La Plume d'Aliocha

14/10/2008

Et la déontologie bon sang !

Filed under: Coup de griffe — laplumedaliocha @ 10:52

Le magazine « Enquête exclusive » (1) était consacré dimanche soir à l’univers de la mode. Je vous avoue que j’ai failli éteindre la télévision. Je ne m’explique pas cette passion de mes confrères depuis quelques années pour la Jet set, la manière dont les établissements de luxe s’accommodent des caprices de ces gens, les lieux qu’ils fréquentent, l’argent qu’ils dépensent,  et autres sujets du même acabit. Il me semble qu’il se passe dans le monde des événements plus importants  que les états d’âme d’une poignée de multimillionnaires. Il se trouve que l’émission cette fois était intéressante : au lieu de poser un regard émerveillé et complice sur l’univers de la mode, elle a mis en exergue quelques travers condamnables. En particulier, la question de la maigreur des mannequins. En regardant une poignée de vieux barbons aller chercher en Russie des gamines de 12 ans et les évaluer comme des maquignons à la foire aux bestiaux avant de renvoyer la majorité d’entre elles en leur expliquant qu’elles étaient trop grosses, j’ai été prise d’un immense dégoût. Songent-ils aux ravages qu’ils peuvent créer dans l’esprit d’adolescentes fragiles en les accusant d’être en surpoids alors qu’elles pèsent 20 ou même 30 kilos de moins que leur taille ? Jusqu’où la mode va-t-elle ainsi déraper ? On a fait maigrir des jeunes filles de 17 ans jusqu’à les tuer, avant de comprendre que le fantasme d’une poignée de « créateurs » névrosés sur l’extrême maigreur ne pourrait être assouvi qu’avec des adolescentes non encore formées. Il me semble qu’on retrouve ici de manière extrême, ce triomphe de la communication et du mensonge que je dénonce en ayant le sentiment de hurler dans le désert. Mais je suis peut-être au fond la seule à me choquer de vivre dans un univers aussi trompeur qui va jusqu’à proposer comme emblème de la femme, des images qui en sont précisément à l’opposé. Et comme si cela ne suffisait pas, les photographes allongent ici une jambe, affinent un visage, gomment un grain de peau un peu trop apparent…Mais c’est de l’art me répondra-t-on ! A ce sujet, j’aime la définition de Kandinsky pour qui l’art est « l’expression de l’éternel objectif par le temporel subjectif ». En d’autres termes, l’expression par un artiste avec sa subjectivité et les moyens de son époque de quelque chose d’éternel et d’universel. Il me semble que les photos de mode ne résistent pas un instant au rapprochement avec cette définition.

Les errements de la presse féminine

Le reportage s’est également penché sur la presse féminine. Avec raison. D’ailleurs, peut-on encore parler de presse ? Celle-ci cumule tous les dérapages dont les journaliste doivent se garder. Ainsi voit-on une  patronne de presse surnommée la grande prêtresse de la mode en France recevoir mille hommages des couturiers, accepter quotidiennement un nombre incroyable de cadeaux de prix et encourager ses journalistes à faire de même, et le fin du fin, arrondir ses fins de mois déjà plus girondes que les mannequins qu’elle met en Une avec des missions de consultante auprès des couturiers. C’est ici le summum du mélange des genres, le cas d’école à présenter aux élèves journalistes pour leur expliquer ce qu’il ne faut pas faire : entrer dans un processus de starification qui ouvre la voie à toutes les manipulations, accepter des cadeaux de ceux dont on parle, se faire rémunérer par les mêmes en bondissant joyeusement du journalisme au conseil en marketing. Et comme si cela ne suffisait pas, on apprend que les couturiers qui paient à prix d’or une page de publicité dans le magazine auraient ensuite droit, aussi tacitement que sûrement, à figurer dans les pages pompeusement qualifiées de « rédactionnelles », c’est-à-dire les photos de mode réalisées par le journal pour guider les lectrices dans leurs achats.   Je précise au passage que cette patronne de presse à la déontologie au-dessus de tout soupçon a également une influence sur le choix des mannequins et participe à ce goût pour les adolescentes non encore formées. Qu’un magazine féminin plaide sans états d’âme pour une vision de la femme qui précisément nie la femme, c’est-à-dire ses courbes, et qui surtout encourage des adolescentes à se soumettre à des régimes infernaux pour se rapprocher de ce modèle aberrant est scandaleux. Au surplus, c’est la preuve qu’il n’est plus dédié aux lectrices, mais captif de ses annonceurs. 

La grande menace

Mais, me direz-vous, je ne pensais tout de même pas que le presse féminine était indépendante ? Non. Je ne le pensais pas. Je savais que les cadeaux étaient l’usage pour s’attirer les bonnes grâces des journalistes, je savais que ce petit monde consanguin n’était pas fait pour encourager l’indépendance de la presse, je savais aussi à quel point ces titres sont florissants et croulent sous la publicité quand les autres pleurent les annonceurs disparus. C’est une chose de violer la déontologie, c’en est une autre de le faire avec tranquillité, c’est-à-dire de ne même plus avoir conscience des règles dont on s’affranchit. Pour tout vous dire, je crains que ces errements soient au portes du reste de la presse française. J’ai peur que les difficultés économiques ne repoussent peu à peu la frontière entre l’autorisé et l’interdit. L’offensive de la communication et du marketing est puissante. Il m’est arrivé plusieurs fois d’y être confrontée dans la presse économique. Telle entreprise fait de la publicité dans le journal, il va falloir en parler. Et hop, glissement de la pub vers le rédactionnel. Tel journaliste décide de faire un dossier sur une catégorie d’acteurs économiques, voici que le service pub du journal frappe à la porte pour savoir de quoi le journaliste parlera, qui il va interviewer, et court ensuite téléphoner aux sociétés concernées pour les en informer et leur placer de la pub.

Déontologie : état d’urgence

Rassurez-vous, nous sommes loin de la presse féminine, les gardes-fous existent et ils fonctionnent. Mais il me vient à l’idée qu’il est sans doute urgent d’adopter un code de déontologie des journalistes et de l’appliquer dans toutes les rédactions. Histoire de se mettre les idées en place et de pouvoir l’opposer à ceux qui refuseraient de comprendre ce qu’est l’indépendance de la presse. Toute l’économie ou presque aujourd’hui est dominée par les questions d’indépendance. Nos amies les banques qui doivent dresser des chinese walls entre leurs différents services et se dotent de déontologues, les auditeurs à qui l’on impose depuis Enron des contraintes drastiques, l’analyse financière, demain les agences de notation. Mais aussi les avocats, les juges, les autorités administratives, partout, l’indépendance est considérée comme le préalable indispensable au fonctionnement correct d’une activité ou d’une profession. Pour les journalistes aussi, c’est vital, mais ce n’est écrit et organisé nulle part. Il est sans doute temps de le faire avant que toute la presse ne finisse par se comporter comme la grande prêtresse de la mode en France. Espérons que le sujet sera abordé lors des Etats généraux de la presse qui se déroulent en ce moment.  Et pour être complète, je précise qu’il existe de nombreux textes en la matière. En France, nous avons une charte rédigée en 1918, il existe aussi un code international et une recommandation européenne, sans compter les tentatives des uns et des autres de rédiger des textes et les dispositions particulières adoptées par certaines entreprises de presse. Seulement voilà, tout ceci en France ne relève pour l’instant que du voeu pieux. Ces textes n’ont aucune force, leur violation n’est réprimée par personne.

Chasser les flibustiers

Indépendamment du risque que cela fait peser sur les professionnels de la presse, cela permet aussi à des flibustiers d’investir la profession en publiant des titres confidentiels spécialisés dont les méthodes ne sont rien d’autre que du racket. J’en connais un dans ma spécialité qui n’hésite pas à faire payer très cher les pages dites « rédactionnelles », c’est-à-dire à demander aux experts qui écrivent chez lui de payer pour publier leurs articles. C’est une aberration pure. Les personnes qui écrivent occasionnellement dans un journal ne paient pas pour le faire, pas plus qu’il n’est envisageable de vouloir payer pour être interviewé.   Il se permet également d’organiser des trophés annuels qui commencent à avoir un certain retentissement. Pour figurer parmi les lauréats, il faut payer, pour assister à la remise des prix, il faut encore payer. Et tenez-vous bien, comme il est malin, il arrive à attirer des personnalités et même des politiques qui participent à sa grand-messe annuelle sans se douter de ce qu’elle peut avoir de contestable.   Evidemment, cela va à l’encontre des enquêtes et classements réalisés par un journaliste indépendant qui va effectuer un travail d’investigation et livrer à ses lecteurs un classement objectif et indépendant. Bien sûr, le tirage de cette publication est ridicule, de l’ordre de quelques milliers d’exemplaires tout au plus. Mais elle contribue à brouiller dans l’esprit des lecteurs l’image de la presse et du métier de journaliste. A ma connaissance, il n’existe aucun moyen pour l’arrêter. Je sais également que ses méthodes sont en train de faire école chez d’autres voyous sans foi ni loi qui briguent la carte de presse et jouent sur la vanité humaine pour remplir les caisses de leurs prétendus magazines. Ils ont compris que certains seraient prêts à faire n’importe quoi pour avoir leur nom et leur photo imprimés dans un journal et ils en jouent. 

Bien souvent, on se penche sur l’indépendance et la déontologie lorsqu’une crise révèle ce que leur absence peut avoir de dévastateur. C’est ce qui s’est passé par exemple avec les commissaire aux comptes dont les règles professionnelles ont été entièrement revues après le scandale Enron. Faudra-t-il donc attendre un séisme du même acabit touchant la presse française pour que tout le monde se réveille ? J’ai peur alors que nous n’attendions longtemps…

(1) Caroline m’a fait remarquer, à juste titre, que le magazine dont je parlais était Enquête exclusive et non Envoyé spécial comme je l’avais indiqué à tort dans la version initiale de l’article. 

 

Et n’oublions pas la crise : Décidément, les marchés ont décidé de battre tous les records. Après avoir connu des chutes vertigineuses, les grands indices boursiers s’offrent des rebonds historiques. Le CAC 40 a clôturé hier à +11,18%, le Dow Jones à +11,08%, mais c’est le Nikkei qui remporte la palme avec un bond de 14,15%. 

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