La Plume d'Aliocha

30/10/2008

A propos d’une non-affaire

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 11:21

Certains lecteurs n’ont retenu qu’une chose du billet précédent, que je plaidais pour le droit de la presse à l’incompétence. Rien n’est moins vrai. Mais il faut avouer que j’ai parlé de la forme en omettant d’argumenter sur le fond. J’aurais aimé passer à autre chose car cette querelle, quoique nécessaire, n’en est pas moins lourde à porter. Il n’empêche, je vous dois une explication technique sur les raisons de cette divergence fondamentale de vues entre l’avocat et la journaliste.  L’affaire de l’homme qui quitte son procès avant sa condamnation à 10 ans de prison pour viol en réunion ne méritait en rien de mettre la presse en accusation. Nous avons ici un concentré classique de toutes les raisons qui mènent à détester les journalistes, le tout présenté avec un admirable sens de l’argumentation. Normal, un bon avocat doit être en mesure de soutenir avec la même aisance une chose et son contraire. Je le sais, je l’ai fait durant trois ans. Le jeu est amusant, mais il est dangereux car il finit parfois par brouiller les lignes entre le vrai et le faux, le juste et l’injuste, l’important et l’accessoire. Voici donc ma réponse au fond, sous la forme d’une foire aux objections. 

Les journalistes, fidèles à leur réputation de charognards, traquent systématiquement les erreurs judiciaires.

Faux. En réalité, les journalistes s’intéressent depuis toujours à la justice et pas seulement dans les moments où elle va mal. Ce n’est pas à des juristes que j’apprendrais ce que la justice peut avoir de passionnant, ce qu’elle nous enseigne sur l’homme et sur la société. Il ne faut pas s’étonner qu’elle interpelle ceux qui font profession d’observer le monde.  S’agissant des erreurs et dysfonctionnements, il se trouve que c’est l’un des rôles de la presse que de les révéler au public. Ce qui explique en grande partie l’irritation qu’elle suscite. Personne n’aime les messagers de mauvaises nouvelles, encore moins ceux qui sont directement concernés. Ce point est capital car il explique en grande partie la colère suscitée par l’affaire qui nous occupe. Dans un contexte de révolte judiciaire, une première affaire d’erreur de plume aboutissant à la remise en liberté d’un homme accusé de viol est suivie par une deuxième affaire cette fois de fuite en plein procès. La loi des séries sans doute, mais on attendait les journalistes au tournant. Si la première faute était incontestable, la deuxième ne devait pas passer. Et pour sauver la justice, on discrédite les journalistes sur le mode : ce n’est pas un problème de justice, c’est une incompétence de journaliste. On est habitués, tous ceux qu’on dérange nous traitent d’imbéciles. N’empêche, il y a des limites.

Ce n’était pas le moment d’en parler, les journalistes l’ont fait exprès, ils ont été manipulés par le pouvoir pour contrer la révolte des juges.

Je ne crois pas un instant à la thèse de la manipulation. Il y a beaucoup de risques qui pèsent sur l’indépendance de la presse, mais ils se traduisent en pratique par une censure, rarement, voire jamais par un article téléguidé. Quant à imaginer que la Chancellerie ait pu attirer l’attention d’un journaliste sur le sujet, avouons que ce serait un jeu dangereux. J’ignore qui a alerté la presse dans cette affaire. Il y avait peut-être un journaliste à l’audience, à moins que ce ne soit l’un des avocats de la partie civile. Un article évoque une source policière. En tout cas je suis persuadée qu’elle est sortie le plus naturellement du monde. Sur la question de l’opportunité de révéler une information, c’est malheureusement une difficulté récurrente pour la presse et qui se pose souvent dans des circonstances autrement plus graves que celle-ci. Attaquer un homme politique c’est mettre en péril la raison d’Etat, révéler un scandale dans une société cotée, c’est menacer son cours de bourse, ramener des photos de talibans, c’est faire mal aux familles des soldats tués en Afghanistan. Pourtant, il faut toujours sortir un article, même s’il dérange, surtout s’il dérange, ça veut souvent dire qu’il est essentiel. Car si un journaliste vient à prendre en considération d’autres intérêts que l’information, fut-ce pour les raisons les plus louables, il entre dans un processus de manipulation. Or, nous savons tous que la vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain, que ce que l’on croit juste à un moment donné pourrait bien ne plus l’être ensuite. 

La presse s’est intéressée à une non-affaire.

Nous voici au coeur du sujet. Vu par un juriste, peut-être. Mais il se trouve que le journaliste est en dehors du système et qu’il l’observe. Le problème, hélas classique en matière de presse, c’est que chaque spécialiste a tendance, même inconsciemment, à se sentir détenteur exclusif de son domaine de prédilection. De fait, l’expert vit particulièrement mal qu’un non professionnel ose entrer dans sa sphère et prend comme une offense la moindre approximation. Si l’on ajoute à cela qu’un journaliste est tenu professionnellement, je dis bien tenu, de vulgariser, le conflit devient inévitable. C’est une autre raison pour laquelle les journalistes sont critiqués. Tout le monde ne supporte pas la vulgarisation. Les juristes y sont particulièrement allergiques. Objectivement, on ne peut pas dire ici qu’il s’agisse d’une non-affaire. Mais alors pas du tout.

Peut-être, mais ce n’est pas un dysfonctionnement de la justice.

Voilà une objection intéressante.  Il n’y a pas eu de dysfonctionnement mais la stricte application de la loi, donc il n’y a pas de problème et pas de sujet d’article.  Nous touchons ici à un malentendu que je qualifierais de culturel entre le juriste et le journaliste. Pour le juriste, dès lors qu’il y a application correcte de la loi, la situation envisagée est irréprochable. Le journaliste, lui, pense par définition, par nature, par réflexe professionnel qu’aucun système n’est irréprochable. C’est comme ça, et je ne crois pas que ce soit plus condamnable que la position inverse. Notre métier nous impose cet esprit critique, cette distanciation, cette capacité à douter. Donc le journaliste, en voyant qu’un homme quitte son procès juste avant d’entendre sa condamnation, s’interroge sur le système judiciaire. Est-ce une si terrible offense ? Est-ce réellement une faute impardonnable ? Est-ce, comme on a tenté de le faire croire, la preuve d’une ignorance crasse ? Non, c’est un réflexe professionnel. Un réflexe qui nous rend particulièrement détestables aux yeux de ceux qui ont le sentiment que le système qu’ils défendent se porte mal. Et l’on nous dit : « en vertu de la loi du 15 juin 2000, on n’oblige plus celui qui comparait libre à se constituer prisonnier,  il est libre de partir, par conséquent il n’y a pas eu dysfonctionnement ». Certes, celui qui n’est pas en détention provisoire comparait libre. Et justement cet homme a été en détention provisoire avant d’être libéré sur décision de la chambre de l’instruction. Et c’est bien cela qui dérange, c’est cela qu’on ne veut pas entendre. Loin de moi l’idée d’accuser les juges de laxisme. Loin de moi l’idée de dire quand l’accident se produit « allons, c’était évident qu’il fallait le maintenir en détention, la preuve ». Pour autant, les faits sont têtus, s’il n’y a pas eu faute, si on ne peut pas demander aux juges d’êtres des voyants extra-lucides, si on ne peut tout à la fois les taxer de laxisme et les accuser de sévérité excessive,  il y a bien eu un problème. C’est ennuyeux, mais c’est ainsi. S’il avait été en détention provisoire, il n’aurait pas comparu libre et n’aurait pas pu partir. Outreau nous empêchera à jamais de plaider pour la détention provisoire systématique. Oui la liberté doit être le principe et oui cela comporte des risques et oui aussi il vaut mieux un coupable dehors qu’un innocent en prison. Mais pourquoi refuser de dire les choses simplement ? Pourquoi traiter les journalistes d’imbéciles parce qu’ils se penchent sur l’affaire et aller jusqu’à dire que c’est une non-affaire ? Par ailleurs, je découvre dans une interview du procureur général de la Cour d’appel de Montpellier, ici, que c’est le troisième cas de ce type dans cette juridiction depuis l’entrée en application de la loi. Tiens, ça pose peut-être question, ça, non ? Pourquoi nier que cela puisse faire l’objet d’un débat ? Parce que, me répondra-t-on, on va jouer sur les peurs, risquer un durcissement de la réglementation. C’est possible, mais alors il faut museler les journalistes parce que notre démocratie est trop immature pour discuter intelligemment d’un sujet ? Je crains malheureusement que nous en soyons là.

Les journalistes ont mal présenté la situation et utilisé un vocabulaire approximatif.

Ah bon ? Ils ont écrit en effet qu’un violeur s’était enfui lors de son procès. Et le juriste méticuleux intervient pour préciser de manière fort légitime que l’homme comparaissait libre et qu’il était par ailleurs encore présumé innocent lorsqu’il est parti. Parfait, la précision est très intéressante. Le résultat de tout ceci n’est-il pas qu’un homme condamné pour viol est dans la nature ? La conclusion judiciaire n’est-elle pas le lancement d’un mandat d’arrêt européen pour le retrouver, ce qui montre que la justice elle-même trouve qu’il y a un problème ? Où est donc l’erreur impardonnable des journalistes, quelle mauvaise idée ont-ils mis dans la tête du public ? Quelle abominable faute ont-ils commise ? Je regrette, mais je n’en vois pas. La situation lorsqu’ils l’ont décrite était bien qu’un homme condamné pour viol était dehors au lieu d’être en prison ainsi que l’avait décidé la Cour. Il était libre et innocent quand il est parti ? En langage humain cela s’appelle néanmoins s’enfuir. Je conçois la nécessité de la précision technique, je n’aime pas qu’elle débouche sur la négation de la réalité.


Au fond, ce qui dérange dans cette affaire, c’est que sa révélation puisse peser un peu plus sur l’image de la justice, c’est que le gouvernement s’en saisisse pour contrer les juges, ou bien encore qu’elle inspire des tentations de placement en détention provisoire. Ce serait regrettable en effet, mais si cela devait arriver, nous n’y serions pour rien. Ce qu’on nous reproche, c’est de ne pas assortir chaque nouvelle judiciaire d’un long plaidoyer sur la qualité des magistrats français et d’un réquisitoire tout aussi détaillé sur les insupportables politiques qui les étouffent sous un flot de textes incohérents et les asphyxient par manque de moyens. Tout le monde rêve d’un journalisme dévoué à sa cause. Et quand on ne répond pas à ce fantasme, on est voué aux gémonies, traité d’imbécile ignare. Une erreur de vocabulaire, une imprécision dans le récit des faits, une contradiction ? Victoire on tient la preuve que nous avons tort et l’on peut ainsi enterrer le débat ! C’est classique, lassant et dangereux pour la démocratie.


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