La Plume d'Aliocha

21/10/2008

Un peu d’oxygène

Filed under: Dessins de presse — laplumedaliocha @ 15:30

Bon, mon dessinateur favori vient de m’appeler pour me dire qu’on ne pouvait pas décemment infliger la lecture d’un article de 12 567 signes à des Internautes, que c’était parfaitement inadmissible, contre nature, répulsif, que j’allais être condamnée à l’errance et à la solitude, inscrite sur la liste noire des blogueurs souffrant d’incontinence verbale, vouée aux gémonies. Il n’a pas tort. C’est ce que je me suis dit en découvrant le blog d’Eolas. « Mon Dieu, cet avocat est fou, il écrit trop long, personne ne peut suivre, l’internaute est trop nerveux, impatient, zappeur ! ». Et pourtant ses lecteurs suivent….C’est dire qu’il faut toujours résister aux modes et aux préjugés, tout en se gardant de sombrer dans l’arrogance. Difficile exercice. J’admets que j’ai été trop longue et je vous offre ce dessin pour une détente bien méritée. 

 

Qui a tué la liberté d’expression ?

Filed under: Débats — laplumedaliocha @ 10:00

Décidément, Philippe Bilger m’inspire en ce moment. Et c’est tant mieux. J’aime les débats. Dans un billet consacré à un épisode de la joyeuse vie de Michel Drucker sur Europe 1, le magistrat lance cette prédiction : « Bientôt, nous n’aurons plus l’ombre d’une possibilité d’écrire ou de parler librement parce qu’il n’est personne, aucune corporation, aucun groupe, aucune croyance, qui ne se sentira pas offensé. La censure ne nous laissera que de misérables restes ». Bientôt dites vous ? Mais je crains malheureusement que nous n’y soyons déjà, et depuis un bout de temps même. Sinon, pourquoi tant de gens éprouveraient-ils le besoin d’ouvrir des blogs, d’autres d’y commenter, trouvant ainsi un exutoire à ce que visiblement ils ne peuvent pas, ou plus, exprimer ni dans les dîners en ville, ni dans les bistrots. Et surtout une consolation à ce qu’ils ne lisent plus dans les médias, ne voient plus à la télévision, n’entendent plus à la radio, ou si faiblement. 

Est-ce pour autant la grande libération ? Pas du tout. Les blogs que je fréquente sont de haute tenue, je n’aperçois aucun dérapage, mais que des gens sérieux exprimant des réflexions sérieuses. Mais pourquoi là, et pourquoi de manière anonyme ? Un des commentateurs de ce blog a évoqué le fait que l’anonymat était une résistance, mais une résistance à quoi ? Ne vivons-nous pas en démocratie, n’avons-nous pas des textes protégeant notre liberté d’expression ? Des juges pour les appliquer avec discernement ? Que se passe-t-il donc ? Pourquoi avons-nous cet étrange et désagréable sentiment de vivre le contraire de la liberté d’expression ? En tant que journaliste, je vous propose une explication : la communication, la langue de bois, le politiquement correct, la pub et la marketing. Voilà ce qui a tué la liberté d’expression. Plus sûrement que la pire des censures. Et si vous tentez de vous y opposer on brandit le spectre du procès, du blacklistage, du dénigrement. Tout cela me direz-vous ?

Le triomphe d’un monde aseptisé

Observons ensemble le déroulement de nos journées à l’aune de la communication. Dès l’aube pour ceux qui aiment la télévision, on nous propose des informations aseptisées, des interviews courtoises, des reportages brefs comme des spots publicitaires. Tiens, parlons-en de la pub. Avez-vous observé le monde qu’elle nous propose ? Suivons-là. D’abord il y a le réveil avec la boisson qui rend heureux. Sautons ensuite dans notre voiture qui roule en silence et sans rien polluer sur des routes parfaitement vides. Puis voici le moment de passer l’aspirateur en talons aiguilles d’un bras nonchalant, forcément, c’est un aspirateur sans sac, après nous irons souscrire une assurance chez un professionnel qui a tout prévu pour notre confort même ce qu’on n’avait pas imaginé, avant d’écouter notre banquier nous chanter la sérénade d’un avenir radieux à moins que nous ne préférions suivre le petit bonhomme vert qui portera les courses que nous aurons achetées grâce à son gentil crédit…bref, j’en passe et notamment la voiture qui écarte les obstacles, les chips mexicaines qui donnent envie de danser, la boisson très sucrée qui ne fait pas grossir, les céréales avec des fruits si appétissants qu’ils ont beau sortir d’une boite, on les dirait frais.

Quand la pub envahit la presse

Vous voyez de quoi je parle ? Et bien imaginez-vous que, dans mon métier, je reçois une cinquantaine de  communiqués de presse chaque jour qui me proposent des informations tout aussi chatoyantes. C’est la crise ? Qu’à cela ne tienne. Telle banque vient d’inventer le produit miracle garanti contre tout et veut me le présenter. Tel cabinet de conseil va enseigner à nos entreprises la maîtrise des risques. Tel groupe coté lance un nouveau produit. Tel autre annonce des résultats meilleurs que prévus. En bas de chaque communiqué, il y a une petite note me vantant les mérites de l’entreprise. C’est le monde merveilleux de Disney, en mieux. Si j’appelle l’une ou l’autre de ces boites que va-t-il se passer ? Je vous explique. On va me mettre en relation avec une attachée de presse qui va me proposer un rendez-vous de sa voix la plus sucrée avec l’Interlocuteur Officiel, directeur général, président ou autre. Je connais déjà quelqu’un en interne, c’est un ami. Inutile de l’évoquer, ça ne change rien, pour entrer en contact avec une entreprise, une institution, un cabinet de conseil, n’importe quoi, il faut passer par la chargée de relation presse. Obligatoire. Ensuite, on va m’organiser un rendez-vous. Ce sera avec un haut responsable, habilité politiquement à s’exprimer. Il sera en présence d’un ou deux communiquants qui observeront l’interview en prenant des notes. Se sachant sous surveillance, son discours sera policé. Pensez donc, un mot de travers ferait immédiatement le tour de l’entreprise et mettrait son poste en jeu. D’ailleurs, il a été briefé par les spécialistes de communication, il sait exactement ce qu’il doit dire. C’est-à-dire rien. Juste qu’il est content, que la nouvelle qu’il présente est exceptionnelle etc, etc. Intéressant n’est-ce pas ? Là-dessus, on rentre et on écrit un article. Sans oublier d’envoyer les citations à valider à l’attachée de presse avant parution pour être sûre qu’on n’a pas mal compris. Et c’est cela qu’on vous sert dans bien des cas, mâtiné au mieux de quelques réserves et mises en perspectives. Le journaliste qui écrit un papier pareil s’ennuie, à périr. Ce n’est pas pour faire des choses comme ça qu’il a choisi ce métier. Mais bon. S’il se débrouille pas trop mal, il accédera au statut envié de  journaliste favori de quelques puissantes institutions et, à force d’obéissance et de lâcheté, il finira pas avoir des exclusivités qui feront plaisir à son rédacteur en chef et favoriseront son avancement. J’entends par exclusivité, la même information parfaitement insipide, mais avant ses confrères. Je vous jure que je ne caricature pas. Alors évidemment on peut résister. C’est-à-dire ne pas ouvrir les communiqués de presse, réfléchir seul, chercher de vrais sujets, interroger les uns et les autres, pour faire de vraies enquêtes. Mais le circuit à suivre est le même. En pire. Il faut repasser par la communication, mais si votre sujet ne parait pas susceptible de mettre en valeur l’entreprise, pire, s’il pose des questions embarrassantes, on oubliera malencontreusement de vous répondre.  Et si, merveille des merveilles, vous trouvez quelqu’un à interviewer, ce sera dans bien des cas pour entendre de la langue de bois, voire un franc mensonge. Certains cabinets de conseil en ce moment tentent de m’insuffler l’idée de faire un article sur l’impact qu’a la crise sur leur activité. Vous savez pourquoi ? Pour m’expliquer éhontément qu’elle touche tous leurs concurrents sauf eux. Le problème, c’est que j’ai des amis chez les uns et chez les autres, des amis qui ne dorment plus la nuit et enfilent les week-end de brainstorming pour tenter de dessiner leur avenir, c’est-à-dire de survivre. Parce que la crise, ils l’ont prise en réalité de plein fouet. Et quand on dîne ensemble eux et moi le samedi soir, l’attachée de presse n’est pas là pour les surveiller, alors ils se lâchent, heureusement.

Boycott ?

Mais, me direz-vous, il faut boycotter ceux qui vous font ça ? Ah ! oui ? Boycotter les banques et les sociétés cotées dans la presse économique ? Boycotter les ministères, les syndicats, les institutions professionnelles ? Impossible, la communication est partout. Vous ne me croyez pas, vous pensez que j’exagère ? Alors demandez-vous pourquoi le discours de certains politiques vous parait si creux, si insipide…Demandez-vous pourquoi, par exemple,  les français aiment la ministre de la justice tandis que les magistrats eux se révoltent, de même que les surveillants de prison  et les avocats ? Parce qu’ils sont subversifs ? Allons, un professeur de droit me confiait il y a pas longtemps « ne demandez pas à un juriste d’être un esprit libre, la matière les dresse à l’obéissance ». Le ministère de la justice est un des plus difficiles. Les problèmes y sont lourds. Entre le manque chronique de moyens qui nous place en queue du peloton européen, l’état des prisons, et le fait que la justice est devenue le grand régulateur social, qu’elle est sommée de résoudre toutes nos difficultés, y compris nos interrogations philosophique par exemple sur l’inconvénient d’être né, la tâche consistant à piloter cette institution est rude. Mais heureusement, il y a la communication qui nous offre le portrait d’une jolie ministre courageuse, issue d’un modeste milieu d’immigrés et qui se bat en robe de princesse contre les méchants pour rétablir la justice. C’est magique, la communication, mais ça finit aussi par être lassant. 

Un mot quand même pour préciser ma pensée sur les professionnels de la communication. J’ai quelques amies qui font ce travail avec honnêteté, coeur et talent. A un tout petit niveau, quand elles apprennent à leurs clients à communiquer, elles ne font rien d’autre que leur expliquer comment exprimer leur pensée, valoriser ce qu’ils font. Elles leur apprennent aussi qu’il ne faut pas avoir peur des journalistes, que ce ne sont pas des charognards, que dans leur grande majorité ils sont simplement curieux d’apprendre pour ensuite raconter. C’est intelligent et c’est utile, surtout dans un monde où la communication est omniprésente. Ce que je dénonce, c’est le dévoiement de cette activité, les grosses machines qui savent créer une réalité de toute pièce où la forme tient lieu de fond. Personnellement, je n’ai que faire d’une princesse courageuse et rebelle à la Chancellerie, je voudrais juste entendre la femme politique s’exprimer, c’est tout.

Tout est perdu ?

Rassurez-vous, il reste des lieux de journalisme. Des journaux courageux, des journalistes qui arrivent à se faire respecter et même craindre, ce qui leur permet de faire leur travail. Mais l’omniprésence de la communication pollue peu à peu notre métier jusqu’à le vider de son sens. C’est un peu comme si on faisait un reportage sur une entreprise en regardant ses spots publicitaires et sa plaquette de présentation. Il n’y a plus aucun moyen de passer derrière le miroir, d’avoir de vrais interlocuteurs, d’entendre de vrais discours. C’est fini, tout est propre, lisse et aussi inodore et sans saveur qu’un jambon sous cellophane.  Mais me direz-vous, quel rapport avec la liberté d’expression ? Les communicants l’ont tuée, si habilement et si discrètement que personne ne s’en est rendu compte. En vidant peu à peu les mots de leur contenu. Il y a quelques jours, j’ai bavardé avec une directrice de communication. Tout en empêchant son patron de parler alors que j’étais venue l’interviewer (on en est là !), de peur qu’il ne dise quelque chose (hypothèse purement théorique), elle roulait des yeux extatiques et m’a lancé en fin d’entretien « notre entreprise est matricielle ». Je n’ai même pas eu le coeur de lui demander ce que c’était que cette nouvelle ânerie. J’aurais ri, si tout cela n’avait pas été si triste. Car à force de lisser ainsi notre vie, de l’envelopper de concepts vides de sens, de l’enjoliver d’images sans lien avec la réalité, on absorbe cette culture du factice, ces mots absurdes, ces idées creuses. Alors on ouvre un blog, pas pour dire des choses interdites, pas pour provoquer, pas non plus pour exprimer une rage ou une vengeance quelconque. Non, juste pour se réapproprier l’espace du discours, rendre leur sens aux mots, résister à la grande intoxication de la communication et de la langue de bois.

Vous voyez au fond, j’ai réfléchi. L’idée de Pujadas dans les Inflitrés, aujourd’hui je l’appuie et même je l’applaudis. Sous réserve de ce qu’il en fera, bien sûr. Car enfin, il va bien falloir qu’on en sorte de ce carcan, il va bien falloir qu’on redresse la tête et qu’on lutte à armes égales, nous les journalistes. On nous oppose une façade vernie et impénétrable ? Qu’à cela ne tienne, si plus personne n’est en mesure de répondre avec un minimum d’honnêteté à nos questions, nous irons chercher les réponses. David Pujadas s’est exprimé sur Paris Première dimanche, il m’a convaincue. Ce d’autant plus qu’il avait contre lui le directeur de Télé 7 jours. Je n’ai rien contre ce journal. Mais je ne suis pas certaine que ce soit le dernier refuge de la liberté de la presse en France. Et qu’on ne vienne pas nous le reprocher. Qu’on cesse de nous menacer des pires maux si nous avons l’audace de nous affranchir des circuits de la communication officielle et des impératifs du publicitairement correct. Franchement, ça suffit.

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