La Plume d'Aliocha

25/10/2008

Suicides en prison : les médias responsables ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 13:05

Craignant sans doute que je ne m’ennuie ce week-end, ce qui n’était nullement dans mes intentions, Mussipont m’a saisie tard hier soir d’une grave question sur le journalisme. Selon une dépêche AFP datée d’hier que vous trouverez ici, l’administration pénitentiaire mettrait en cause le rôle de la presse dans les suicides en prison. L’accusation est lourde : en relatant depuis quelques semaines le nombre de suicides en prison, nous aurions la responsabilité de leur augmentation. C’est Jean-Louis Terra, professeur en psychiatrie à Lyon 1 et expert auprès de l’administration pénitentiaire qui tire la sonnette d’alarme. Il nous demande, semble-t-il, de modérer nos écrits et surtout de les orienter vers une analyse des causes et une présentation des recours plutôt que sur le récit des actes.

Nous n’avons pas le droit de nous taire

Voici donc qu’en dénonçant un fléau nous sommes accusés d’y participer. Cela soulève plusieurs questions. D’abord, il s’agit d’accusations très graves car elles nous rendent en partie coupables de un ou plusieurs décès. La question que je me pose en tant que juriste, c’est : est-elle démontrée ? Qu’on me cite les études sur ce sujet qu’on m’explique la méthode suivie, le niveau de pertinence que l’on peut accorder aux résultats. Disons que, dans l’attente de ces précisions, nous retiendrons l’hypothèse que c’est vrai pour amorcer un début de raisonnement et une tentative de réponse.

Au fond, la question n’est pas nouvelle. Elle renvoie au journalisme en tant de guerre où les gouvernements attendent de nous que nous soutenions le moral des citoyens ou encore à celui en temps de crise économique, où, nous devrions, peut-être, tenter de rassurer les français. C’était une autre question de Mussipont qui, décidément aime bien les débats fondamentaux. Moi aussi.

Tout ceci pose la délicate question du rôle du journaliste. Certains nous rêvent pédagogues, d’autres visiblement médecins, d’autres encore – du côté des politiques – organes de communication officielle, et j’en passe. Il n’existe pas à ma connaissance de réponse précise sur le rôle du journaliste dans une démocratie. J’ai du achever en urgence le livre de Géraldine Muhlmann dont je vous ai déjà parlé, en y cherchant frénétiquement les bases d’un raisonnement sur lequel j’aurais pu m’appuyer pour répondre à cette importante question, il n’y en avait pas, ou pas de suffisamment précise. Tant pis, me voici seule.

Le rôle du journaliste, c’est d’informer. Il doit le faire de façon exacte et compréhensible. Il doit aussi, à mon sens, s’employer à être le plus objectif possible. Revenons donc au problème des suicides en prison. Devrions-nous nous taire par crainte que nos articles n’inspirent d’autres détenus en détresse ? Evidemment non. Il existe toujours mille et une bonnes raisons qui plaident pour le silence de la presse. Révélons-nous un scandale touchant une entreprise cotée ? Nous allons faire chuter le cours, mettre la société en péril financier, menacer des emplois. L’un d’entre nous ramène-t-il des photos des talibans qui ont assassiné des soldats français ? On l’accuse de blesser les familles inutilement et de gêner au passage le gouvernement qui tentait de nous faire croire que ceci n’était pas une guerre. On s’attaque à un homme politique et c’est la raison d’Etat qui est en péril. Souvenez-vous du nuage de Tchernobyl, des scientifiques nous ont assuré à l’époque qu’il avait poliment contourné la France. Voilà qui a soulagé tout le monde. Ceux-là avaient jugé bon à l’époque de rassurer la population, ils ont menti, ils ont leurré la presse. Et le public aujourd’hui accuse, avec raison. Bien sûr que par définition le journaliste dérange, c’est en partie son rôle. On peut lui reprocher cette publicité autour des choses cachées, juger que le moment n’est pas opportun pour les révéler, ou qu’il vaudrait mieux qu’elles soient tues à jamais. Si nous entrons dans ce jeu, si nous commençons à mettre en balance les intérêts, à douter de la nécessité de révéler une vérité, c’est toute la démocratie que nous mettons en péril. Nous ne devons pas nous taire, et je dirais même nous n’avons pas le droit de nous taire.

Devons-nous être autre chose que ce que nous sommes ?

Cela étant posé, de quelle manière devons-nous nous exprimer ? J’y ai répondu plus haut : de manière exacte, objective et compréhensible. Mais sans doute faut-il réfléchir plus avant sur la manière de parler de certains sujets sensibles. Faut-il avoir peur des mots ? Faudrait-il dire les choses en tentant d’en atténuer la brutalité, d’en adoucir le sens ? Dire sans dire, en quelque sorte. Je ne le crois pas, car alors autant se taire. Au milieu du brouhaha qui nous entoure, l’information édulcorée passera très vite inaperçue. Dans ces conditions, mieux vaut encore ne rien dire que de s’offrir le confort moral d’avoir parlé en prenant le soin de n’être pas entendu. Celui qui communique avec un public s’engage à être clair et compréhensible. C’est pourquoi la presse se donne du mal pour présenter de manière attractive l’information. Avant d’être une question de ventes, c’est une exigence du métier.

Vous l’aurez compris, face à l’accusation qui nous est faite d’avoir une responsabilité dans les suicides en prison, j’observe que cela mérite une démonstration dont je ne dispose pas et je conclue en tout état de cause que nous ne devons ni nous taire, ni édulcorer nos propos, ce qui reviendrait au même.

Mais alors, faut-il parfois qu’on se transforme en conseil, médecin, psychologue ? Devons-nous changer d’angle d’attaque et plutôt que d’évoquer le phénomène des suicides en prisons à l’état brut, chiffres, circonstances, aggravation inquiétante du phénomène, présenter une analyse psychologique des causes et des remèdes. Grave question. D’autant plus grave qu’on me dit que des vies humaines sont en jeu et qu’on me fait porter une partie du fardeau de la responsabilité. Je me suis toujours demandée en regardant un reportage sur la famine si le cameraman n’avait pas envie d’arrêter de filmer, de sortir de son sac à dos n’importe quoi à manger et de le donner à l’enfant ou à sa mère désespérée. C’est parfois un métier terrible celui de témoin. Et je me pose la même question s’agissant du reporter de guerre qui voit s’effondrer un homme blessé devant lui et qui continue à photographier. C’est parfois un métier terrible, le photojournalisme. 

Entre nous, et même si je suis la première à trouver ma conclusion dérangeante, je ne pense pas qu’il entre dans notre rôle de nous adresser aux détenus pour leur donner des conseils. Au surplus, de même que je doute de notre responsabilité dans ce sinistre phénomène, je doute peut-être davantage encore d’un effet positif des recommandations que nous pourrions donner. Il faut se garder de surestimer le rôle de la presse autant que de rêver de lui confier des missions qui ne sont pas les siennes. Nous sommes des observateurs, nous regardons pour raconter, pour diffuser l’information détenue par quelques uns au plus grand nombre et permettre ainsi d’alimenter le débat public. C’est cela le coeur de notre métier, vouloir lui faire endosser d’autres rôles ou missions, c’est s’exposer à le dévoyer. Pourquoi ? Parce que c’est ouvrir la porte à toutes les manipulations, c’est instrumentaliser le journalisme et l’éloigner de sa vocation. Notre métier c’est informer, ni plus, ni moins.

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