La Plume d'Aliocha

24/10/2008

Le poids de la faute

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 13:02

C’était couru d’avance. Hier les magistrats manifestaient pour crier leur colère et alerter sur l’état de la justice. Ce matin, la remise en liberté accidentelle d’un violeur récidiviste balaie d’un revers de manche leur indignation et les renvoie dans le box des accusés. Et Yves Thréard, rédacteur en chef du Figaro d’expliquer sur i-télé que si la justice en est là, c’est qu’elle souffre de corporatisme et se dresse depuis 30 ans contre toutes les tentatives de réforme. Les juges apprécieront. Bien sûr que d’écrire « infirme » au lieu de « confirme » en bas de la décision est regrettable. Bien sûr que c’est une horreur pour les victimes et un danger pour tout le monde que cet homme ait été relâché. Et l’on s’indigne, et l’on reparle de la responsabilité des juges. Mais à entendre les commentaires sur cette affaire, on à l’impression que les magistrats sont la source de tous nos maux, que les tribunaux sont des repaires d’incompétents corporatistes. Allons, revenons à un peu de raison et mettons si vous le voulez bien les choses un tout petit peu en perspective.

Parlons de faute

Depuis janvier dernier, je travaille sur l’affaire de la Société Générale. Vous me direz quel rapport ? Celui de la compétence et des moyens justement. Le dossier Kerviel n’est pas encore jugé, nous ignorons beaucoup de choses sur ce qui s’est passé réellement. Simple bouc-émissaire Kerviel ou vrai coupable ? C’est la justice qui nous le dira. En février dernier, soit quelques jours après l’annonce des pertes abyssales de la banque tant en raison du dénouement en urgence des positions du trader qu’à cause des subprimes, l’inspection interne de la banque a rendu son rapport au conseil d’administration sur la série de dysfonctionnements internes qui a concouru à la perte de 4,9 milliards. Ce document est passé relativement inapperçu bien qu’il ait été rendu public. Il est ici. Attention, pour le lecteur non-averti, c’est un voyage au pays du jargon financier. Allez voir le tableau en fin de document. Vous verrez qu’il y décrit les mécanismes de contrôle interne qui ont failli dans cette affaire. C’est quoi le contrôle interne me direz-vous ? Ce sont toutes les procédures à respecter dans une entreprise de cette taille, et en particulier dans une banque, pour contrôler les risques, c’est-à-dire à chaque étape d’une opération s’assurer qu’elle est conforme aux réglementations bancaires et qu’elle se déroule normalement. La Société Générale avait la réputation en France d’être une des banques les mieux organisées, les plus sûres. Que découvre-t-on dans ce document ? Tout simplement qu’il a fallu plus de 70 alertes réparties sur plus d’un an pour que quelqu’un se préoccupe dans cette merveilleuse machine de voir ce qui dysfonctionnait. Cela veut dire qu’à plus de 70 reprises les systèmes de contrôle ont signalé un problème avec les opérations de Kerviel sans que personne ne réagisse. Et si vous lisez ce précieux document, vous verrez qu’il y a des réactions proprement hallucinantes. Par exemple, celle de cette employée qui interroge Kerviel sur une opération qu’elle ne comprend pas. Il lui répond, elle ne comprend pas la réponse mais comme les règles de contrôle interne lui imposent de s’informer mais pas de comprendre, elle en reste là. Dans d’autres cas, des problèmes sont détectés mais il n’est écrit nulle part qu’il faut prévenir la hiérarchie, alors on ne le fait pas. Bien sûr, on nous dit que le trader aurait dissimulé ses actes, il n’empêche, si quelqu’un avait entendu les alertes plus tôt, on aurait peut-être limité la casse. Le contrôle de srisques, c’est fait pour cela.  Coût de l’opération : 4,9 milliards d’euros. Avec les dépréciations liées aux subprimes, cela nous donne 6,9 milliards. Cette banque a de l’argent, la preuve elle va survivre à la perte et heureusement. Elle a des employés sur-diplômés, des systèmes informatiques sophistiqués, des mécanismes de surveillance millimétrés. Cela n’a pas évité une série d’incompétences répétées durant un an. Et là vous songez : « oui, mais la finance c’est complexe, alors qu’écrire un mot pour un autre dans une décision de justice c’est d’une bêtise affligeante ». Ne vous laissez pas impressionner par le jargon technique bancaire. D’abord, eux sont censés savoir ce qu’ils font, c’est leur métier. Ensuite, n’importe quel commissaire aux comptes vous dira qu’en dehors de tous ces mécanismes de contrôles sophistiqués, il y en avait un, humain et imparable que eux connaissent, mais visiblement pas la hiérarchie de Kerviel : le trader ne partait jamais en vacances, or, c’est un indice qui alerte immédiatement un contrôleur professionnel sur une possibilité de fraude. En effet, un salarié qui ne part pas en vacances c’est souvent parce qu’il ne veut pas qu’on fouine dans ces affaires, parce qu’il a quelque chose à cacher ; vous voyez, la finance, cela reste une affaire humaine au fond. Et n’importe quel directeur de salle des marchés vous dira aussi que le métier ne s’improvise pas, qu’il faut « sentir » ses traders, que c’est encore la meilleure des garanties. Là encore, ce n’est pas de la finance compliquée, mais de l’humain.

Des choux et des carottes ?

Maintenant savez-vous à combien s’élève le budget de la justice pour 2009 : 6,66 milliards d’euros. Voilà qui laisse rêveur non ? Je vous entends penser : « cette journaliste confond les choux et les carottes, quel rapport entre les pertes d’une société privée et le budget de l’Etat, ce n’est pas parce que la Générale a perdu 6,9 milliards que la justice est pauvre et encore moins pour cela qu’elle commet des erreurs ». Vous avez bien entendu raison. A cette réserve près que c’est un manque à gagner en termes de recettes fiscales pour l’Etat cette petite plaisanterie. Je voulais simplement montrer que des erreurs et des grosses, il y a en a aussi et d’impardonnables dans le privé. Simplement les grandes banques ont les moyens de se défendre, les appuis politiques, le poids économique, des services de communication renforcés en cas de crise par de grosses agences qui font tout pour  limiter l’atteinte à l’image de l’établissement, arrondir les angles, noyer le poisson. Au final que nous reste-t-il comme image de cette affaire aujourd’hui ? Une perte de 2 milliards mais c’est normal, c’est la fatalité, tout le monde s’est planté sur les subprimes. Et une « fraude » nous dit-on qui a coûté 4,9 milliards, mais là, c’est la faute d’un homme. Bref, tout ceci, c’est la faute à pas de chance. Les juges eux travaillent avec des bouts de ficelle, n’ont pas de services de communication pour peaufiner leur image, pas de moyens pour mettre en place des systèmes de contrôle interne, aucun poids politique, aucun poids économique non plus. Pire, il suffit pour contenir leur révolte et retourner le public contre eux de leur envoyer une erreur au visage et le dossier est refermé. Circulez y’a rien à voir, ces juges sont nuls, ils n’ont que ce qu’ils méritent. Et pendant ce temps, l’Etat sourit aux banquiers et leur prête 10,5 milliards. Notez, il n’a pas le choix, sinon, c’est toute l’économie qui plonge.

Quand on observe comme je le fais tous les jours, ces deux mondes en parallèle, celui de l’économie et celui de la justice, on est conduit forcément à relativiser l’indignation suscitée par les erreurs de la justice. Bien sûr elles sont graves, bien sûr elles mettent en cause la liberté et la sécurité. Mais il n’en demeure pas moins qu’il subsiste une criante injustice médiatique entre le traitement réservé aux puissants de la finance et celui accordé aux professionnels de la justice. La conséquence de cette inégalité de traitement est perverse si elle amène les français à prendre le parti des politiques contre les juges quand il faudrait sans doute faire le contraire pour le bien de tous. Les banques ont failli, elles ont gravement compromis l’avenir de notre économie par une série d’erreurs d’appréciations ? Le gouvernement accourt et le public grince un peu des dents, mais il approuve. La justice remet en liberté par erreur un délinquant dangereux, on la cloue au pilori sous les huées de la foule. Une grande banque reste sourde à ses systèmes d’alertes pendant un an, ça passe totalement inapperçu. Un greffier commet une erreur de retranscription et c’est le scandale. Deux poids, deux mesures ? « Selon que vous serez puissant ou misérable écrivait le grand fabuliste, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Ce n’est plus vrai en justice, mais devant le grand Tribunal médiatique c’est en revanche terriblement exact.

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