La Plume d'Aliocha

23/10/2008

Silence les Tartuffes !

Filed under: Coup de chapeau ! — laplumedaliocha @ 15:55

Ah, bon sang ! Je voulais aujourd’hui laisser la place aux magistrats. En plus j’ai beaucoup de travail. Mais je viens de lire qu’un syndicat de journalistes, le SNJ, demande l’arrêt immédiat des Infiltrés, dont le premier numéro, consacré à la maltraitance dans les maisons de retraite, a été diffusé hier sur France 2. Au nom de la déontologie, disent-ils. Mais laquelle ? Celle que la profession est incapable d’adopter et de faire respecter ? Allons, laissez moi rire. Et penchons-nous sur ce que nous avons vu hier.

Indispensable caméra cachée

D’abord 45 minutes de reportage en caméra cachée sur une situation à vous donner la nausée. Je suis restée fascinée, incapable de m’arracher de l’écran, sentant bien que, pour une fois, nous avions de la vraie information et qu’il ne fallait pas en perdre une goutte. Je songeais aussi que ça faisait mal. Infiniment mal, il faut dire que dans notre monde aspetisé, on n’a plus l’habitude n’est-ce pas de voir des choses comme celles-là. Scandaleuse la caméra cachée ? Allons, soyons sérieux. Non seulement elle n’était pas scandaleuse mais elle était journalistiquement indispensable. C’était le seul moyen de savoir ce qu’il se passait dans cette maison de retraite. Quant au comportement de la journaliste, je l’ai trouvé exemplaire.  Avouez qu’il faut avoir le coeur bien accroché pour faire ce qu’elle a fait.

Un débat parfaitement mené

Ensuite, nous avons assisté à un excellent débat. La secrétaire d’Etat à la solidarité, Valérie Létard, a lancé immédiatement qu’elle allait porter plainte contre cet établissement. Et David Pujadas de lui rétorquer « nous ne vous donnerons pas les coordonnées de l’établissement, ce n’est pas notre rôle ». Voilà une affirmation qui mérite le débat. Je ne suis pas certaine que ce secret soit pertinent dès lors que la sécurité des personnes est en jeu. Or, c’est cela entre autre qu’a révélé le reportage. Puis les autres invités, tous professionnels dans ce domaine,  ont expliqué que le reportage n’était pas une surprise à leurs yeux, qu’ils dénonçaient cet état de fait depuis des années. Oui, mais qui les entendaient ? Moi qui ne connaissais rien de ce dossier, j’ai obtenu des réponses à toutes mes questions grâce à un débat parfaitement bien mené par David Pujadas. Et le plus terrible, c’est que la secrétaire d’Etat a appris autant des choses que les téléspectateurs. Je la crois sincère. L’émission était donc d’autant plus nécessaire. Il serait trop long ici de résumer toutes les informations essentielles que le reportage a permis de mettre à jour. Je relèverai néanmoins le fait que nombre d’intervenants se sont plaints des contrôles officiels qui ne permettaient de révéler que des maisons modèles. Forcément. De même qu’un reportage réalisé avec l’autorisation de l’établissement concerné n’aurait pu montrer qu’un paradis sur-mesure. Enfin,  je n’oublirais pas la dernière question de David Pujadas qu’il semblait avoir lue dans mon esprit :« ne sommes-nous pas tous responsables de cet état de fait, n’avons-nous pas au fond un manque de considération pour les personnes âgées? ».  En ce sens, l’émission ne nous a pas seulement révélé l’état des maisons de retraite en France, elle nous a également placés face à nous-mêmes. Douloureux et salutaire.

Tartufferies déontologiques

Et journalistiquement me direz-vous ? A la fin du reportage, je suis restée bouche bée. Il fallait que j’assimile ce que j’avais vu. Cela tranchait tellement avec le joyeux monde de Disney dans lequel on nous donne à chaque instant l’illusion de vivre. Quand j’ai eu repris mes esprits, j’ai songé : tant de scandale médiatique pour ce travail ? Tant d’indignation déontologique ? Mais de qui se moque-t-on ? Où étaient les tartuffes le soir où nous avons vu un reportage sur la presse féminine et ses dérives ? Où sont-ils ces valeureux moralistes quand chaque jour, à chaque instant, la déontologie est mise à mal par la communication et la publicité ? Par les cadeaux, voyages de presse et autres petits arragements entre amis ? Je ne les entends pas sur ces sujets-là. J’en déduis que l’on peut se faire acheter dans ce métier sans que personne ne soit choqué, mais qu’on ne peut pas en revanche avancer masquer pour faire son travail. En d’autres termes, il vaut mieux être un faux journaliste officiel qu’un vrai journaliste infiltré ? Si ce n’est pas de la tartufferie…

Pour le premier numéro des Infiltrés, je vous dis bravo Monsieur Pujadas. Vous avez fait un pari difficile, risqué, j’espère que vous parviendrez à tenir votre ligne rédactionnelle.

D’ici là, laissons les Tartuffes s’indigner, ça les occupe. Et vive le journalisme !

 

NB : Je vous recommande l’article de Rue 89, sa position est plus modérée que la mienne. Vous trouverez en lien sur ce site le communiqué du SNJ.

Les juges ne mentent pas

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:45

Je vous avais promis un billet sur les Infiltrés, il attendra. Il y a une cause aujourd’hui plus urgente à faire entendre que les interrogations existentielles de la presse, même si celles-ci touchent à une liberté fondamentale. Il y a les magistrats en colère. En tant que journaliste, je vous confirme que notre justice va mal. Tous les témoignages publiés par Eolas reflètent l’exacte réalité de ce que j’observe moi-même depuis des années. En tant que journaliste, je n’ai pas à prendre parti, ce n’est pas mon rôle. Je dois me contenter de témoigner, d’expliquer. Je n’appelle donc personne à la rébellion. Je tenais juste à dire ici que ce qu’ils ont écrit est vrai. Mais le plus inquiétant, c’est qu’il n’y a pas que la justice qui est dans cet état. Je reproduis donc ci-dessous mon commentaire posté ce matin chez mon illustre Maître. Et, au passage, je vous invite à lire le billet de Narvic sur la révolution que constitue l’appel à témoignages lancé par Eolas. 

 

Cher Eolas,

Je me suis précipitée ce matin pour lire tous les billets. Je les ai trouvés émouvants souvent, inquiétants parfois, mais ils ne m’ont rien appris que je ne sache déjà, moi qui observe la justice depuis maintenant plus de 12 ans. Cela fait tant d’années que j’écris que la justice va mal, tantôt elle crie famine, tantôt elle pleure son honneur bafoué, parfois, mais c’est plus rare, elle se met en colère. Alors je la regarde tristement parce que j’ai peur que cette fois encore ses cris ne la mènent nulle part. Qui a peur d’une révolte des juges au gouvernement ? Personne. Ils ne pèsent rien économiquement et l’on s’arrange depuis bien longtemps pour qu’ils ne pèsent rien non plus moralement, ou si peu. 

Cela étant, une question rôde dans ma tête, lancinante depuis des années.
– La semaine dernière, une amie m’a raconté comment elle avait accouché sans médecin dans un hôpital parisien. C’était un soir de pleine lune, les urgences étaient débordées, le personnel enfilait les gardes sans dormir depuis 24 heures. Son mari a fini par trouver une sage femme, épuisée, si fatiguée qu’elle s’est pris les pieds dans la table d’accouchement et s’est assommée en tombant. Il n’y a pas d’argent à l’hôpital.
– Lundi j’ai regardé un reportage sur tous ceux qui ne gagnent pas suffisamment leur vie pour se loger. J’ai vu un cuisinier de 35 ans vivant dans 9m2 loin de son épouse, car on ne vit pas à 2 dans un 9m2, j’ai vu une fonctionnaire de la ville de Paris à la rue, des retraités installés dans un sous-sol où jamais n’entre le soleil, j’ai vu des ouvriers dans des caravanes insalubres plantés sur un terrain vague. Il n’y a pas d’argent pour le logement social.
– Hier soir, c’était les Infiltrés. J’ai vu une maison de retraite qui ressemblait à un mouroir, tenue par un personnel épuisé qui rudoyait les pensionnaires. Et j’ai entendu dans le débat qui a suivi que 70% des maisons de retraite en France étaient dans cet état là. Il n’y a pas d’argent pour les maisons de retraite.
– Depuis plusieurs jours, la presse nous livre le récit glaçant des suicides en prison, le sinistre compteur des victimes semble devenu fou. Il n’y a pas d’argent pour les prisons.
– J’ai aussi entendu les enseignants en colère et je sais qu’il n’y a pas d’argent non plus à l’école ou pas suffisamment.
– Mais j’oubliais, dans l’émission sur le logement, j’ai vu aussi fleurir les annonces scandaleuses qui proposent à des étudiantes sans moyen un studio contre des services inavouables. Il n’y a pas d’argent pour les universités. 

Tout ceci est bien curieux. On m’avait dit que je vivais dans un pays riche. Est-ce vraiment un pays riche qui n’a d’argent ni pour sa justice, ni pour ses hôpitaux, ni pour ses maisons de retraite, ni pour ses écoles, ni pour ses universités ? Est-ce vraiment une démocratie que ce pays-là ? En même temps je songe à nos jolies ministres en robes de bal, au train de vie des hauts fonctionnaires, des politiques, de l’Etat et je me souviens de ce que m’avait dit il y a longtemps déjà un homme bien lucide : « vous savez Aliocha, la France est une monarchie qui, lorsqu’elle se prend pour une démocratie, n’est plus alors qu’une république bananière ». 

Bonne chance aux juges dans leur combat.

Une journaliste en colère.

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