalistes. Il faut revenir aux réalités. Le journalisme est un métier qui s’apprend, qui suppose des devoirs et des responsabilités.  Il consiste avant tout à aller chercher l’information et non pas à se contenter de la commenter.  Il suppose aussi d’en tirer sa subsistance à titre principal. Cela s’appelle un métier. Et cela fait toute la différence avec les écrits parfois fort intéressants de certains blogueurs. Prenons l’exemple d’Eolas. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il commente l’actualité juridique et judiciaire de manière tout à fait passionnante. Cela en fait-il un journaliste ? Non. Eolas est avocat et, comme tel, il apporte son éclairage d’expert sur l’actualité. Ce qu’il fait n’est en rien différent de ce que font ses confrères lorsqu’ils sont appelés à écrire dans la presse pour donner leur avis sur un fait d’actualité. En, d’autres termes, même le travail d’un des meilleurs blogueur n’est pas du journalisme. On peut appliquer le même raisonnement à Philippe Bilger, Autheuil etc….Tous ont un métier et partagent leur expertise professionnelle avec leurs lecteurs. Je ne vois donc pas en quoi les journalistes devraient les redouter. En tout cas, je ne me sens pas concurrencée en tant que journaliste juridique par ces éminents blogueurs. Car c’est moi et mes confères qui leur donnons la matière nécessaire pour écrire leurs articles. Chacun fait son métier. Le journaliste va chercher l’information, l’expert lui donne toute sa profondeur. C’est tout. Et le web ne change rien à la nature des exercices, il ne fait que faciliter la diffusion des avis d’experts auprès du public. 

Non les journalistes n’ont pas peur des blogueurs !

Pour autant, les blogueurs continuent de crier au complot journalistique. D’abord, je l’ai dit et je l’affirme, les journalistes n’ont absolument pas peur des blogueurs. Au risque de froisser certains d’entre eux, je suppose que lorsqu’ils changent une ampoule ils ne se prennent pas pour des électriciens, pas plus qu’ils ne revendiquent le titre de vétérinaire quand ils achètent un collier anti-puces à leur chat. Dès lors au nom de quoi se prétenderaient-ils journalistes quand ils commentent l’actualité sur leur blog à la fin de leur journée de travail ? Allons, soyons sérieux 5 minutes. Le plus souvent, ils s’expriment sur des informations qui leur ont été données par des journalistes. Il faut croire que la reconnaissance ne les étouffe pas plus que la bonne foi intellectuelle. Et si certains, dans le domaine high tech ou celui de la mode sont en contact direct avec les entreprises, j’aimerais bien savoir ce qui garantit la qualité de l’information qu’ils délivrent. Surtout dans des domaines aussi « commerciaux ». Mais, répondent-ils, cette presse n’est pas indépendante, nous avons le droit de partager le gâteau publicitaire avec vous et de demander aussi des cadeaux pour écrire des articles de complaisance. Jolie mentalité et belle préfiguration du nouveau monde de l’information sur le web ! Au surplus si ce genre de presse de consommation venait à disparaître, je n’aurais pas le sentiment que la démocratie serait en danger. De là à en déduire, comme certains le font, que ça ne fait que préfigurer une bascule totale de l’information vers un modèle où tout un chacun deviendrait journaliste, il y a un pas que je n’entends pas franchir.

De vraies interrogations sur le web

Reste une autre crainte, celle des journalistes vis à vis du web. Celle-ci est réelle car nous sommes en pleine révolution et que personne n’a encore trouvé de vrai projet économiquement viable permettant de faire du journalisme sur le web. Notamment en raison, je suppose, du culte que voue Internet à la gratuité. Je suis comme tout le monde, lorsque je cherche une information et que je tombe sur un accès payant, je m’agace et je zappe. Mais si j’y réfléchis un peu, je me pose cette question : au nom de quoi dans notre pays réclamerait-on la gratuité des prestations intellectuelles ? Personne ne refuserait de payer le maçon qui répare le mur de sa maison, alors pourquoi exiger qu’un travail journalistique soit gratuit ? Tant mieux si on y arrive grâce à la pub, mais entre nous, c’est une vraie question non ?   Il y a donc des raisons de s’inquiéter, mais aucune de discriminer le web. Bien au contraire. Tous les patrons de presse qui réfléchissent actuellement au web savent qu’ils doivent y être, l’observent avec intérêt, travaillent sur des modèles, mais n’ont pas la stupidité d’en nier l’existence ou de la maudire. Quant aux journalistes, je ne vois pas en quoi ils devraient haïr le web, tout ceci relève du fantasme pur.  Je gage que si tous ces blogueurs qui tirent leur subsistance d’autre chose que de leurs blogs voyaient leur métier s’interroger sur son avenir, ils s’inquiéteraient eux aussi et je trouve leur rage anti-journaliste et leurs rêves de nous voir disparaître profondément douteux.

Montrez-nous donc la voie…on vous regarde !

Cela étant, puisqu’ils prétendent que le web est l’avenir et qu’ils en sont les spécialistes, puisqu’ils briguent le statut des journaliste, pourquoi ne créent-ils pas d’entreprise de presse sur le web ? Qu’ils nous montrent l’exemple, qu’ils conçoivent un projet, qu’ils y mettent de l’argent, qu’ils le lancent, qu’ils prennent le risque de tenter d’en vivre et qu’ils nous montrent à nous les journalistes dépassés de la presse papier, comment on vit de l’information sur le web. Non ? Ils ne savent pas ? Le modèle qu’ils proposent s’en tient à des commentaires éclairés et amateurs sur un blog gratuit dont ils s’occupent quand ils en ont le temps. C’est cela le magnifique modèle destiné à remplacer la presse papier ?   Des gens dont on ne sait rien, la plupart du temps anonymes et qui proposent leur lecture personnelle de l’actualité ? Moi j’y vois un complément nouveau et bienvenu de la presse, pas  du journalisme, loin de là. Ce n’est parce que Internet multiplie les sources d’information en provenance d’amateurs que cela fait disparaître la nécessité d’avoir des professionnels de l’information. Je gage même que nous allons découvrir très vite que cela ne fait que la renforcer. Ce d’autant plus, et ça les agace nos amis blogueurs, que la pub fait son entrée chez eux. C’est une amorce de rentabilité mais aussi d’intoxication dès lors que certains  estiment ne rien devoir à leurs lecteurs et certainement pas l’indépendance de leur point de vue.

Qu’ils continuent donc à jouer les amateurs éclairés, ils ne nous empêchent pas de dormir, croyez-moi. Par contre, je vais leur donner gratuitement un conseil de journaliste : vous trouvez que notre indépendance est sujette à caution ? Vous me faites sourire. Tâchez de vous doter d’une charte de déontologie avant que la pub ne vous dévore entièrement. Et en attendant, cessez de nous attaquer, vous vous battez tout seuls, nous avons autre chose à faire que de jouer à la guerre avec des blogueurs. Si vous étiez sincères, si l’information était en effet votre passion comme c’est la nôtre, vous réfléchiriez avec nous et non pas contre nous. Et vous commenceriez par vous interroger sur l’irruption de la pub dans votre univers au lieu de taper sur les journalistes qui en parlent et de crier au complot.

Page suivante »

Créez un site Web ou un blog gratuitement sur WordPress.com.