La Plume d'Aliocha

08/10/2008

La crise de la presse écrite en quelques chiffres

Filed under: Comment ça marche ? — laplumedaliocha @ 09:42

Je me méfie des chiffres. Ils sont, encore plus que les mots, sujets à interprétation et à manipulation. Mais ils sont parfois indispensable pour mesurer une situation. Les Etats généraux de la presse se sont ouverts jeudi dernier à l’initiative de Nicolas Sarkozy. De quoi s’agit-il ? De 4 pôles de « débats et propositions », pour reprendre les termes du Président, sur l’avenir du métier de journaliste, le processus industriel de la presse, Internet et, enfin, le rôle de la presse dans une démocratie. D’ici deux mois, un premier bilan des travaux sera présenté. Ces pôles sont placés sous la responsabilité respectivement de Bruno Frappat, président du groupe Bayard, Arnaud de Puyfontaine, ancien directeur du Figaro, ancien président d’Emap et de Mondadori France, Bruno Patino, directeur de France Culture et François Dufour, co-fondateur du groupe Play Bac. 

Souhaitons leur bonne chance !

Les chiffres pour comprendre :

– En 1914, il y avait en France 80 quotidiens nationaux pour un tirage global de 5,5 millions d’exemplaires. En 1999, ils n’étaient plus que 10 et tiraient à 2,29 millions. Quant aux quotidiens régionaux sur la même période, ils sont passés de 242 à 56 et leur tirage lui, a progressé, passant de 4 millions au début du siècle à 6,5 millions à l’aube des années 2000. On relèvera que la presse nationale qui représentait 58% des ventes en 1914 est tombée à 24%.

– Cela va-t-il mieux ailleurs ? Oui. La France fait partie des pays les plus touchés par la baisse des quotidiens nationaux. Au Japon par exemple, on dénombrait 396 quotidiens nationaux vendus pour 1000 habitants âgés de plus de 15 ans en 1960, et 633 en 2005. Sur la même période, la France est passée de 252 à 159. C’est l’érosion la plus forte avec celle des Etats-Unis (326/250) et de la Grande-Bretagne (514/348)

Pourquoi ça va si mal chez nous ?

Tentative d’explication. Dans son ouvrage « La presse quotidienne nationale, fin de partie ou renouveau ? » paru en avril (Vuibert), Patrick Eveno, agrégé en histoire et spécialiste de l’histoire des médias, estime que les raisons de la crise de la presse quotidienne nationale française doivent être recherchées dans l’immédiate après-guerre. Replaçons nous en 1945. Il faut régler entre autres difficultés le sort de la presse en Europe et procéder à l’épuration dans les titres qui ont collaboré avec le nazisme. On assiste alors à 3 types de réaction. En Allemagne, les alliés décident une épuration totale, tous les titres disparaissent. Ils sont remplacés par des publications alliées, puis, peu à peu, allemandes. Pour être journaliste alors, il faut produire une certificat d’antinazisme. Politiquement, les alliés imposent le pluralisme dans les rédactions. Economiquement, c’est la liberté totale et une grande souplesse en matière de concentration. Pour l’auteur, c’est ce qui va permettre la constitution de groupes de presse puissants. L’Italie fait le choix inverse. Les titres qui paraissaient avant-guerre subsistent, ce sont les journalistes et directeurs de rédactions fascistes qui sont épurés. Un Ordre des journalistes est créé tandis que l’on assure une liberté économique quasi-totale. En France, la réaction est plus complexe. L’idée à cette époque, c’est que la presse d’avant-guerre ne pensait qu’au profit, à séduire la clientèle (eh oui, déjà !) et avait oublié son rôle de gardienne de la démocratie. Elle est considérée comme responsable de la défaite et de la collaboration et doit donc être châtiée. C’est ainsi que 188 des 206 quotidiens qui paraissaient avant-guerre sont interdits, leurs biens confisqués et transférés aux partis de la résistance. Plusieurs lois et ordonnances refondent la presse et donnent naissance par exemple à l’AFP. Au début, c’est le succès : 3,3 millions d’exemplaires vendus chaque jour en novembre 1944, 4,6 millions en 1945, 6 millions en 1946, puis c’est la chute brutale, 3,4 millions en 1952. Si l’on compare les chiffres de la presse quotidienne en France, en Italie et en Allemagne, le constat est édifiant.  En Allemagne, le nombre de quotidiens vendus pour 1000 habitants augmente de 300 en 1950 à 322 en 2000, en Italie, il passe de 120 à 158 sur la même période, en France, c’est le mouvement inverse : 250 exemplaires pour 1000 habitants en 1950, 167 en 2000. Et voici la conclusion de Patrick Eveno : « le choix français, celui d’une presse politique pauvre en capitaux et placée dans un environnement de conception anti-capitaliste, a conduit à un appauvrissement du marché de la presse et de l’information en France et un appauvrissement de la diversité au détriment du pluralisme politique. Ce choix français a également favorisé le rachat des quotidiens par des entrepreneurs animés d’intentions politiques ». En d’autres termes, le rêve louable de construire une presse émancipée des préoccupations économiques et toute entière concentrée sur son rôle démocratique a échoué. Pire, faute de modèle économique solide assurant son indépendance grâce à la constitution de groupes de presse puissants, elle est tombée entre les mains d’industriels n’ayant rien à voir avec la presse et uniquement soucieux d’étendre leur puissance. Toute la question aujourd’hui est de savoir si on va pouvoir sauver la presse quotidienne française. Affaire à suivre.

 

Petit hors sujet ajouté à 13h : Impossible de faire l’impasse sur la crise actuelle quand on est journaliste. Ecrire sur autre chose, même un sujet qui me tient particulièrement à coeur comme la presse, parait un peu dérisoire. Déformation professionnelle oblige. Les journalistes vivent pour l’adrénaline permanente que suscite l’observation du monde, en particulier dans des moments tels que celui que nous traversons. Je signale donc que Tokyo a perdu cette nuit 9,38%, passant sous la barre des 10 000 points. Les experts de l’analyse technique baissent les bras car il n’existe plus de modèle pour raisonner dans une situation aussi exceptionnelle. Tout un symbole !

Mise à jour 18h20 : Le CAC 40 clôture ce soir en baisse de 6,31%, ce qui représente une chute de 37,71% de sa valeur depuis le 1er janvier et de 40,01% sur un an.

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