La Plume d'Aliocha

26/10/2008

L’insupportable mépris des journalistes

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 11:46

Versac, chez Narvic a fait hier un parallèle intéressant entre la situation des magistrats telle qu’elle est révélée sur le blog d’Eolas depuis quelques jours et celle des journalistes, tout en regrettant les piques lancées par l’avocat contre une de nos consoeurs. Il faut dire que mon Très Cher Maître, reprenant l’un de ses chevaux de bataille favoris, a ridiculisé une journaliste au motif qu’elle lui avait demandé de résumer en une phrase les plaintes d’une soixantaine des magistrats. Il y a vu paresse et bêtise, ce n’est pas dit mais lourdement suggéré. Un tel agacement vis à vis de la presse n’est pas nouveau chez Eolas. Cela nous a valu, à lui et moi, des empoignades magistrales qui ont largement contribué à la création de ce blog.   Enfin passons. Si Eolas savait ce que je pense non pas de lui, que j’admire, mais de nombre de ses confrères…

Versac a raison, il y a sans doute un parallèle à faire entre le moral des journalistes et celui des juges, un problème commun de moyens auquel s’ajoute une forte déconsidération, liée en partie à la qualité qui forcément baisse en période de disette. On peut se demander si les journalistes n’ont pas toujours été détestés, je suis sûre qu’en cherchant un peu on trouverait bien des attaques contre les « pisse-copies » et autre « fouille-merdes ». Quand on fait un métier qui dérange, il ne faut pas s’étonner d’irriter. Il me semble néanmoins que nous assistons ces derniers temps à un phénomène un peu plus nouveau et très inquiétant : le mépris des patrons de presse eux-mêmes pour les journalistes. Il suffit de les écouter parler entre eux pour que très vite ils révèlent leur rêve profond : faire un journal sans journalistes. C’est devenu, me semble-t-il, le fantasme absolu. Car le journaliste, c’est un coût que compense de plus en plus difficilement les recettes publicitaires, le journaliste c’est un risque, celui de le voir ramener un scoop qui va bouleverser le tranquille écosystème qui régit les relations du patron de presse avec les politiques, les puissants de l’économie et…les chers annonceurs. Le journaliste passe son temps à ne pas comprendre les contraintes de vente, à vouloir faire son métier, à contester les choix éditoriaux suspects, à protéger son indépendance, et à demander qu’on le rémunère dignement. En d’autres termes, c’est une source d’ennuis perpétuels. A force de mal le payer et de le déconsidérer, on peut parvenir à le dresser, à lui inculquer le niveau de résignation, d’obéissance et de lâcheté nécessaire pour qu’il renonce à faire son métier, pour qu’il accepte de rédiger 5 articles par jour bâclés en échange d’un salaire de misère. Mais je continue de penser qu’il reste de bons professionnels, et même beaucoup. Dans un secteur en crise qui pleure après l’argent, qui se découvre pieds et poings liés entre les griffes de puissants actionnaires industriels n’ayant rien de groupes de presse, le journaliste est devenu persona non grata au sein même des rédactions. Ce d’autant plus que comme le secteur va mal, on appelle à la rescousse des diplômés d’école de commerce qui appliquent leurs techniques de ventes de savonnettes pour tenter de redresser la situation. Il s’amusent par exemple à évaluer la productivité de chaque journaliste, comme si la qualité d’un article se jugeait au poids et celle d’un journaliste au nombre moyen de lignes pondues chaque jour. Allons, chers marchands de soupe, si vous saviez les dizaines d’exemplaires du Monde que j’ai pu acheter rien que pour lire Pierre Georges…Rangez donc vos statistiques, un journal n’est pas un savonnette et un journaliste ne se juge pas à l’aune de ce poids des mots là. Toujours est-il que les dirigeants du secteur, rejoignant  tous ceux qu’on dérange, participent sans états d’âme au grand concert de nos détracteurs. Cet ultime abandon risque de sonner le glas de la presse écrite.

Allons, réalisez votre rêve, faites des journaux sans journalistes, alignez les publi-reportages, flattez vos annonceurs, draguez vos actionnaires, embauchez leurs enfants et leurs neveux qui se feront une joie de montrer leur carte de presse le vendredi soir dans les boites à la mode et joueront tous les jours les Rouletabille de pacotille à la botte des puissants amis de leurs parents. Pendant ce temps, nous les vrais journalistes, nous allons sur le web. J’ignore quel modèle économique nous trouverons pour survivre et même s’il en existe seulement un de valable. Mais je ne veux pas être encore dans vos murs quand vos sinistres rêves de fortune vous auront conduit à tuer mon métier et que la dernière rotative se sera tue. Bon appétit Messieurs !

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