La Plume d'Aliocha

08/05/2013

Délicieuses nouilles froides !

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 19:30
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imagesDepuis quelques temps, vous fouillez les rayonnages des libraires, glissez sur les couvertures, retournez certains livres pour lire le résumé, seulement voilà, rien à faire, l’envie ne vient pas.  Je vous comprends, il arrive parfois que l’on se trouve saisi de lassitude face aux ficelles de maquignon des éditeurs, aux couv’ racoleuses et à leur cortège de recommandations médiatiques qui sentent un peu trop fort le copinage.  J’ai ce qu’il vous faut : un récit en prise directe avec l’actualité, mené d’une plume alerte par un journaliste voyageur, sur une région du monde aussi inaccessible que la planète mars. "Nouilles froides à Pyongyang" de Jean-Luc Coatalem (Grasset 2013), rédacteur en chef adjoint du magazine Géo, raconte le fascinant périple de l’auteur en Corée du Nord.

Pour pénétrer dans ce bastion imprenable, le journaliste  s’est  fait passer pour un voyagiste en quête de destination exotique et le stratagème a fonctionné. Le voilà autorisé à poser le pied dans le pays le plus fermé au monde. Il emmène dans ses bagages un ami au nom improbable de Clorinde, passionné de Valéry Larbaud, mais aussi  " amateur de tweed et de lin, collectionneur de souliers à façon, qui ne quitte plus guère les deux arrondissements de Paris où il vit et travaille". Flanqués de leurs gardiens qui ne les lâchent jamais d’une semelle, les deux hommes sillonnent la Corée du Nord et découvrent effarés ses hôtels vides, ses restaurants sans nourriture, ses hommages imposés et millimétrés à la statue de Kim-Yong-Il, ses musées absurdes dont l’entrée est facturée 80 euros aux touristes et ses décors de carton-pâte destinés à dissimuler la pauvreté du pays. C’est fin, enlevé, remarquablement écrit, dans un style qui se situe quelque part entre Albert Londres et Oscar Wilde.

Extrait, pris au hasard car tout n’est que gourmandise dans ce livre : "Toi qui entres ici oublie le diamètre de l’assiette normale ! Mais aussi celui de l’assiette intermédiaire comme celle dite à dessert pour ne te souvenir que des plus petites, sous-tasses à café et soucoupes. Car c’est ainsi que tout, désormais, te sera servi : dans de la dînette. Avec peu à manger dessus. Et encore, tu es privilégié : le reste de la RDPC crève de faim. En règle générale, ni fruits frais, ni laitages, ni pain, ni vin, ni huile, ni condiments, et encore moins de sel ou de poivre sur la table. Deux bières et une bouteille d’eau de 500 ml à se partager. Quant au thé, pas plus d’une demi-tasse chacun, en redemander ne serait pas "camarade"". Qu’on ne s’y trompe pas, au delà de la distance teintée d’humour avec laquelle l’auteur raconte ce qu’il voit, le livre apporte un éclairage précieux sur le fonctionnement de ce pays mystérieux qui s’offre depuis quelques temps le luxe de provoquer les Etats-Unis. Pourquoi des "nouilles froides", me direz-vous ? Parce que c’est la spécialité gastronomique nationale que l’on fait miroiter à nos deux aventuriers tout au long de leur voyage et dont ils ne découvriront les fort modestes charmes qu’à l’issue du séjour.  Un livre à déguster sur-le-champ !

02/04/2013

La bande dessinée du réel

Classé dans : Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 13:29
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Par Gwynplaine

Il y a un moment  déjà que je veux faire ce billet sur le reportage en bande dessinée et plus largement sur ce que d’aucuns appellent “la bande dessinée du réel” et que je nommerais par conséquent ainsi, faute d’un meilleur terme. Il existe toute une production en bande dessinée à laquelle on peut accoler cette expression, une production qui, sans relever spécifiquement d’un même genre, s’attache à des récits ayant au moins un point en commun : ils ont pour matière première le réel. La belle affaire me direz-vous, c’est là la matière première de toute littérature ! Certes, mais la particularité des albums dont je veux parler ici c’est que ce sont des récits non fictionnels, qu’ils soient reportages, (auto)biographies ou témoignages.

Les lecteurs les plus anciens de ce blog – ou ceux des plus récents qui ont remonté le fil du temps – me connaissent pour avoir commis par le passé quelques billets (ici,, et puis  ou encore ici, sans oublier celui-ci et le tout premier de la série)  principalement sur la bande dessinée, et contribué par là à l’animation du salon littéraire. Pour les autres sachez que, fidèle de la première heure, commentateur régulier (si ce n’est pertinent) en son temps, et passionné de bd en ce qu’elle est pour moi une composante unique des arts narratifs (bd/littérature/cinéma) ayant encore beaucoup à explorer formellement (sans doute plus que les deux autres), j’aime à poser et partager mes idées sur le sujet, ce que me permet l’écriture de ces billets. Aliocha m’a fait l’amitié de publier les quelques-uns que j’ai pu lui soumettre jusqu’ici, je l’en remercie une fois de plus.

Pour finir avec cette introduction, la plupart des albums dont j’ai parlé ici présentaient pour moi un intérêt en lien avec les préoccupations de ce lieu : le journalisme et les formes différentes qu’il peut revêtir. En cela ils appartiennent aux types d’ouvrages dont je veux parler ici sous forme de petite bibliographie sélective commentée.

La bd du réel peut selon moi  se concevoir en trois catégories[1] distinctes mais poreuses : on peut discuter de la place de chaque livre dans l’une ou l’autre, la vérité étant que chacun possède un peu des ingrédients qui me servent à distinguer lesdites catégories entre elles.

Je commencerai par celle qui intéresse le plus ce blog.

Le reportage

Il n’aura pas échappé à ceux d’entre vous qui suivent un peu l’actualité éditoriale foisonnante de la bd qu’il sort de plus en plus de bd reportage : le genre connaît un succès certain, à tel point qu’une revue comme XXI en a fait l’une des composantes.

Parmi toute cette production je voudrais attirer votre attention sur deux livres lus récemment qui donnent toute sa dimension au genre

imgresLe premier est Palestine de Joe Sacco. Intéressant à plus d’un titre, il l’est notamment parce qu’il s’agit d’un des premiers exercices du genre.

Si le reportage écrit est journalistiquement parlant bien identifié, sa transposition sur le support bande dessinée pose quelques questions : est-ce encore du journalisme ? que devient la notion essentielle bien que discutée d’objectivité journalistique ? quelle objectivité quand un dessin – bien plus à mon avis que le style « littéraire », qu’on peut rendre à une certaine neutralité factuelle – quand un dessin, disais-je, porte en lui l’empreinte de son auteur, quand il est déjà par là même un commentaire sur le monde, un point de vue ?

Palestine de Joe Sacco est un élément de réponse. Avec ce livre Joe Sacco est peu ou prou « l‘inventeur » de la bd reportage. L’édition de Rackham, la deuxième en langue française, propose une introduction passionnante (qu’on peut lire ici) de la main de l’auteur dans laquelle il explique son travail sur ce livre, sa vision de ce qu’est le bd journalisme – concept sur lequel il n’avait pas réfléchit alors qu’il se lance dans l’aventure de Palestine, et qu’il développera par la suite en s’appuyant sur cette expérience fondatrice.

Diplômé d’une école de journalisme, Joe Sacco s’aperçoit en se documentant sur le conflit israélo-palestinien que sa vision est jusque-là façonnée uniquement par le prisme des médias américains, largement favorables à Israël. Comme il l’explique  dans l’introduction : « La plus sérieuse de critiques que l’on ait pu porter à l’encontre de Palestine est qu’il ne restitue qu’un seul point de vue du conflit israélo-palestinien. C’est une description du livre qui me semble exacte, mais cela ne me gêne pas. Ma conviction était et demeure que le point de vue du gouvernement israélien est parfaitement représenté dans les médias américains dominants, et que n’importe quelle personne élue à un poste important aux Etats-Unis se fait fort de le claironner lourdement. » Et de finir son texte ainsi : «  Ce n’est pas un travail objectif  si on entend par objectivité cette approche américaine qui consiste à laisser s’exprimer chaque camp sans se préoccuper que la réalité soit tronquée. Mon idée n’était pas de faire un livre objectif mais un livre honnête. »

L’objectivité ne peut pas être l’horizon du « bd journalisme » pour la raison que j’ai expliqué plus haut, mais également parce que sa pratique s’est avec une mise en scène de l’auteur qui lui interdit de rester extérieur à son récit – ce qu’on pourrait rapprocher du concept de journalisme gonzo par certains aspects. De plus il faut parfois que l’auteur torde des éléments factuels pour les faire entrer dans sa narration afin de rendre les évènements au plus près sans perdre en lisibilité : le reportage est donc plus ou moins fictionnalisé selon les besoins.

Avec ce premier ouvrage Sacco s’immerge vraiment dans la vie des palestiniens au moment de la première Intifada et nous livre un témoignage saisissant des conditions de vie dans les territoires occupés au début des années 1990. Un vrai travail de reporter de guerre, dont il nous montre aussi les coulisses : la chasse aux cicatrices, le côté charognard à la recherche de l’histoire la plus frappante. Une œuvre essentielle, fondatrice.

De ce que j’en sais, toute son œuvre est digne d’intérêt, même si pour l’instant je n’ai lu que Palestine. Du même auteur, dans ma pile des « à lire » :

-       Gaza 1956, chez Futuropolis, sur l’exhumation du récit d’un massacre ayant eu lieu, comme son titre l’indique, à Gaza en 1956,

-       Jours de destruction,  de Chris Hedge et Joe Sacco, chez Furturopolis, sur les conditions de vie dans les zones industrielles sinistrées des Etats-Unis d’aujourd’hui.

Le deuxième livre dont je voulais parler pour illustrer la partie reportage est celui qui m’a le fait réfléchir ces derniers temps, un livre dont vous avez sûrement entendu parler au moment de sa sortie en mars 2012 (chez Delcourt) car c’est un vrai succès de librairie : Saison Brune, de Philippe Squarzoni.

Ce livre est le résultat de six années d’enquête sur la question du réchauffement climatique, et le moins qu’on puisse dire est qu’on ne ressort pas41fRjylNQqL._SL500_ indemne de cet ouvrage. Alors qu’il prépare un chapitre sur le bilan des années Chirac-Raffarin en matière écologique pour son précédent livre (Dol, également chez Delcourt), Squarzoni s’aperçoit qu’il ne sait pas vraiment de quoi il parle : s’il a le niveau d’information moyen de chacun d’entre nous, il ne comprend en profondeur les tenants et les aboutissants de la question écologique. Au fur et à mesure de l’avancée de son enquête, il se demande si l’ampleur du problème ne va pas nécessiter un nouveau livre… C’est bien là tout l’intérêt de ce travail : l’auteur se montre en proie à son questionnement, en parallèle de son enquête dont il nous livre la teneur au travers d’interviews passionnantes. Il réalise le tour de force de dessiner des interviews « face caméra » sans que cela devienne une seconde, et sans que le dessin ne soit le moins du monde accessoire. Le fait de suivre les progrès de l’auteur dans l’appréhension du sujet nous fait progresser en même temps que lui et rend cet ouvrage complètement indispensable parce que, bien que dense et complexe, il arrive à amener un sujet ô combien difficile à portée de compréhension de tout un chacun. Un livre indispensable.

Du même auteur (dans ma pile des « à lire ») :

-       Garduno en temps de paix où l’auteur fait un aller-retour entre ses expériences en Croatie avec une mission pour la paix et au Mexique dans les milieux zapatistes et sa vision théorique et politique de la mondialisation, et Zapata en temps de guerre, d’abord parus chez les Requins Marteaux puis réédités chez Delcourt,

-       Torture blanche, récit d’un séjour dans les territoires occupés de Palestine avec la « 41ème mission de protection des peuples palestiniens » (toujours chez les Requins ou Delcourt),

-       Dol, le bilan des politiques capitalistes libérales des années Chirac-Raffarin (les Requins ou Delcourt).

Que le côté militant anticapitaliste des ouvrages ci-dessus ne rebute pas les réfractaires et ne les empêche pas de lire Saison Brune qui livre, au-delà des commentaires de l’auteur sur son enquête en cours, un bilan précis de la connaissance scientifique que nous avons aujourd’hui de la situation climatique planétaire tout en en décortiquant les enjeux de manière intelligible.

Enfin sachez qu’une expérience passionnante va bientôt aboutir : la collaboration de journalistes et d’auteurs de bande dessinée à une revue numérique de bd reportage, La Revue dessinée, dont le premier numéro devrait sortir en septembre et qui sera également en version papier en libraire. Parution trimestrielle.

 Passons maintenant à la deuxième catégorie de cette bd du réel.

 

La biographie/l’autobiographie

L’autobiographie en bande dessinée est un genre qui s’est développé en France dans le courant des années 90, avec la création de plusieurs maisons d’éditions indépendantes (ou alternatives) dont la plus connue est l’Association. Ces éditeurs ont grandement contribué à faire évoluer la bande dessinée en variant les formats (récits en noir et blanc et nombre de pages aléatoires alors que le modèle dominant est le « fameux » 48 cc – 48 pages cartonné couleur) ne s’interdisant plus d’aborder des genres jusque-là ignorés sous cette forme.

Maus, le chef d’œuvre de l’Américain Art Spiegelman publié en France par Flammarion, est une bd pionnière du genre autobiographique (qui s’est développé plus tôt aux Etats-Unis), parue entre 1981 et 1991.

Maus, raconte la déportation et la vie dans les camps de Vladek Spiegelman, le père de l’auteur, et la relation difficile entre un père survivant des camps et son fils. L’auteur choisit de représenter les personnages sous une forme anthropomorphique – des souris pour les Juifs, des chats pour les Allemands, des grenouilles pour les Français, des porcs pour les Polonais (les souris et les porcs étant repris de représentations de la propagande nazie). Le procédé permet une mise à distance de l’horreur, l’auteur l’ayant adopté pour pouvoir dessiner le récit paternel, recueilli  peu de temps avant sa mort. Sans cette nécessaire mise à distance, il raconte qu’il n’aurait pas pu venir à bout de ce travail éprouvant.

Cette œuvre essentielle– première et à ce jour seule bande dessinée à avoir reçu le prix Pulitzer – devrait figurer dans les programmes scolaires du secondaire notamment pour le témoignage de première main qu’il représente sur la Shoah. Mais là n’est pas son seul intérêt : c’est aussi un formidable récit d’une relations entre un père et son fils, relation conflictuelle faites de non-dits et d’incompréhensions, qui trouvera dans la transmission de ce lourd héritage un terrain apaisé au rapprochement familial.

Pour la première fois sans doute, le grand public découvrait avec Maus les potentialités de la bande dessinée en tant que support sérieux, il apportait la preuve qu’on peut tout aborder sous forme de bande dessinée.

Du même auteur :

-       A l’ombre des tours mortes, chez Casterman, première œuvre de fiction traitant du 11 septembre après les attentats (publiée en 2002-2003 dans plusieurs revues internationale), dans laquelle l’auteur se sert des vieux comics dans lesquels il s’est replongé pour surmonter le traumatisme (il habite et travaille à Manhattan) pour livrer sa vision du drame et de son impact sur les Américains. La couverture de cet ouvrage est un chef-d’œuvre.

-       MetaMaus, chez Flammarion, formidable document multimedia sur la fabrication du chef-d’œuvre de Spiegelman (le livre est accompagné d’un dvd contenant la version numérisée de chaque planche de Maus depuis le crayonné jusqu’à sa version finale, ainsi que des archives sonores du récit paternel) aussi essentiel que l’œuvre sur laquelle il revient.

Autre bd autobiographique d’importance, Persepolis de Marjane Satrapi, un témoignage précieux sur l’histoire récente et les conditions de vie 41YD622V8DL._SL500_AA300_des classes moyennes cultivées dans un pays objet de biens des fantasmes et constamment sous les feux de l’actualité : l’Iran, pays natal de l’auteur.

C’est le récit d’un Iran en pleine transition entre le régime du Shah et celui issu de la révolution islamique iranienne vu par les yeux d’une enfant de huit ans, celui d’une société ballotée entre son désir d’ouverture  et la confiscation de cet espoir d’ouverture par les gardiens de la révolution.

Nous suivrons ensuite la période de la guerre Iran-Irak, puis l’adolescence de l’auteur envoyée à Vienne pour ses études, son retour en Iran pour son entrée à l’université et enfin son départ pour la France qui clôt le récit.

Persepolis n’est bien évidemment pas qu’un témoignage sur l’Iran. C’est avant tout l’histoire d’une jeune fille au XXe siècle, de son enfance, son adolescence, de ses aspirations de jeune fille dans un pays intégriste, qui sont les mêmes que toutes les jeunes filles du monde.

Ce livre est un cas à part dans le paysage de la bd française. Il s’agit d’un succès de librairie inattendu (mais mérité) pour une bd issue de l’édition indépendante ce qui a permis à tout le secteur d’acquérir une certaine visibilité chez les libraires et qui a poussé les éditeurs « mainstream » à copier la recette.

Du même auteur, toujours chez l’Association, à lire également :

-       Broderies, où l’on retrouve l’inénarrable personnage de la grand-mère de l’auteur, femme libre au verbe haut. Broderie raconte les heures d’après repas familial chez la grand-mère de Marjane Satrapi quand, une fois la vaisselle expédiée par les femmes, celle-ci s’assoient autour du samovar pour de longues séances de ventilation du cœur car, comme dit la grand-mère sus citée, « parler derrière le dos des autres est la ventilation du cœur… »,

-       Poulet aux prunes (pas lu), biographie du grand-oncle de Marjane Satrapi, musicien qui, parce qu’il n’arrive pas à remplacer son instrument brisé lors d’une dispute conjugale, décide de se laisser mourir.

imgresEnfin une troisième œuvre que je rangerais dans cette catégorie est moins connue mais tout aussi digne d’intérêt. L’histoire d’Une Métamorphose iranienne – qui se déroule encore une fois en Iran, sous le régime actuel – est celle du dessinateur de presse Mana Neyestani. La référence à La Métamorphose de Kafka n’est pas innocente tant ce que l’auteur nous raconte relève d’une logique administrative kafkaïenne, pour une fois ce qualificatif n’est pas usurpé.

La référence à La Métamorphose précisément vient de ce que tout part d’une histoire de cafard. Mana Neyestani travaille dans la presse. Alors que beaucoup de ses connaissances de la presse d’actualité se voient contraintes d’abandonner le métier à cause de la censure, quand elles ne sont pas arrêtées, lui se trouve relativement tranquille comme dessinateur pour le supplément enfant d’un hebdomadaire. Pourtant, à cause d’un dessin dans lequel l’auteur fait discuter son héros avec un cafard qui utilise un mot azéri dans la conversation, sa vie va basculer. Ce mot, interprété comme une insulte raciste, va jeter dans la rue le peuple azéri qui vit au nord du pays, d’origine turque et opprimé par le régime. Il faut un (ou des) responsable(s) à ces émeutes, ce seront donc l’éditeur et le dessinateur par qui le scandale est arrivé, accusés de déstabiliser le régime, sans doute à la solde de l’étranger. Ils seront envoyés en prison le temps (interminable, forcément interminable) de faire la lumière sur cette affaire.

Voilà trois livres autobiographiques chacun avec une voix originale, particulière, essentielle par ce qu’elle nous dit du monde contemporain. Des livres salutaires qui, en plus de nous passionner pour des trajectoires individuelles, invitent à la réflexion sur la condition humaine.

Le témoignage

Je fais une distinction entre ce que j’appelle le témoignage et la biographie/l’autobiographie : si les témoignages sont évidemment à caractère (auto)biographique, le récit n’est pas entièrement centré sur la vie de l’auteur (ou du protagoniste principal dans le cas d’un récit biographique) dans son « environnement naturel » si je puis dire, mais sur les observations de celui-ci dans un environnement qui lui est étranger et dans lequel il se trouve plongé pour un laps de temps défini.

51mXd%2BEtXLL._SL160_De ce type de récit, le canadien Guy Delisle s’est fait une spécialité. Dans Chroniques de Jérusalem il relate une année passée en Israël où il a suivi son épouse, administratrice dans l’ONG Médecins sans frontières. Il gère la vie quotidienne, il s’occupe de ses deux enfants tout juste scolarisés. Delisle « surjoue » un tantinet le candide (d’une part c’est quelqu’un d’informé et de cultivé, et d’autre part il est marié à une administratrice de médecins sans frontière, il ne peut pas être aussi « innocent » qu’il le laisse paraître), mais cette fausse candeur à l’avantage de la légèreté et permet d’aborder une situation pesante avec un peu de distance. C’est aussi la limite de ce point de vue, de ne pouvoir aller plus en profondeur, de rester un peu en surface (si l’on compare notamment à Palestine, de Joe Sacco, mais on ne peut pas vraiment comparer).

Du même auteur :

-       Shenzhen (2000) et Pyongyang (2003) chez l’Association, où l’auteur livre ses impressions alors qu’il passe quelques mois dans chacun de ces pays (respectivement donc la Chine et la Corée du Nord) pour superviser la sous-traitance de la réalisation d’une série télévisée animée.

-       Chroniques Birmanes chez Delcourt où, comme dans celles de Jérusalem, l’auteur accompagne sa femme en mission pour MSF, pendant une année complète.

Dans le même esprit (que j’ai préféré) on lira Kaboul-Disco de Nicolas Wild. Nicolas Wild est un jeune auteur de bd qui n’a pas vraiment de projet,imgres qui vivote chez un pote en attendant l’inspiration, des jours meilleurs, le lendemain… Bref, il ne sait pas vraiment lui-même, la seule chose de sûre c’est qu’il est raide. En désespoir de cause, il répond à l’annonce d’une agence de communication à Kaboul qui cherche un auteur de bande dessiné. Il part pour arriver là-bas en plein hiver, avec pour mission de réaliser une bd sur la constitution afghane : le pays organise ses premières élections législatives.

Il s’agit pour Nicolas Wild d’une première expérience en tant qu’expatrié, c’est ce qui rend son récit non pas plus authentique ou plus sincère que celui de Delisle dans les Chroniques de Jérusalem, mais sans doute plus attachant, parce qu’avec un regard neuf de toute habitude. Il découvre à la fois le monde des expatriés et l’Afghanistan. D’abord en décalage avec la vie de l’agence qui l’emploie, dirigée par trois personnages hauts en couleurs, il finira par s’y couler au point de prolonger son contrat en acceptant une nouvelle mission.

Du même auteur (pas encore lus) :

-       Kaboul disco T. 2 : comment je ne suis pas devenu opiomane en Afghanistan chez la Boîte à bulle, la suite des aventures de Nicolas Wild, chargé cette fois de contribuer à la campagne de lutte contre l’opium.

Beaucoup de points communs relient Chroniques de Jérusalem et Kaboul disco : narration sous forme de journal – les observations sont égrenées au rythme des jours qui s’écoulent et de “thématiques” formant plus ou moins des chapitres –, un dessin en noir et blanc concentré sur l’essentiel (décors réduits au nécessaire, trait épuré).

Le Photographe d’Emmanuel Guibert, Frédéric Lemercier et Didier Lefèvre que j’ai déjà évoqué ici-même, est lui bien différent, narrativement et icono-graphiquement (même si les Chroniques… et Kaboul Disco sont aussi très différents graphiquement. Il est à la frontière du témoignage tel que je le conçois et du reportage : c’est l’histoire du voyage du photographe Didier Lefèvre en Afghanistan (une fois encore), en mission reportage pour le compte de Médecins Sans Frontières (encore une fois encore). Mais ce n’en est pas tout à fait un parce que ce qui nous est raconté ici ce sont les coulisses, l’expérience de ce photographe pendant la réalisation de son reportage et non le reportage en lui-même, par un savant mélange de bande dessinée et de photos dont un certain nombre sont les chutes de ce travail pour MSF. Voilà encore un témoignage précieux sur un pays somme toute méconnu, en pleine conflit entre l’U.R.S.S et les moudjahidins.

imgres

Le Photographe allie la puissance d’une œuvre qui laisse des traces à un travail tout à fait singulier sur la narration, un mélange d’images inédit qui donne une couleur particulière à ce récit. Un travail que Guibert continue aujourd’hui avec Alain Keler, un autre photojournaliste (Didier Lefèvre étant malheureusement décédé) publié dans la revue XXI puis maintenant en livre, pour un reportage sur les Roms d’Europe.

Après ce petit tour d’horizon, faisons maintenant fi des catégories pour quelques autres pistes de lectures intéressantes, tant narrativement que graphiquement.

  • La Guerre d’Alan d’Emmanuel Guibert, chez l’Association, le récit de guerre d’Alan Cope, un Américain auquel l’auteur s’est lié d’amitié et qui a décidé de mettre son histoire en livre tellement Alan est un formidable conteur. Il y raconte comment en traversant l’Europe comme soldat dans les dernières années il est pourtant resté loin des combats. Suivi de L’Enfance d’Alan (pas encore lu) sorti en septembre dernier.
  • Une jeunesse Soviétique, de Nicolaï Maslov chez denoël Graphic, qui, comme son titre l’indique, raconte la jeunesse de l’auteur en Union Soviétique où pour survivre il s’engage dans l’armée, et se retrouve en Sibérie parce que, en U.R.S.S, tout passe toujours par la Sibérie. Un album graphiquement original, uniquement dessiné au crayon. Nicolaï Maslov poursuivra ce travail avec un second livre , sous forme de “nouvelles” : Les Fils d’Octobre. Puis il entamera un travail sur l’histoire de la Sibérie avec Il était une fois la Sibérie chez Actes Sud BD (pas lu).
  • Les Mauvaises gens, d’Etienne Davodeau, chez Delcourt, où l’auteur demande à ses parents de lui raconter leurs années de syndicalistes dans une région où l’industrie est dominée par la bourgeoisie catholique paternaliste,
  • Rural !, d’Etienne Davodeau chez Delcourt, encore. Enquête sur les répercussions d’un projet d’autoroute sur la vie de gens vivant sur son tracé : un couple ayant retapé un corps de ferme pour y habiter et trois agriculteur ayant fait le pari du bio. Je ne l’ai pas lu mais pour bien connaître le travail de cet auteur, si le sujet vous intéresse, je vous recommande le livre.
  • Un Homme est mort, de Kriss et Etienne Davodeau chez Futuropolis, le récit de la couverture d’un drame (la mort d’un homme) suite à l’intervention de la police lors d’une grève générale à Brest dans les années 50, drame couvert par le documentariste René Vautier.
  • Working, collectif, dirigé par Paul Buhle, chez çà et là, dont j’ai déjà parlé ici. L’adaptation en bd du travail de Studs Terkel, journaliste radio américain ayant réalisé la première enquête de grande envergure sur les conditions de travail aux Etats-Unis dans les années 50 jusqu’aux années 70, à travers les portraits de différents travailleurs, de l’ouvrier automobile à la prostituée en passant par les saisonniers agricoles de Californie.

Et puis puisqu’il faut bien sortir des cases et ne pas s’enfermer dans des catégories, voici des albums ne relevant pas de la bd du réel puisque de fiction, mais qui aide à la compréhension du monde.

  • La série des Ernie Pike d’Hugo Pratt et Héctor Oesterheld, chez Casterman pour les dernières éditions, courts récits de fiction d’épisodes de la seconde guerre mondiale, basés sur la figure du reporter Ernest Pyle.)
  • Là où vont nos pères de Shaun Tan chez Dargaud, un magnifique album muet qui, dans un monde fantasmagorique au fil de vignettes sépia qui semblent tout droit sorties d’un vieil album photo nous raconte l’histoire de d’un immigrant, et à travers lui celle de tous les immigrés économiques dans un pays dont ils ne connaissent rien.
  • Notes pour une histoire de guerre, de Gipi chez Actes Sud BD, ou l’errance de deux adolescents dans un pays en guerre qui pourrait être n’importe où. Un excellent livre.

[1] Cela enferme un peu les œuvres que de les ranger dans des cases, mais que voulez-vous, on ne se refait pas : j’ai la passion des listes et des catégories, ça m’aide à organiser le monde. Cela n’empêche pas d’exploser les cases pour les réarranger autrement dès que l’envie s’en fait sentir.

22/02/2013

Un diamant dans la boue

Classé dans : Coup de chapeau !,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 10:38
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51om9YYSUvL._SL500_AA300_Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent peut-être qu’un commentateur un jour ici a attiré mon attention sur le billet d’un avocat blogueur. Ce lecteur, c’était Mussipont. L’avocat, Maître Mô. J’ai oublié de quelle histoire judiciaire il s’agissait. Qu’importe, si chacune est singulière, toutes ont en commun de nous emmener au coeur de l’humain, là où Dostoievski apercevait à la fois la plus terrible noirceur et la plus belle des lumières, comme il le raconta au retour de son séjour au bagne de Sibérie. A l’époque, j’ai relayé l’information de Mussipont, Eolas est tombé dessus par hasard et Internet a fait son oeuvre, propulsant Maître Mô vers une célébrité méritée.

L’avocat-blogueur a sorti un recueil de ses billets à la Table Ronde en 2011. Parmi les multiples tâches essentielles ou accessoires que l’on note mentalement d’exécuter dans une journée, il y avait celle-ci qui me taraude depuis plus d’un an : signaler la parution du livre. Lorsque j’ai enfin trouvé le temps, il était trop tard, l’actualité avait repris sa course folle. Mais en lisant la chronique de Daniel Schneidermann chez @si ce matin, je me suis souvenue aussi que j’avais noté d’aller voir la dernière chronique de Maître Mô signalée par Eolas. L’ennui avec la malbouffe médiatique ce n’est pas seulement qu’elle est toxique en soi, c’est qu’elle parvient à vous détourner de l’essentiel. Un peu plus et je loupais cela ! Daniel a raison de signaler ce texte en contrepoint des errances sur DSK dont nous discutions hier. L’effet de contraste est sidérant entre les guignoleries médiatiques orchestrées par des spécialistes du marketing décérébrés pour distraire et surtout remplir les poches des maquereaux de la culture et ce récit-là qui arrache un diamant de la boue dans laquelle les autres se noient. Alors je vous y renvoie, histoire d’ajouter un tout petit maillon à la chaine de l’intelligence.

Et au passage, je répare mon défaut de 2011 en signalant la sortie du recueil en poche. Puisse-t-il écraser d’un succès mérité tous les produits toxiques dont l’édition nous inonde…Voilà, il y a les porcs fabriqués par le marketing pour titiller notre goût réel ou supposé de la fange, du scandale et du sexe graveleux. Et puis il y a aussi des livres qui ne font pas la Une des newsmagazines mais qui valent infiniment mieux. Raison de plus pour que je joue les discrètes caisses de résonance d’@si en ces lieux. Cela ne suffira sans doute pas à faire autant de bruit sur un bon livre que d’autres en font sur un dérapage, mais qui sait ? Il n’est jamais trop tard pour partir à la reconquête, millimètre par millimètre, du terrain investi par la bêtise et la vulgarité. J’invite tous les blogueurs et les internautes qui me lisent à y ajouter leur maillon. C’est la réponse la plus utile que l’on puisse apporter, me semble-t-il, à l’indignation et à la colère dont nous sommes légitimement saisis face aux errances du système…

11/11/2012

L’écriture est un chant de l’âme

Classé dans : Réflexions libres,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:21

On m’a demandé cette semaine d’intervenir dans un cours de Master en communication juridique au Panthéon, pour expliquer mon métier, la différence entre le blog et le journalisme, l’écriture. Vastes sujets ! Parlons donc un peu d’écriture puisqu’on me pose souvent la question : comment ça marche ? C’est moins en tant qu’auteur que je livre ici quelques réflexions décousues – dieu me préserve de tant de vanité – que de lectrice passionnée depuis toujours.

L’écriture est un don, au sens d’un talent inné. Un don que l’on reçoit, ou plus modestement, une légère prédisposition qu’il faut travailler sans cesse. De sorte que c’est souvent une souffrance. A en croire Cioran, qui a très vite abandonné le roumain, sa langue natale, pour s’exprimer en français,   l’exercice serait même particulièrement douloureux dans notre langue : "Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à mon gré !" (in Histoire et Utopie). Mais c’est également une gourmandise. Pour écrire, il faut aimer les mots. Il faut aussi cultiver cette passion qu’à mon sens Balzac a porté au sommet : celle d’exprimer au plus juste ce que l’on veut décrire. Quel orfèvre par exemple quand il peint au début de La Peau de chagrin l’arrivée du héros du roman dans un cercle de jeu du Palais Royal. Nous sommes en pleine journée, le jeune homme pauvre et désespéré qui entre dans la salle a décidé de jouer sa dernière pièce d’or, autrement dit sa vie. S’il perd, il ira se noyer dans la Seine. Et Balzac de décrire les réactions des joueurs qui ressentent immédiatement que ce garçon là n’est pas venu comme eux se livrer à son vice, mais interroger son destin. Tout le monde s’interrompt et l’observe   :

"Ne faut-il pas être bien faible pour obtenir de la pitié, bien triste pour exciter une sympathie ou d’un bien sinistre aspect pour faire frissonner les âmes, dans cette salle où les douleurs doivent être muettes, ou la misère est gaie et le désespoir décent ? ".

Quelle finesse de regard et quelle  délicatesse de plume !

L’écriture est un don au sens d’une capacité à donner. En particulier dans le journalisme de presse écrite où le métier consiste ni plus ni moins à livrer ce que l’on a découvert à un public. Je me souviens d’une amie il y a fort longtemps qui venait de rater pour la troisième fois son bac, et avait notamment récolté une note catastrophique à l’épreuve de philosophie. "Mais pourtant tu aimes la philo ?" l’interrogeai-je lors d’un dîner. "Oui, mais ce que je sais est à moi, je ne veux pas le donner" me répondit-elle. J’en suis restée ébahie. Elle ne voulait pas restituer ce qu’on lui avait appris ! Et ce refus était si puissant chez elle qu’elle préférait au fond décrocher une mauvaise note que d’écrire ce qu’elle savait. Nous nous sommes perdues de vue, mais je gage – et j’espère – qu’elle n’est pas devenue journaliste.

L’écriture enfin est musique.  "De la musique avant toute chose et pour cela préfère l’impair" conseillait Verlaine. Tout le charme de Balzac est à mes yeux contenu dans le rythme de valse auquel il était si attaché. Tenez, par exemple : "On a bien raison de dire qu’il n’y a rien de plus beau que frégate à voile, cheval au galop et femme qui danse". A contrario, comme Kléber Haedens a raison dans son Anthologie de la littérature française, quand il décrit la peine infinie que se donnait Flaubert pour écrire, jusqu’à crier ses phrases dans un gueuloir pour s’assurer de leur musicalité, avant de conclure, assassin :  "Mais rien à faire, Flaubert n’est pas musicien". Evidemment, le plus grand musicien du 20ème siècle, c’est Céline. Plusieurs comédiens ont tenté de le lire à haute voix. Georges Wilson, par exemple,  le déclame sur un ton à la Gabin récitant du Audiard. Ce n’est pas idiot dans la mesure où justement Audiard a été très fortement influencé par Céline. Surtout, la violence du propos célinien, son rythme haché peuvent donner  le sentiment qu’il y a chez cette homme-là du Ventura dans les Tontons flingueurs. A tort. En réalité, le seul comédien qui ait compris Céline à mon sens, c’est Fabrice Luchini. Il ne "gueule" pas Céline, il le susurre, comme Céline lui-même susurrait ses réponses aux interviews, vicieusement, baladant son interlocuteur, jouant au choix et avec un génie drôlatique extrême la victime ou l’imbécile profond.

Si l’écriture est musique, c’est que la pensée est elle-même musique, tout comme la vie. De sorte que celui qui la décrit va percevoir cette musique et l’accorder à sa propre musicalité intérieure pour en faire jaillir une expression plus moins réussie d’un événement ou d’un sentiment. C’est à mon sens de cette rencontre que nait le récit singulier, de sorte que plusieurs personnes peuvent assister à la même scène et décrire les choses de façon radicalement différente, y compris dans le journalisme, pourtant enjoint d’être l’esclave dévoué de l’objectivité. Un confrère de la presse audivisuelle me confiait un jour qu’il avait du mal à trouver la première phrase du livre qu’il voulait écrire sur un événement d’actualité le touchant de très près. Ah, la première phrase ! Quel écrivain en herbe n’a pas rêvé d’être l’auteur du célèbre "Longtemps je me suis couché de bonne heure" de Marcel Proust. Dans son roman Firmin, l’écrivain américain contemporain Sam Savage livre des observations très drôles et très justes sur le sujet. Extrait :

"J’avais toujours imaginé que si, d’aventure, j’écrivais un jour l’histoire de ma vie, la première phrase en serait saisissante : quelque chose de lyrique à la Nabokov, "Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins" ou de radical à la Tolstoï au cas où le lyrisme me ferait défaut, "Les familles heureuses se ressemblent toutes, les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon". Les gens se rappellent ces mots, même quand ils ont tout oublié du livre qui va avec. Mais à mon avis ne matière d’amorce on n’a jamais surpassé celle du Bon soldat de Ford Madox Fox : "Voici l’histoire la plus triste qu’il m’ait été donnée d’entendre". J’ai beau l’avoir lue des dizaines de fois, j’en reste encore comme deux ronds de flan. Ford Madox Fox, lui c’était un grand. Tout au long de cette vie de dur labeur dédiée à l’écriture, jamais je n’ai livré combat aussi viril – oui, viril, c’est le mot ! – que pour donner une forme à ces premières phrases. J’ai toujours pensé que passé ce cap, le reste viendrait tout seul. Je me représentais cette première phrase comme une sorte d’utérus fourmillant d’embryons de pages vierges, de bourgeons, fruits du génie, mourant d’envie d’éclore. L’intégralité de l’histoire exsuderait, pour ainsi dire, de cette matrice. Quelle erreur ! C’est tout le contraire qui arriva."

Notons au passage le talent de l’auteur qui se joue de son lecteur en évoquant sous les traits de l’échec ce qui me parait personnellement une jolie réussite …Le paragraphe que je cite correspond en effet aux toutes premières lignes du roman. Facétieuse première phrase que celle qui s’interroge sur l’art…de la première phrase !

Mais alors, qu’avez-vous répondu ? s’impatienteront quelques lecteurs plus attentifs que moi au fil de mon discours…"Ne cherchez pas la première phrase, elle n’existe pas. Laissez monter en vous la musique de ce que vous voulez exprimer, oubliez les mots, avant eux, bien avant, il y a l’émotion. Alors et alors seulement, la première phrase jaillira, et elle sera juste et belle".

Ecrire, c’est un peu comme les autres disciplines artistiques, c’est aussi une question de regard. Il faut savoir choisir dans une scène ou un événement ce qui est notable, écarter le reste, et jouer des mots autant que des silences. Joseph Kessel a couvert pour France Soir le procès Pétain. Dans l’un de ses articles, il s’appesantit sur le képi lauré du maréchal posé sur la petite table près de lui dans la salle d’audience. Ce képi qui a coiffé un grand homme de la guerre de 14-18 et qui accompagne le militaire déshonoré deux décennies plus tard devant ses juges est en effet le personnage principal du procès, le noeud du drame qui se joue dans le prétoire. Voilà pour le choix. Passons au silence. A ce sujet, j’en ai déjà parlé ici mais je le cite de nouveau parce qu’il me bouleverse. Il s’agit d’un extrait des reportages d’Albert Londres au bagne de Cayenne, ceux-là même dont la force et l’intelligence ont entraîné la fermeture de cet enfer (ah ! le pouvoir des mots, quand ils sont bien utilisés !) :

« Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.

- C’est un arabe ? demande le Pasteur.

- Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.

- Eh bien ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé. 

- Lève ton voile un peu mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ?"

 

Quelle puissance d’évocation dans ce silence sur la description de ce visage dévasté par la lèpre. Quel talent que celui de se taire à temps…

06/11/2012

Qui n’a pas lu Zoé Shepard ?

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:22
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On me dit qu’il y a encore des gens qui n’ont pas lu Absolument dé-bor-dée de Zoé Shepard. Notez, absorbée par quelques tracas mineurs d’ordre privé en 2010 lors de sa sortie, je l’avais manqué. Erreur réparée pour mon plus grand bonheur dimanche après-midi !

Il vient de sortir en poche, par conséquent vous n’avez plus aucune excuse pour passer à côté, l’effleurer d’une main hésitante, et renoncer, on ne sait trop pour quelle raison, à faire cette acquisition de choix. Surtout que par un mois de novembre qui promet d’être aussi pluvieux que le précédent, les occasions de rire doivent être saisies au vol et sans délai. Les plus anciens lecteurs de ce blog se souviennent sans doute du lien dans ma blogroll vers  "Eloge de la pipeautique" où l’auteur racontait jour après jour  ses premiers pas d’administratrice territoriale dans une collectivité. On y découvrait The Boss, sa fidèle secrétaire surnommée Coconne, le Don (le maire), Simplet, membre éminent du gang des chiottards (le cabinet du maire) et autres personnages savoureux. Eh bien Absolument dé-bor-dée, c’est la compilation de ces inoubliables billets étincelants d’humour, décapants d’insolence, impertinents en diable.

Pour vous mettre en bouche, un extrait pris au hasard (vous l’ouvrez à n’importe quelle page et vous hurlez de rire, donc non, je n’ai pas pris la bonne feuille qui vous inciterait à verser une obole de 7,20 euros au marchand pour vous apercevoir que vous auriez pu vous contenter de lire ce tout petit billet):

Zoé Shepard raconte l’arrivée dans le service d’un stagiaire surnommé Bizut. Elle vient de l’inviter à entrer dans son bureau et, forcément, ça se passe mal, comme tout le reste dans cette collectivité :

"Je vois la poignée s’abaisser convulsivement plusieurs fois sans que rien ne se passe.

- Il y a un problème ?

- je n’arrive pas à ouvrir la porte m’informe-t-il de l’autre côté.

S’il n’y arrive vraiment pas, deux conclusions s’imposent : il a le parfait profil pour travailler dans le service ; il va rapidement devenir chef. Ne pas réussir à ouvrir une porte, même Coconne ne me l’avait jamais faite. Je pose la pile de dossiers par terre, vais ouvrir la porte et m’écarte pour laisser passer un Bizut écarlate. Joignant le geste à la parole, j’explique doctement : pour ouvrir une porte je vous suggère une méthode qui nous vient d’Indonésie. Il suffit de mettre la main sur la poignée et hop, d’un coup sec, vous abaissez la poignée et vous poussez la porte.

- C’est vraiment indonésien ?

- Non, ouvrir une porte c’est international…quoique, au Japon c’est un peu différent, les portes coulissent.

- Comme les rideaux métalliques des boutiques ?

- Non elles coulissent horizontalement pas verticalement. Comme dans les films d’Ozu par exemple.

- O-quoi ?

- Ozu… Le gout du riz au thé vert, Crépuscule à Tokyo…

Le Bizut me regarde, les yeux emplis de détresse et je précise  :

- Elles coulissent comme dans une ancienne pub pour le déodorant Obao

- Ah oui ! Je me souviens ! s’exclame-t-il rasséréné que nous ayons enfin une référence commune".

Le plus drôle dans cette histoire, c’est que l’auteur a eu beau changer les noms, les lieux, et faire tout ce qui était possible pour anonymiser le livre, certains fonctionnaires se sont reconnus et n’ont pas hésité à la dénoncer. C’est dire si le récit est l’exact reflet de la réalité…Cela lui a valu 4 mois d’exclusion ferme et six mois avec sursis. Que les fonctionnaires qui me liraient se rassurent, il me semble que le privé n’a rien à envier au népotisme et à la glandouille généralisée qu’on nous décrit ici….En tout cas, j’en aurais autant à raconter sur mon quotidien. Ceux qui la connaissent déjà seront ravis d’apprendre que Zoé Shepard vient tout juste de publier son second livre : Ta carrière est Fi-Nie.

13/05/2012

Karine Giébel : survivre à crédit

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 16:09

Envie de polars qui tranchent avec la sempiternelle traque de serial killers par des flics névrosés ? En voici deux du même auteur, Karine Giébel, qui m’ont régalée.

Juste une ombre, Fleuve Noir 2012. Chloé est une trentenaire à qui tout réussi. Cadre dans une boite de publicité, elle est pressentie pour en prendre la direction. Belle, ambitieuse, arrogante, elle s’est organisée une vie parfaite jusqu’au jour où, en sortant d’une soirée, elle s’aperçoit qu’elle est suivie par un homme au visage dissimulé sous une capuche. A partir de là, les incidents étranges se multiplient, l’ombre rôde, toute proche. On lui veut du mal, mais qui, et pourquoi ? Et si tout ceci n’était que le produit de son imagination ? La police ne la croit pas, son entourage veut l’envoyer consulter un psychiatre, ses collègues commencent à la regarder d’un drôle d’oeil, son amant la plaque sans explication. Mais Chloé est une battante, elle ne se laissera pas faire. Qu’il vienne donc cet ennemi, la jeune cadre s’est procuré un flingue, elle est prête à tuer. Et puis elle peut compter sur Alexandre, un flic fracassé qui tente de survivre à la douleur de voir sa femme mourir à petit feu. On l’a mis à pied, alors il enquête comme on danse au dessus d’un gouffre en attendant de s’y précipiter. Un excellent suspens psychologique avec en toile de fond une description au scalpel de la vie professionnelle.

Meurtres pour rédemption Pocket 2011. Marianne a 20 ans. Elle est en prison, à perpétuité. C’est une tueuse de flics, une furie, shootée à la rage et accessoirement championne de karaté. L’isolement, le cachot, la chef de gang qui terrorise la prison, rien ne peut en venir à bout. Elle est invincible Marianne, un bloc de violence pure, quand elle frappe, elle tue. Mais bientôt, la peur qu’elle inspire se transforme en haine. Ses codétenues ont décidé d’avoir sa peau et contre un groupe de taulardes enragées, Marianne ne peut rien. Surtout si les matonnes qui l’ont prise en grippe n’espèrent qu’une chose, qu’on les  débarrasse de cette détenue ingérable.  Alors Marianne sait qu’elles finiront par l’avoir, qu’elle ne résistera pas longtemps, malgré la protection de Daniel, le chef des gardiens, qui la fournit en héroïne et en cigarettes, moyennant une fellation de temps en temps.  Jusqu’au jour où des flics lui font une étrange proposition au parloir : ils peuvent l’aider à s’évader si elle accepte de commettre un meurtre pour eux. Sa survie est à ce prix. Le roman compte mille pages, c’est long pour un polar, et pourtant, il n’y a pas une description superflue, pas un mot de trop. Une histoire passée au fil du rasoir qui a des allures de shoot d’adrénaline pure. Cette Marianne est la fille naturelle du tchopendoz héros des Cavaliers de Kessel et de la fameuse Lisbeth Salander de Stieg Larsson. On en redemande !

Pour en savoir plus sur l’auteur et ses romans, je vous recommande le site Plume Libre où vous trouverez des interviews de Karine Giébel ainsi que des avis de lecteurs sur les 6 polars qu’elle a déjà publiés. Juste une ombre est son dernier. Je l’ai découvert il y a une semaine et je suis en train de dévorer les autres…

10/01/2012

Chroniques minuscules du Paris souterrain

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:33

Vendredi dernier, j’ai reçu un mail d’un jeune éditeur, Rue Fromentin. Un auteur que je ne connaissais pas, Bertrand Guillot, touché par  l’un de mes billets, m’envoyait son livre. Je l’ai reçu hier matin et lu dans la journée. Bertrand Guillot aime le métro, et puis il croit aux ondes, aux bonnes comme aux mauvaises, aux instants de grâce et aux rencontres inopinées. Cela tombe bien, moi aussi.

Dans "Le métro est un sport collectif", l’auteur nous raconte ces anecdotes émouvantes, drôles, irritantes ou édifiantes, ces fragments de vie qu’il a saisis au vol dans notre enfer souterrain. Il aurait aimé dessiner – comme je le comprends ! – il se contente d’écrire, pour notre plus grande joie. Et l’on se prend au jeu, filant d’une histoire à l’autre avec avidité. Ne l’aurait-on pas croisé par hasard (tiens, les mêmes lignes, les mêmes stations), ne va-t-on  pas découvrir au fil des pages qu’une scène nous a émus ensemble sans que nous le sachions ? De la grande bourgeoise mi-effrayée mi-dégoutée par la foule des voyageurs, au planton qui bouche la porte, en passant par le jeune SDF qui a faim, Bertrand Guillot fait jaillir devant nos yeux des inconnus étrangement familiers. Il brosse en quelques traits le portrait d’une femme qui pleure, d’une gamine qui dit merci, d’un "gros con" en survêtement qui écoute sa musique trop fort ou encore d’une SDF récitant Prévert. J’allais dire "ils sont tous là",  je corrige "nous sommes tous couchés sur ces pages", tour à tour émus ou émouvants, stupides ou magnifiques, selon les jours, la magie de l’instant ou la fatigue d’une journée trop lourde. Inlassablement, l’auteur cherche derrière les solitudes isolées des heures creuses ou additionnées à l’infini des périodes de pointe, les histoires secrètes, les rencontres possibles, les miracles qui soudain s’ébauchent. Un geste de solidarité, une phrase qui touche, des regards qui se croisent, un morceau de conversation, des éclats de rire. La poésie de la vie. Et parfois des mots qui dérapent des situations qui tournent au ridicule, voire à la galère.

Extrait :

"Ligne 4, Gare du Nord, 14 h 35.

Les portes de la rame se sont refermées, le train ne repart pas.

Crachotement dans le haut-parleur, la voix du conducteur depuis sa cabine.

- Eh, vous arrêtez de bloquer les portes, là, dans la rame du fond ? Vous n’avez pas acheté le train !

J’ai connu plus fin.

L’arrêt se prolonge.

- Bon l’abruti, tu la lâches, cette porte ?

Maintenant c’est sûr, l’abruti ne risque pas de lâcher l’affaire. Question d’honneur. J’ai appris ça en psycho au CE1, mais les programmes ont peut-être changé dans la cour d’école".

Le métro, c’est nous

Ainsi effleure-t-il ce que nous devinons tous, figés que nous sommes derrière nos masques d’usagers fatigués, hostiles ou simplement fermés, qu’il y a là, sous terre, dans ce lieu bruyant, malodorant, inconfortable, un profond mystère. Dostoievski a passé 4 ans au bagne. Que vient-il faire dans cette histoire, me direz-vous ? Eh bien il en est rentré en disant qu’il avait découvert là-bas  la plus terrifiante des noirceurs et la plus belle des lumières. En fait, il y avait rencontré l’homme. C’est à partir de là qu’il a écrit ses 4 plus grands romans. Il n’est pas impossible que ce que nous découvrions dans le métro, serrés les uns contre les autres, partageant souvent le même stress et parfois les mêmes émotions, c’est l’universel humain.  Certes, le métro n’est pas rempli de criminels, mais il a quelque chose de carcéral. Nous y sommes enfermés, pour le meilleur et pour le pire. Cela expliquerait que certains le détestent, quand d’autres éprouvent pour lui une étrange fascination. Le métro, c’est nous.

Le petit homme…

Son livre m’a rappelé une autre anecdote. C’était il y a longtemps, à l’époque où le métro me faisait encore peur. Je rentrais chez moi un peu tard par la Ligne 1, celle qui traverse Paris d’ouest en est, La Défense – Château de Vincennes. La rame était presque vide. A chaque arrêt, j’observais avec anxiété les montées et les descentes, redoutant l’individu fou, ivre, malintentionné ou les trois à la fois qui viendrait troubler mon voyage, voire m’obligerait à descendre, attendre une autre rame ou rentrer à pied. Ne riez pas,  j’avais mes raisons. En ce temps là, j’attirais par un mystérieux maléfice tout ce que le métro comptait de gens bizarres. Le wagon venait de refermer ses portes, tout semblait tranquille et le train filait dans son tunnel. Jusqu’au moment où je sentis quelques chose tirer le bas de mon pantalon. Il faut dire que je surveillais la situation à ma hauteur de jeune fille assise, ignorant que les souterrains dissimulent parfois des lieux plus profonds. Je baissais les yeux et ressentis la frayeur de ma vie. Un tout petit homme souffrant de multiples infirmités qui le rendaient difforme circulait allongé sur une planche à roulettes et cherchait à attirer mon attention en agrippant mes vêtements. Sans doute voulait-il une pièce. Comprenant que j’étais paralysée de terreur, ils lâcha l’affaire et se propulsa vers le voyageur suivant. Quand la rame s’arrêta à quai, un homme que je n’avais pas aperçu et qui était sans doute son copain  de galère l’attrapa d’une main et le coinça sous son bras, s’empara de la planche de l’autre et quitta le wagon pour se diriger vers le suivant. Aujourd’hui, j’en ris…

Bertrand Guillot – Le métro est un sport collectif – Editions Rue Fromentin 2012 – 12 euros. En librairie le 26 janvier.

 

Mise à jour 11h33 : en fait, c’est à ce billet que songeait l’auteur. Je viens de recevoir un deuxième exemplaire du livre, dédicacé celui-ci. Merci Bertrand pour cette délicate attention. Je déposerai dans le métro le premier exemplaire reçu par erreur, pour qu’il poursuive sa destinée…

26/08/2011

Albert Londres, ou le choc des faits

Classé dans : Eclairage,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 19:39

C’est étrange comme on peut se tromper. J’ai longtemps cru qu’Albert Londres (1884-1932) était journaliste, écrivain, bref, homme de lettres. En réalité, il n’écrit pas Albert Londres, il cogne. C’est un boxeur. Les éditions Arléa ont eu la bonne idée de réunir ses oeuvres complètes en un seul volume de 900 pages. Oh, ce n’est pas nouveau, mon édition date de 2007, mais rien ne nous oblige, n’est-ce pas, à céder à la tyrannie marketing de la rentrée littéraire ? On y trouve son reportage sur le bagne de Cayenne qui lui valut une renommée nationale et plein d’autres trésors que je vous laisse découvrir.

Je m’en suis saisie un jour à La Hune, au sortir d’un déjeuner. Je l’avais ouvert en plein milieu, c’est souvent ainsi que j’achète un livre, sur une phrase, saisie au vol, petite musique de la pensée qui s’accorde, ou pas, avec mon humeur du moment. Et nous nous étions accordés, par une sorte de miracle. Car Albert Londres est à l’opposé du genre d’écriture qui me séduit. J’ai grandi en dévorant Balzac. J’aime ce musicien hors pair, cet artiste dont les phrases dansent sur un rythme de valse, d’une délicatesse ciselée, tantôt lyriques, tantôt désespérées, oscillant perpétuellement entre ce qui est et ce qui devrait être. L’émotion à l’état pur, la sensibilité à fleur d’écriture.

Albert Londres est à l’opposé de cela. Il colle aux faits, qu’il décrit avec un style sec, dépouillé à l’extrême. Ce qui m’a rappelé une vieille blague d’un grand Monsieur de la presse : "une phrase, c’est sujet-verbe-complément, pour l’adjectif, demander l’autorisation au rédacteur en chef". On ne peut imaginer écriture plus journalistique, au sens noble du terme, que celle d’Albert Londres. Il balance à la figure du lecteur une réalité esquissée en quelques mots, tel un dessinateur de génie croquant une scène sur un coin de nape en fin de repas. Et c’est là que s’opère le miracle, précisément dans cette distance souvent teintée d’ironie, tantôt à l’égard du sujet, tantôt à l’égard du lecteur, dans cette économie, presque cette avarice de mots. Au fil des pages, on finit par deviner la sensibilité que dissimule cette apparente brusquerie.

Tenez par exemple, le journaliste visite l’ile des lépreux à Cayenne. Il décrit à sa manière inimitable les visages et les corps dévorés par la maladie, les plaintes des bagnards, les propos rassurants du médecin. Jusqu’à ce qu’on l’emmène voir "le lépreux légendaire à la cagoule" :

"Il ne nous restait qu’une maison à visiter.

Quelque chose, tête recouverte d’un voile blanc, mains retournées et posées sur les genoux, était sur le lit dans la position d’un homme assis.

C’était le lépreux légendaire à la cagoule.

- C’est un arabe ? demande le Pasteur.

- Oh ! non ! fait une voix angélique qui sort de derrière le voile, je suis de Lille.

La photographie d’une femme élégante était posée sur sa table.

- Eh bien ça va mieux ?

Ses doigts étaient comme des cierges qui ont coulé. 

- Lève ton voile un peu mon ami, que je regarde.

Il le releva tout doucement, avec le dos de ses mains. Ses yeux n’étaient plus que deux pétales roses. Nous ne dirons pas davantage, vous permettez ?

Nous reprîmes la barque. Chacun de notre côté, nous chantonnions. Nous chantonnions à la manière des gens qui sifflent, parce qu’ils ont peur. Sur la rive, un homme attendait, assis sur l’herbe.

- Qu’est-ce que tu fais là, toi ?

On voyait une petite tache rose sur son front.

- Je suis le nouveau ! dit-il.

Et montrant l’îlet :

- J’y vais."

Ainsi s’achève le chapitre.

Comme il était tentant de jouer la surenchère, de vouloir transmettre l’émotion avec force adjectifs. C’est précisément en faisant le contraire qu’Albert Londres touche au coeur. C’est l’apanage des très grands. Sur la question cruciale de savoir s’il vaut mieux montrer ou suggérer, cela m’a rappelé deux autres exemples. Le film Amen de Costa-Gavras, dont j’ai toujours pensé que la puissance résidait précisément dans la pudeur. Aucune scène sur les camps de concentration, juste des trains – plus précisément des wagons à bestiaux – aux portes fermées pour symboliser ceux qu’on emmène, et des trains dans l’autre sens, au portes ouvertes. Cela m’a rappelé aussi  un article que j’avais lu dans Le Monde il y a fort longtemps et jamais oublié. Il racontait le Rwanda, sur une pleine page. Le journaliste ne décrivait pas les horreurs qu’il avait vues ou que certainement on lui avait racontées. Ce qui m’avait surpris. En fait, dans ce long article dont j’ai oublié la teneur, il n’y avait qu’une scène évoquant les massacres. L’histoire d’une femme contrainte par des hommes armés d’enterrer son fils vivant. Cela tenait en une ligne, à peu près comme je vous le raconte. Et l’enfant demandait à sa mère : "dis maman, pourquoi tu joues à me lancer du sable sur la tête ?". Le plus étonnant, c’est que cette phrase, je ne l’ai pas notée ni apprise, pourtant elle est restée là, gravée à jamais et j’en ai encore la chair de poule rien que de l’écrire.

Voyez-vous, le plus difficile dans le métier de journaliste de presse écrite, c’est de choisir l’information qui a le plus de sens, ce n’est pas forcément la plus spectaculaire, puis de trouver les mots pour la raconter, ce  sont parfois les plus simples, les plus usés, les plus ordinaires.

On pourrait penser que les reportages d’Albert Londres, qui datent du début du siècle, parlent d’un monde qui n’existe plus. En réalité, sa description du bagne soulève très exactement les mêmes questions que celles qu’on se pose aujourd’hui sur la prison. Et pour avoir survolé, en attendant de le lire, son enquête intitulée "Chez les fous", je pense qu’il évoque des interrogations auxquelles nous n’avons toujours pas trouvé de réponse… Albert Londres disait, à propos du journalisme  : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie ». Rien d’étonnant qu’il soit éternel.

Bonne lecture  !

Mise à jour 29/09 : Bravo au Monde d’avoir publié ses grands reportages en 2009 sous la forme d’un livre ("Les grands reportages  1944-2009", Editions Les Arènes). J’y ai retrouvé l’extrait de l’article que je vous citais de tête (p.365 pour ceux qui ont l’ouvrage). L’enquête, intitulée "Les âmes mortes du Rwanda" est signée Rémy Ourdan et a été publiée en mars 1998. Le journaliste cite les propos d’un psychiatre de World Vision. Voici le texte exact : "Je vois une autre femme qui avait déguisé son garçon en fille pour tenter de le sauver. Les miliciens ont découvert la supercherie et, pour la punir, l’ont forcé à enterrer son enfant vivant. Elle est hantée par ses dernières paroles : "Maman, arrête de jouer, arrête de me lancer de la terre sur le visage, maman, arrête de jouer…"". Et le psychiatre de prévenir "Si rien n’est entrepris, ce pays sera un vaste hôpital psychiatrique dans dix à vint ans. Les enfants du génocide seront des adultes traumatisés et asociaux".

18/01/2011

Working : une adaptation graphique

Classé dans : Invités,Salon littéraire — laplumedaliocha @ 09:50

Par Gwynplaine

Voilà un livre dont je voulais vous parler il y a un moment déjà, parce qu’il recoupe plusieurs thèmes centraux de ce blog. Adaptation graphique d’un remarquable travail journalistique – celui de Studs Terkel, sur lequel Jalmad fut la première à attirer mon attention – il questionne ce qu’est le journalisme, notamment sous un angle qui me tient particulièrement à cœur : peut-on parler de journalisme en bande dessinée[1] ? Et puis le temps passe, et d’autres priorités vous happent.

Heureusement que parfois, à la faveur d’un billet qui fait débat, l’actualité vous rappelle à vos intentions originelles. Cependant je change d’angle, laissant là pour l’instant la fameuse question qui me travaille sur le journalisme et la BD (sachez simplement que je parlerais plus volontiers de documentaire que de journalisme en bande dessinée), et me bornerai à vous parler du livre.

Studs Terkel

Figure populaire du journalisme radio et de la gauche radicale américaine, l’introduction nous apprend qu’il surmonta la période McCarthyste  grâce à son émission quotidienne d’interview d’acteur et célébrités sur WFMT (diffusée tout de même de 1952 à 1997), dont certains invités soutenaient même « qu’ils étaient plus intéressant quand ils parlaient avec Studs que dans leurs propres écrits » selon ce qu’en dit son éditeur et ami André Schiffrin dans cette introduction.

C’est en lisant les entretiens publiés dans la revue de WFMT que ce dernier prend contact avec Terkel et le pousse à utiliser ses talents d’intervieweur sur l’Américain ordinaire, le lançant ainsi dans une entreprise de recueil de la parole de ses contemporains, au plus près de leur vie quotidienne. Par cette impressionnante somme d’entretiens, Terkel devient un contributeur de premier ordre à “l’écriture” de l’histoire orale américaine du XXe siècle. Ce travail est rendu dans ses ouvrages, tels que Hard Times (sous-titré en français Histoires orales de la Grande Dépression), The Good War (Histoires orales de la Seconde Guerre mondiale – prix Pullitzer, il y montre notamment « à quel point cette guerre fut racialement chargée, rapportant des crimes racistes qu’aucun historien de quelque importance n’avait découvert à ce jour (ou qu’aucun n’avait choisi de rapporter) », toujours selon Schiffrin) ou encore Race: What Blacks and Whites Think and Feel About the American Obsession. C’est Working (Histoires orales du travail aux Etats-Unis), son ouvrage le plus célèbre, qui est ici adapté, à travers une sélection de vingt-huit entretiens sur les soixante-dix que compte l’original.

Encore une adaptation !

Pourtant, à la base, ce livre ne partait pas avec les meilleures chances de me plaire ; il combine deux handicaps bien souvent rédhibitoires chez moi en BD : il s’agit à la fois d’une énième adaptation “littéraire”[2] (entre guillemets, parce qu’il ne s’agit pas à proprement parler de littérature) et d’un ouvrage collectif.

Ces deux écueils sont ici contournés de fort belle manière. L’ouvrage conserve une remarquable unité, rare  pour un ouvrage collectif. Cela tient sans doute au fait qu’il est dirigé par une seule et même personne[3], qui n’est d’ailleurs pas partie prenante des récits. Le choix des auteurs est impeccable ; l’intelligence de cette adaptation est que plusieurs auteurs reviennent illustrer différentes histoires, et que seuls sept scénaristes se sont collés aux adaptations sur les dix-huit contributeurs (dont certains ont fait scénario et dessins). On retrouve Harvey Pekar parmi ces scénaristes, personnage important de l’histoire du comic book underground américain, puisqu’il lança avec American Splendor le mouvement (si mouvement il y a) dit un peu pompeusement de la bande dessinée non fictionnelle, dans lequel on retrouve par exemple Le Photographe, Persepolis ou encore Gaza 1956.

Mais contrairement aux exemples précités, ici l’auteur n’est jamais mis en scène, hormis la phrase qui introduit chaque entretien sous forme de voix off. Ce sont sur ces Américains ordinaires que l’on s’attarde ; ils nous brossent par le menu le quotidien de l’Amérique laborieuse des années 70.

Je ne peux pas vraiment mesurer l’intérêt de cette adaptation graphique par rapport à l’original – que je n’ai pas lu –, mais son intérêt intrinsèque réside dans ce que les dessinateurs s’emparent de leur sujet à bras le corps et, qu’ils choisissent une représentation figurative (du style le plus réaliste à celui plus caricatural en passant par un trait plutôt “ligne claire”) ou plutôt symbolique (imagerie aztèque pour les travailleurs agricoles mexicains, réalisme soviétique pour le syndicaliste – cf le dessin de couverture de l’ouvrage), tous nous donnent à voir, à éprouver les récits qui nous sont livrés. Certes, l’on peut préférer les originaux nous donnant à entendre la voix des protagonistes sans passer par le point de vue des scénaristes et dessinateurs – d’autant qu’on ne peut pas adhérer à tous les styles – mais ce point de vue apporte un éclairage tout à fait singulier au propos, me semble-t-il, un éclairage complémentaire et grandement digne d’intérêt.

Une œuvre importante

L’intérêt de cet ouvrage, enfin, est de remettre en lumière l’ouvrage original, et à sa suite l’auteur et son œuvre (publiée en français chez Amsterdam, depuis 2005).

En 1974 nous sommes encore à l’ère du capitalisme industriel, les conditions ne sont pas du tout les mêmes qu’aujourd’hui, et les récits de la mine ou de la condition ouvrière agricole nous ramènent encore à Zola ou Steinbeck. On pourrait se dire qu’aujourd’hui que les conditions sont différentes, ce livre est à reléguer au rayon des témoignages folkloriques d’un passé révolu, mais si le capitalisme financier a remplacé le capitalisme industriel, les ressorts de sujétion à l’autorité restent similaires, et si les conditions de travail se sont globalement améliorées, il reste beaucoup à faire aujourd’hui que le travail est encore un lieu où se font jour les comportements humains parmi les moins reluisants.

Je laisse le dernier mot une nouvelle fois à André Schiffrin : « Dans le livre le plus célèbre de Studs, Working, (…) il fut aussi surpris que moi de ne pas arriver à mettre la main sur une seule personne aimant réellement son métier, même quand, en apparence, elles avaient l’air de l’apprécier. Nous avons finalement réussi à trouver un homme, un tailleur de pierre, qui était vraiment heureux dans son travail. »

Working, une adaptation graphique, co-édition Amsterdam/çà et là, 2010.


[1] Ce qui devait à l’origine faire l’objet d’un billet parlant de deux remarquable parutions BD de la fin d’année 2010 : Working, donc, mais aussi l’excellent hors-série Le Monde Diplomatique en bande dessinée.

[2] Qui masque bien souvent le manque d’ambition éditoriale en BD – ambition entravée, soyons juste, par le manque de scénaristes.

[3] Paul Bulhe, par ailleurs scénariste – entre autre – de l’adaptation en BD d’Une histoire populaire de l’Empire américain.

13/12/2010

Polars : les journalistes enquêtent

Classé dans : Salon littéraire — laplumedaliocha @ 11:59

Envie d’un bon roman policier pour les fêtes ?

En voici deux que j’ai lus avec d’autant plus de plaisir que les héros sont des journalistes. Et un troisième, particulièrement d’actualité…

Commençons par "Mortelles voyelles" de Gilles Schlesser (Editions Parigramme). Un journaliste quinquagénaire pigiste, aussi paumé que fauché, s’immerge dans l’univers des SDF à Paris pour préparer un reportage commandé par le journal Marianne. Au fil de ses pérégrinations, il fait la connaissance de Vaïda un clochard excentrique qui prétend être le fils du dernier roi des gitans. En échange d’une cartouche de cigarettes, il offre au journaliste un manuscrit dégotté on ne sait trop où. Il s’agit du récit plutôt sordide d’une série de meurtres de femmes dans les années 70. C’est surtout une curiosité littéraire.  Le texte s’intitule"A noir" en référence au poème "Voyelles" de Rimbaud, curieusement,  la lettre "y" est absente et le verbe "être" n’est jamais utilisé. Et s’il ne s’agissait pas d’un roman ? Si tout ceci était la description par le meutrier lui-même de crimes vieux de trente ans ? Le héros, que ses parents un peu farceurs ont appelé Oxymor Baulay, se lance dans une enquête à la fois policière et littéraire tout à fait passionnante. Personnages attachant, satire féroce du milieu de l’édition parisienne, le roman a également le mérite de nous emmener à la découverte de l’Oulipo.  L’auteur aurait pu verser dans le snobisme littéraire, en réalité il a su donner à son roman une dynamique qui garantit un vrai suspense en y ajoutant une pointe d’intelligence et de culture qui rend l’oeuvre originale sans être prétentieuse ni pesante.  Le genre de polar original qu’on n’oublie pas.

Voyons maintenant "Dans l’ombre de la ville" de James Conan (Presses de la Cité). James Conan est le pseudonyme de deux auteurs qui écrivent ensemble. Helen Rappaport, traductrice de russe et historienne, et William Horwood, ancien journaliste. L’intrigue se déroule lors de l’exposition universelle de Chicago en 1893. Emily Strauss, jeune journaliste ambitieuse, est bien décidée à  se faire embaucher par le grand patron de presse Joseph Pulitzer. Encore doit-elle faire ses preuves dans un univers exclusivement masculin. Le sort va l’y aider. Un homme vient précisément d’écrire au journal pour alerter l’opinion publique : sa fille a été enlevée et assassinée, d’autres jeunes filles pourraient connaître le même sort si personne ne décide de s’y intéresser. Joseph Pulitzer lui confie l’enquête. Emily Strauss a dix jours pour découvrir ce qui s’est passé et rendre son article. Seulement voilà, Chicago n’est pas une ville très sûre pour une jeune femme seule. Surtout que les responsables locaux n’apprécient guère qu’on vienne fouiner dans leurs affaires, au risque de ternir l’image de leur ville. Tandis que la reporter met à jour un trafic d’images pornographiques, on suit en parallèle la fuite désespérée d’une des victimes du réseau. Enceinte, sans argent, traquée par des tueurs, elle tente de fuir la ville pour rejoindre le Canada.   La plongée dans le Chicago du 19ème siècle est passionnante. On y croise de grandes familles fortunées qui se déchirent, un psychiatre mégalomane qui trépane ses patients, quelques dames patronnesses aux activités plutôt troubles et surtout la très puissante confrérie des bouchers qui, découvre-t-on, régnait sur la ville à l’époque. Le rythme alerte de l’intrigue ne s’embourbe jamais dans les digressions historiques. Parfaitement bien ficelé.

 "Un trader ne meurt jamais" de Marc Fiorentino (Pocket). Celui-là, j’ai attendu qu’il sorte en poche avant de l’acheter. Les auteurs surgis de nulle part qui surfent sur l’actualité pour ficeler un polar inspiré de leur vie professionnelle et font jouer leurs relations pour se faire éditer, très peu pour moi. Cette fois, j’ai eu tort. Car non seulement Fiorentino sait de quoi il parle quand il évoque le trading (il a dirigé des banques d’affaires avant de créer sa société de bourse), mais il a le sens du récit. A presque 50 ans, Sam Ventura, est un has been. Cet ancien golden boy de renom s’est ruiné en 2001 et a mis 8 ans à rembourser ses dettes.  Seulement voilà, il ne peut pas vivre loin de l’adrénaline des marchés. Pas plus qu’il ne supporte son appartement de 35m2. Alors il emprunte 100 000 euros à une ex-collègue devenue multi-millionnaire et replonge. L’auteur emmène son lecteur dans le quotidien d’un joueur qui n’aime rien tant que l’angoisse qui prend à l’estomac quand il perd et l’euphorie qui le saisit quand il gagne. On finit par partager ses angoisses face aux mouvements du marché. Et surtout on s’interroge : va-t-il rebondir, ou s’écraser ? Une vénéneuse libanaise, belle à damner un trader et championne du délit d’initié rôde entre les lignes, dans un sillage de jasmin. Un livre que je classe dans ma catégorie des "trous normands". A lire donc entre deux ouvrages plus consistants, ou bien dans un train ou un avion. Trois heures d’adrénaline. Et, au passage, une plongée aussi intéressante qu’édifiante dans la psychologie de la finance. Fascinante  existence que celle des traders qui filent à 300km/h… vers nulle part et finissent presque toujours par se crasher. Et nous avec.

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