L’un des problèmes auquel est confronté le journaliste en quête d’information pour ses gentils lecteurs, c’est le barrage secrétaire qui empêche d’accéder au détenteur de la précieuse information recherchée.
Ce barrage est parfois volontaire, il s’agit pour l’intéressé(e) de défendre son ou sa boss contre les importuns. Objectif ô combien louable. J’adorerais personnellement qu’on m’évite les appels de ces bastions de l’esclavagisme téléphonique installés au Maroc ou ailleurs, lorsqu’une voix lointaine et à peine audible s’exprimant avec une aisance très approximative au milieu d’une brouhaha infernal vous propose je-ne-sais-trop-quoi au plus mauvais moment avant de couper brutalement la communication quand vous dites, pourtant poliment, que vous êtes en rendez-vous.
Mais il y a aussi les barrages involontaires, ceux qui naissent d’une furieuse envie d’en faire le moins possible. C’est donc tout un art que de gérer ce “barrage”. Entre nous, comme j’aime communiquer, je me plie bien volontiers à toutes les précisions réclamées, allant jusqu’à vendre à mon interlocutrice le projet pour le plaisir d’abord d’un contact humain réussi et ensuite par souci d’efficacité. On ne vantera jamais assez les mérites de la gentillesse et de la courtoisie dans le travail. Dans 9 cas sur 10, ça fonctionne.
Seulement voilà, la dixième fois, quand on tombe sur un esprit disons, “original”, ça dérape…Et ça donne ce genre de choses :
Moi : Bonjour, je m’appelle Aliocha, je suis journaliste au Petit reporter illustré et je vous appelle parce que j’ai vu que Monsieur votre patron (intonation déférente) intervenait lors du colloque sur “L’avenir de l’apiculture en basse-provence, mythes et réalités”(ou “évolution et prospective”, tous les colloques ont les mêmes intitulés, c’est navrant de manque d’imagination). Je souhaiterais l’interviewer sur ce thème.
Elle (voix fraiche, légèrement alanguie, niveau de motivation : -10 sur une échelle de 200) : Ah ? Un colloque ? Quand ça ………? (hop, ça dérape ! )
Moi : Le 3 décembre.
Elle (toujours alanguie mais faisant semblant de réfléchir) : A Lille ?
Moi (Le hasard fait parfois mal les choses cocotte. C’est pas à Lille ) : Hum, non à Paris.
Elle : Ah bon………………………… et c’est à quelle heure ?
Moi : Peu importe, le fait est que je voudrais l’interviewer sur l’apiculture pour Le Petit reporter illustré.
Elle : Et vous êtes journaliste où ?
Moi : Au petit reporter illustré donc…. (je l’ai déjà dit ça).
Elle : Ah oui à la sécurité sociale !
Moi : Non, au Petit reporter illustré (depuis quand il y a des journalistes à la sécu, cocotte, t’as fumé ou quoi ?)
Elle : Et vous vous appelez ?
Moi (à ce stade, vous admirez mon infinie patience, j’espère ?) : Aliocha
Là n’importe quel esprit normalement constitué commencerait à rédiger le message. C’est simplissime : nom, téléphone, objet : interview sur l’apiculture. Vous couronnez le tout d’un “je lui transmets, je vous rappelle” et hop emballé c’est pesé, tout le monde est content. Mais pas elle, trop originale sans doute.
Elle (prenant un ton profondément inspiré) : bon, euhhhhhhhhh……. eh bien………… je crois que le plus simple c’est que vous m’envoyiez un mail avec votre demande.
(Bon sang, c’est la nouvelle mauvaise habitude du moment ça, vous passez trois plombes à expliquer quelque chose au téléphone et au final on vous demande d’envoyer un mail. C’est le genre de réaction qui me fait monter des noms d’oiseaux aux lèvres et ….qui fait tressaillir mes potes de bureau quand je raccroche le téléphone et que les insultes peuvent enfin sortir en escadrille tandis que je tente de réparer le combiné téléphonique qui s’obstine, l’imbécile, à voler en éclats dès que je le brutalise un peu)
Moi ( ça t’ennuie tant que ça de bosser, cocotte ?) : Je crois que c’est préférable en effet. Donnez-moi votre e-mail.
Elle : maya@vivelesabeilles.com avec un”s” à abeilles, me précise-t-elle. (Je l’ai échappé belle, vu le niveau de la conversation je m’attendais à “tout-en-minuscules-et-sans-accent”)
Moi : Merci, je vous envoie ça tout de suite.
Je vous avoue que j’avais un peu peur pour la suite. Ben pas du tout, elle m’a rappelée 1 heure après mon mail, dites donc ! Seulement voilà, elle était toujours aussi décalée dans son approche de la vie professionnelle.
Elle : je vous rappelle pour fixer un rendez-vous.
Moi (Alleluiah): Très bien, quand ?
Elle : ah………Ben……..c’est-à-dire……………………………(là, il faut que je vous précise une chose. Les secrétaires des gens IMPORTANTS ne sont pas impressionnées par qui que ce soit sauf par leur boss. En conséquence, elles vous disent généralement : “aïe, vu son agenda j’ai très peu de choses à vous proposer, Lundi à 6h du matin, ça vous irait ? Je n’ai que ça. Comptez dix minutes parce qu’ensuite il a une conf’call avant son petit déjeûner avec le ministre”. Souvent, c’est vrai que leur boss est débordé, mais elles aiment bien en rajouter pour le valoriser, visiblement son boss à elle n’a rien à faire de ses journées et elle n’a même pas l’idée géniale de le dissimuler)
Moi : mercredi prochain par exemple ?
Elle : euhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh……………………………….
Moi : à 10h ?
Elle : euhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh……..plutôt 9h00, mais euhhhhhhhhhh ……………..10h ça vous arrange ?
Moi ( Pas du tout cocotte, c’est même pour ça que j’ai proposé mercredi à 10h, parce que j’ai un empêchement majeur, je serai chez le dentiste, l’interview au téléphone sur fond de bruit de roulette, avec les doigts du dentiste dans la bouche, ça me dit bien) : Oui, ça m’arrange.
Et c’est là que, dans un sursaut de professionnalisme parfaitement décoiffant, elle m’a asséné le coup de grâce :
D’accord. Auriez-vous par hasard une adresse mail pour que je vous confirme le rendez-vous ? (entre nous, le fait d’avoir une adresse mail à notre époque ne relève plus d’une improbable appétence pour l’ultime gadget high tech exclusivement vendu au Etats-Unis, que je sache. Mais là n’est pas le problème)
Moi (vaincue par l’épuisement) : C’est-à-dire que je viens de vous en envoyer un de mail, il y a une heure, c’est même comme ça que vous avez pu me rappeler.
Elle : ah oui…………!!!!!!!. Suis-je bête !
No comment.
L’attachée de presse
Aujourd’hui, j’ai envie de vous faire découvrir un curieux petit animal, aussi charmant que désopilant : l’attachée de presse. Son rôle ? Faire l’interface entre son boss ou son client et les journalistes, organiser des rencontres et tenter d’obtenir des articles dans les journaux.
En réalité, il y a deux catégories d’attachées de presse. La première, minoritaire, est fortement diplomée, voire issue du secteur ou de l’activité qu’elle a choisi de vendre à la presse. Celle-là est très professionnelle, passionnée par son sujet et souvent au moins aussi compétente que les gens qu’elle est chargée de faire rencontrer aux journalistes. Pour un peu on serait tenté de l’interviewer elle, car elle est moins politique que ses employeurs et plus encline à dévoiler le dessous des cartes.
Ah ! L’oiseau des îles
Et puis il y a l’autre catégorie, majoritaire, celle de ce que j’appelle quand je suis de bonne humeur les “oiseaux des îles”. Dans cette aimable catégorie, l’attachée de presse est choisie exclusivement sur son physique. Elle a entre 25 et 40 ans grand maximum, se passionne pour …..son look et annonce en général son arrivée par le léger tintinabulement des multiples colifichets qui l’ornent de la tête aux pieds, quand ce n’est pas par son parfum capiteux ou ses petits babillements joyeux. Regardez-là, si, si, c’est elle là-bas, la jolie créature en mini-jupe qui virvolte autour de son patron. Elle déplace beaucoup d’air inutile mais c’est pour ça qu’on l’a choisie et son boss, un peu emprunté, semble tout à fait ravi d’avoir son oiseau des îles à ses côtés. Ravie, elle l’est plus encore que lui, il y a des journalistes partout, c’est son univers la presse, elle y est comme un poisson dans l’eau. Croit-elle. Parce que les journalistes en réalité, elle les irrite au plus haut point à balancer des banalités ponctuées d’exclamations enthousiastes.
“C’est tellement sympa d’être venue !”
Aïe, elle s’approche ! On aimerait la prévenir que son sourire forcé risque un jour de rider son joli minois, à moins qu’elle ne se retrouve figée à jamais dans une grimance à force de se torturer ainsi les zygomatiques, mais après tout c’est son problème. La voilà qui vous saute dans les bras avec un “Bonjouuuuuur” sucré à vous en rendre diabétique.“Comment vas-tuuuuuuuuuuu????? C’est tellement sympa d’être venue, j’adore ton sac à main !!!!!!!!!!!!!!”. Si elle savait ce que je m’en fous qu’elle aime mon sac à main, je suis là pour bosser. En plus, il n’y a aucune chance qu’elle l’aime mon sac à main, vu que je m’intéresse autant à la mode qu’elle à la situation du Darfour. C’est le truc préféré de l’attachée de presse, ça, jouer sur l’affect. Combien m’ont sauté au cou avec la même affection débordante qu’un chien qui voit rentrer son maître en fin de journée alors qu’on ne se connaissait même pas. “Ah ouiiiiiiiii, Aliochaaaaaaaaaaaaa, je suis si contente qu’on se rencontre !”. Heureusement, comme cette catégorie d’attachée de presse n’a strictement rien à dire, la conversation tombe vite à plat, ce qui me permet généralement de fuir m’installer pour lire le dossier de presse avant que la conférence ne débute, tandis que déjà elle accueille avec la même effusion de joie factice mes autres confrères.
Que faire quand on s’ennuie ?
La conférence commence et là j’observe mon oiseau des iles. Il faut vous dire que pendant une conférence de presse, l’attachée de presse s’ennuie, à mourir. Certes, elle pourrait suivre la manifestation puisque c’est elle qui l’a organisée, vérifier que tout se passe bien, que les journalistes sont intéressés, bref, s’impliquer. Mais non, elle préfère s’ennuyer. Ayant rangé son sourire devenu inutile, elle tente néanmoins de s’occuper. Ce qui se traduit le plus souvent par un inventaire complet de sa tenue. Hop, elle tend légèrement la jambe sous la table pour contempler ses escarpins. Impeccables. Elle a bien fait de craquer pour cette paire de chez Machin en soldes l’année dernière. Ensuite, elle tire un peu sur sa jupe, qu’elle a choisi trop courte, faut ce qu’il faut. Et puis elle passe aux ongles, c’est fou ce qu’un travail de bureau, si modeste soit-il peut être risqué pour le vernis à ongles. Il faudra qu’elle pense à réserver une manucure lors de son rendez-vous bi-hebdomadaire chez le coiffeur. Ensuite, elle passe aux multiples petits bracelets qui ornent ses poignets, avant de tendre un peu la main pour faire jouer la lumière dans la pierre d’une de ses bagues. Tout ceci lui a pris environs 20 minutes, la conférence évidemment n’est pas terminée alors elle recommence. Elle peut faire ça des heures, l’attachée de presse. Pour un peu, ça me rendrait admirative. Dans le meilleur des cas, elle pianote vaguement sur son portable, enfin maintenant sur son i-phone, et prend un air inspiré quand il vibre. Parfois, l’appel a l’air si important qu’elle se lève et, en trottinant sur ses talons aiguilles, le portable vissé à l’oreille, elle quitte la salle comme si on venait de la prévenir que la troisième guerre mondiale était déclarée. En fait, elle va juste prendre l’air sous un prétexte futile en en profitant pour faire croire à tout le monde qu’elle est Dé-bor-dée !
Bon, tout cela est bien mignon mais l’essentiel a été dit et j’ai un autre rendez-vous dans un quart d’heure. Je m’éclipse discrètement avant la fin, en espérant qu’elle ne me verra pas. Loupé, elle est déjà sur mes talons. “Merci d’être venuuuuuuuuuuue, si tu veux une interview, surtout n’hésites pas, ça t’a intéresséeeeeeeeeeeeeee? Tu vas faire un papier ?!!!”. Je cours déjà vers la sortie en lançant un elliptique “je vais voir avec mon redac’chef” tout en me disant que si elle avait écouté la conférence, elle aurait peut-être saisi que ça ne présentait aucun intérêt. Allez savoir.