La Plume d'Aliocha

20/10/2008

Arrêtons de prendre les journalistes pour des imbéciles

Filed under: Eclairage — laplumedaliocha @ 13:19

L’une des grandes critiques émises contre les journalistes est liée à leur soi-disant manque de culture, lequel transparaîtrait en particulier dans leur vocabulaire. Admettons. Je suis la première à constater dans les domaines que je connais des imprécisions, voire des inexactitudes chez mes confrères. Le réflexe classique dans ce genre de situation consiste à rejeter en bloc l’information au motif qu’une erreur de vocabulaire laisse supposer une incompréhension de fond, résumée généralement par le fameux : « quels imbéciles ces journalistes ! ».

Les « jugements » de la Cour de cassation ?

Laissez-moi vous conter une petite anecdote sur ce sujet. J’ai assisté il y a quelques jours à un colloque juridique très savant qui durait une après-midi et réunissait autour d’un thème de droit économique des universitaires, des magistrats de haut rang et des avocats spécialisés. Au milieu de cet aréopage, figurait un expert non moins talentueux, mais issu d’un métier purement économique. Voici que ce Monsieur prend la parole pour expliquer la réglementation applicable à sa profession et utilise à plusieurs reprises le terme de « jugement » pour désigner les décisions de la Cour de cassation. Le public, essentiellement composé de juristes, a froncé le sourcil. Pour les « mékesskidi » chers à Eolas (dont je salue ici l’admirable et drôlissime invention terminologique), on ne parle pas de « jugements » de la Cour de cassation mais « d’arrêts« . C’est ainsi, il faut le savoir et, connaissant ce monsieur personnellement, je pense qu’il le savait. Mais quand on n’a pas l’habitude d’utiliser certains mots, quand ils n’entrent pas dans votre culture professionnelle, eh bien parfois, ils vous échappent. Je gage que si cet expert accueillait des juristes lors d’un colloque dans sa spécialité, il sourirait à son tour de leurs approximations terminologiques. Son intervention était-elle pour autant fausse ou dénuée d’intérêt ? Pas du tout, sur le fond son discours était exact. J’ai alors pensé à vous et je me suis dit que cela valait bien un billet.

S’approprier le vocabulaire

Vous le savez, je suis juriste. Pour moi, parler d’un « arrêt de la Cour de cassation » est aussi naturel que de dire « bonjour » ou « bonsoir ». Au bout de six ans d’études et après trois ans d’exercice professionnel, on s’approprie définitivement le vocabulaire de son métier. Il est alors facile de stigmatiser ceux qui font des erreurs en vertu du fameux réflexe : « si moi je le sais, tout le monde doit le savoir ». C’est oublier un peu vite que ce que l’on sait aujourd’hui, on l’ignorait hier. C’est oublier aussi qu’on ne s’approprie réellement un vocabulaire technique qu’à force de l’utiliser, comme une langue étrangère. Prenons un autre exemple issu de mon expérience. Il y a quelques années de cela, j’ai dû me plonger dans la réglementation ô combien passionnante de la finance. Ce qui suppose de comprendre le fonctionnement de cette industrie, à commencer par son vocabulaire. Je me suis fabriqué un lexique, j’ai travaillé, suis revenue inlassablement sur les mécanismes pour les comprendre et surtout les assimiler (vous savez le Leverage buy out ou LBO, les financements mezzanine, la titrisation, les fonds ARIA, ARIA EL, l’amortissement du goodwill et autres joyeusetés etc). Mais il m’a fallu du temps pour m’approprier le vocabulaire et rendre son utilisation aussi naturelle que si je l’avais toujours connu et pratiqué. Il me semble que c’est là que se situe la grande difficulté du journalisme. A fortiori dans un monde qui ne cesse de se compléxifier.

Les risques du métier

« Vous plaidez donc pour l’approximation, l’imprécision et la médiocrité ? » me rétorqueront certains esprits chagrins. Bien sûr que non. Et aucun journaliste digne de ce nom  ne plaiderait en faveur d’une pareille cause. Je voudrais simplement relativiser un tout petit peu l’indignation que suscitent les erreurs terminologiques de la presse. Même spécialistes des domaines que nous traitons, nous ne sommes pas des praticiens, le vocabulaire que nous utilisons n’est pas tout à fait le nôtre. Par ailleurs, j’aimerais corriger quelques idées reçues. D’abord les journalistes ne sont pas les incultes que l’on imagine. Depuis des années, ils sont recrutés à un niveau Bac + 5 pour une raison simple, le métier fascine encore, il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus, on a donc tendance à prendre les plus diplômés : université, prépas, Sciences Po etc. Sans compter que nombre de journalistes spécialisés ont un profil semblable au mien, c’est-à-dire une formation dans la matière et une expérience professionnelle. Ensuite, les journaux sont bien conscients de l’importance de publier des articles de bonne tenue, sans faute d’orthographe, de syntaxe ou de grammaire et utilisant le vocabulaire approprié. Avant parution un article est relu par le chef de service, par le rédacteur en chef adjoint en charge du département, et s’il est « sensible » par le rédacteur en chef, voire le directeur de la rédaction. Il passe également entre les mains d’un correcteur et/ou d’un secrétaire de rédaction. Certaines bourdes peuvent passer ces filtres. Eh oui, aucun système n’est infaillible. Il subsiste donc malheureusement des fautes d’orthographe et autres inexactitudes. S’agissant des erreurs de vocabulaire, dans ma spécialité, les rédacteurs en chef ont pris l’habitude de m’appeler quand ils veulent faire une coupe si l’article est trop long, changer une phrase ou préciser une idée. Ils savent en effet que le droit est un domaine sensible dans lequel une erreur est vite arrivée. Cela signifie que si je me trompe, personne ne peut me corriger. Mais  à l’inverse aussi, si on me corrige sans me demander mon avis, on peut ajouter une erreur.

Non les journalistes n’aiment pas les erreurs

Mes chers esprits chagrins observeront que, malgré tout, les erreurs demeurent impardonnables. Si vous saviez le nombre de fois où j’ai vu des rédacteurs en chef blêmes de rage et au bord de la crise cardiaque parce qu’ils venaient d’apercevoir une faute dans leur journal.  Si vous saviez les coups au coeur que j’ai pu ressentir en découvrant dans un de mes articles une erreur. Je me souviens encore d’avoir écrit il y a dix ans « à corps et à cris ». Je n’ai pas oublié les quelques fautes que j’ai pu commettre malgré tout le soin que j’avais mis à les éviter. Pas plus que les lecteurs, nous n’aimons les erreurs, nous sommes bien conscients qu’elles nous décrédibilisent, qu’elles réduisent à néant le mal qu’on s’est donné à rédiger un article. Mais nous savons aussi que, malheureusement, elles sont un risque permanent, lié au métier, à l’urgence qui bien souvent le caractérise, à la nécessité de comprendre vite et d’expliquer encore plus vite un fait d’actualité.  Ce risque,  nous ne pouvons au mieux qu’essayer de le réduire au minimum.  Et c’est ce que nous faisons. Cela étant précisé, certains de mes confrères me feront observer qu’en ces temps de disette la tentation est grande de réduire les effectifs, notamment en faisant des coupes claires chez les correcteurs et les SR. Je ne crois pas que les correcteurs d’orthographe puissent remplacer ces admirables spécialistes de la langue et de ses difficultés. Et pour une fois je vais militer, après tout, ce sont les Etats généraux de la presse en ce moment : préservons ces métiers, ils ont un rôle stratégique à jouer dans la qualité du travail qu’on exige de nous.

Propulsé par WordPress.com.