La Plume d'Aliocha

28/10/2008

Contre Eolas

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 13:42

Lorsque j’ai découvert le blog d’Eolas, il y a environ 3 ans, j’ai été surprise et séduite par la qualité de ses articles, leur fréquence, leur haute tenue, leur valeur pédagogique, leur style… Il y a un an j’y suis revenue, j’y ai trouvé les mêmes vertus et le blog m’a « attrapée ». Très vite toutefois, j’ai observé que ce lieu de débat devenait régulièrement un arène où tous les coups étaient permis, les propos durs, les jugements sans appel. Et puis j’y ai vu autre chose aussi. Un communautarisme juridique que je ne connaissais que trop bien et que je trouvais là exacerbé jusqu’à son paroxysme bien que le blog se soit fixé pour objectif de vulgariser. Celui qui comprenait, adhérait, félicitait était adoubé. Mais malheur au contradicteur, à celui qui doutait ou peinait à comprendre. Malheur surtout à celui qui tentait d’expliquer à son tour sa logique à lui. Elle n’était pas juridique et donc ne pouvait être que nulle et non avenue. La petite communauté alors faisait bloc et le lynchage n’était jamais loin. J’avoue avoir pris plaisir à ces empoignades, j’aime les bons mots et puis dans bien des cas, les fessées publiques étaient objectivement méritées. En tant que juriste, j’y ai fait ma place, trouvé un rôle, au point d’oublier certaines de mes valeurs, mais j’y reviendrai. Disons que j’ai été durant quelques mois, sans m’en apercevoir, une journaliste sur le terrain, je me suis fondue dans le paysage et j’ai observé, par réflexe professionnel, ça laisse des traces. Parfois la brutalité des réactions était si hors de proportion que je me suis révoltée au risque de rompre la fragile concorde entre le Maître et moi. D’ailleurs avant de me battre avec Eolas pour défendre la presse, je l’ai fait pour me défendre, puis défendre les victimes inutiles de ses saillies. Je trouvais tellement dommage que certains se détournent de lui pour une réflexion trop vive, un mouvement d’humeur. Au fond, je crois maintenant que ce mode de fonctionnement m’a toujours choquée, mais l’intérêt que je trouvais à le lire méritait bien de supporter quelques inconvénients. Je m’étais peut être aussi laissée contaminée. C’est toujours ainsi la vie, un subtil équilibre, rien n’est jamais parfait mais on s’accomode, on s’adapte. Sauf qu’hier cet équilibre a dérapé. Pourquoi ?

Un esprit libre

Sans doute à cause d’un effet d’accumulation. D’abord, je n’aime pas les arènes, et si je sais combattre je ne le fais que rarement, ce n’est pas dans mon caractère, c’est encore moins dans ma philosophie de l’existence. A mes yeux la violence, fut-elle seulement verbale, ne doit être que l’ultime recours, lorsque toutes les autres solutions ont été épuisées. Au surplus, je doute que les affrontements à mort puissent avoir une quelconque vertu intellectuelle. On ne convainc pas en agressant, on n’évolue pas sur le chemin de la connaissance en massacrant ses interlocuteurs, on ne se fait pas comprendre en humiliant. On ne fait tout au plus qu’affirmer sa supériorité intellectuelle. Triste victoire.  La polémique qui m’a opposée ces derniers mois à Eolas, je la connais par coeur. Depuis 12 ans j’affronte régulièrement les spécialistes dont je parle dans mes articles.  Tous ont une bonne raison de mépriser les journalistes. J’ai fait ma place, travaillé jour et nuit pour exercer mon métier le mieux possible, fini dans bien des cas par connaître les dossiers mieux que ceux que j’interviewais. Dans ces moments-là, journalistes et experts sont enfin réconciliés dans un quête commune du savoir. Ce sont de beaux moments, je vous assure. Parfois, j’ai tendu la main à mes détracteurs les plus virulents, je les ai fait entrer dans mon métier et ils ont appris à en mesurer la difficulté et les contraintes, à le comprendre, puis à l’estimer. Quand je suis arrivée chez Eolas, j’ai pensé qu’il était possible de faire de même, que sa rage contre les journalistes n’était pas incurable. J’étais persuadée qu’il suffisait de dialoguer pour se comprendre et s’apprécier. Ce d’autant plus que nous partagions lui et moi une culture juridique commune. Elle devait immanquablement nous rapprocher. Je me suis trompée, ou j’ai échoué. Cette main tendue est restée dans le vide. Au fond je crois savoir pourquoi, la petite communauté eolassienne a voulu me récupérer dans ses rangs, elle a rêvé que je me joigne au grand concert des détracteurs de la presse. J’aurais pu le faire, voilà qui aurait flatté ma vanité. Imaginez le rôle de journaliste privilégiée que j’aurais obtenu en tapant sur mes confrères. En pointant des erreurs que les juristes eux-mêmes n’apercevaient pas, en dénonçant telle mécanique secrète de la presse qui aurait amplifié le scandale et la rage. Ah ! la belle place que j’aurais eue. Le malheur, c’est que je suis une journaliste, une vraie, que je ne cherche ni le pouvoir, ni la gloire, ni la satisfaction d’appartenir à une communauté d’élites. Tout ce qui m’intéresse c’est de découvrir, de comprendre et de raconter. Un journaliste, c’est un esprit libre. On ne se lève pas devant un ministre, on n’applaudit pas à la fin d’un discours, on ne s’incline devant rien ni personne.  Pour nous le savoir n’est pas un pouvoir, ce n’est pas non plus un temple sacré à protéger, c’est une richesse à partager avec le plus grand nombre. Les pressions, les attaques, les menaces, les chantages sont notre lot quotidien. On s’en moque, mieux, on y prend souvent plaisir, par nature nous sommes un gigantesque pied de nez à toutes les formes de tyrannie. C’est difficile  à expliquer, cela paraîtra sans doute incroyable à ceux qui nous lisent et nous écoutent, encore plus à ceux qui nous jugent médiocres, lâches, paresseux et futiles, mais c’est bien cette petite flamme qui anime tous ceux qui font le métier de journaliste. Même les moins bons, même ceux qui ont renoncé, même ceux qui cirent les pompes du pouvoir ont cet état d’esprit, c’est le métier qui veut ça. Il suffirait, pardon, il suffira d’un rien, bientôt, j’en suis sûre, pour que la petite flamme redevienne un grand feu, chez nous tous.

Les jeux du cirque sont terminés

Et c’est précisément cet esprit journalistique qui hier s’est révolté.  Il y a un conflit insurmontable et profond entre Eolas et moi. Ce n’est pas de ma part du corporatisme, je ne pense pas que ce le soit non plus chez lui. C’est juste l’affrontement de deux caractères irréconciliables. Et de deux visions du savoir aussi. J’ai entendu parler d’une république des blogs. Fort bien, mais quelle est sa vertu si elle aussi devient la victime des jeux de pouvoir, si les lieux de débats se transforment en arènes sanglantes, si le partage du savoir n’est plus qu’un tyrannie des sachants ? Eolas ne cessera jamais d’attaquer la presse et c’est bien parce que je l’ai compris que pour moi la bataille s’arrête ici. Je m’en excuse auprès de tous ceux qui appréciaient nos échanges. Les jeux du cirque sont terminés. Il protège son système, c’est son droit. Il se braque sur ses convictions, refuse d’entendre d’autres logiques que la sienne et chasse sans pitié ses contradicteurs, c’est un style, je le respecte, mais je n’y adhère pas. Car ce faisant, il attaque mon métier sur des vétilles, niant sa mission, refusant de comprendre que le journalisme consiste à informer de l’actualité, lancer les débats, que le premier jet, la première dépêche est souvent un débroussaillage, qu’il faut ensuite en parler, approfondir et que les journaux le font très bien en se concurrençant entre eux, en éclairant le sujet dans les jours qui suivent, en ouvrant leurs colonnes aux experts. Non, pour Eolas, la première faute, fut-elle d’un seul, est mortelle, la presse envoyée au box des accusés, moquée, décrédibilisée, condamnée à mort. Elle a offensé la science, violé le sens des mots, trompé le public. Comment lui expliquer, moi qui ai fait son métier, à quel point la presse est différente du métier d’avocat ou de juge ? Comment lui expliquer que l’écrit n’a pas la même valeur, que l’article de presse ne fait que lancer une nouvelle dans l’espace public à charge pour celui-ci de l’évaluer, la discuter, l’admettre ou la réfuter quand l’acte  judiciaire peut ouvrir ou fermer la porte d’une prison, ruiner ou au contraire enrichir, changer à tout jamais le cours d’un destin. Je ne parviendrai pas à lui faire entendre cela parce qu’il s’y refuse. Il n’est pas le seul, mais il est celui qui s’emporte le plus violemment, qui condamne sans appel, moque, ridiculise, jette aux chiens. Tout cela va trop loin.

Un blogueur d’exception

Fidèle à mes convictions, je finirai cette critique par un éloge. Le blog d’Eolas est d’une qualité exceptionnelle, Eolas lui-même est un des meilleurs juristes que j’ai rencontré. Il me semble qu’en tant que blogueur il ouvre une voie nouvelle, c’est un pionnier. Tout le monde dit qu’il faut faire court sur Internet, il écrit des articles très longs et les lecteurs suivent. Quand le débat public dérape il est souvent le premier à oser le recadrer et il ne se trompe pas. Si nous ne nous étions pas disputés, j’aurais écrit un billet sur la révolution journalistique que constitue le fait de citer une source anonyme issue d’Internet et de montrer ainsi qu’on lui accorde la même foi qu’à un expert connu et identifié du monde réel. C’est une double victoire pour Eolas. J’aurais aussi écrit, suivant en cela Narvic qui a été le premier à identifier le phénomène, que son appel à témoignages de magistrats était une révolution. Mais au fond je suis lasse de toujours entendre, essayer de comprendre et de n’avoir jamais droit à une quelconque réciprocité parce que mon métier est présumé coupable et que cette présomption là est irréfragable.

On peut dans la vie s’obstiner à ne voir que ce qui ne va pas et on peut s’y épuiser. Il n’y a qu’un pas vite franchi entre Cyrano et Don Quichotte. C’est ce que je risque si je continue à polémiquer avec Eolas. Au fond, Philarete a raison, on peut aussi regarder ce qui va bien, continuer d’espérer, garder les yeux fixés sur son étoile. La presse aujourd’hui s’interroge, elle souffre, pour des raisons bien plus profondes que des querelles sémantiques de spécialistes. Ces critiques là, elle les subit depuis sa naissance, elles font partie de son quotidien, elle y a survécu et elle continuera d’y survivre.  J’aurais aimé qu’Eolas et moi parvenions à les surmonter pour avancer ensemble. Il ne l’a pas souhaité. Tant pis. La phase de doutes que traverse ma profession est autrement plus importante à mes yeux. Il y a donc des combats plus importants à mener. Des vrais.

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