Je n’aurais pas écrit ce billet, tant le "débat" autour du "mariage pour tous" me lasse, si je n’avais lu ce matin la chronique de Daniel Schneidermann. Il y évoque la colère de Pierre Bergé, actionnaire du Monde et président de Sidaction, lorsqu’il a découvert dans "son" journal hier une pleine page de publicité pour le collectif des anti, dénommé "La Manif Pour Tous". L’homme, qui se dit profondément scandalisé sur Twitter, n’hésite pas à employer des mots forts : "Cette pub dans Le Monde est tout simplement une honte, et ceux qui l’ont acceptée ne sont pas dignes de travailler dans ce journal. A suivre". En clair, il demande la tête du responsable de la publicité. A le lire, on songe qu’il doit être particulièrement monstrueux en effet de s’opposer au mariage homosexuel et que ceux qui ne sont pas encore absolument convaincus de ceci sont mûrs pour l’asile ou la taule.
C’est sans doute la conclusion à laquelle j’aurais abouti si je n’avais achevé tard dans la nuit "Les mystères de la gauche" du philosophe Jean-Claude Michéa (Climats 2013). Ce spécialiste d’Orwell, franchement et sans aucune ambiguïté de gauche, dénonce dans ce livre la dérive libérale des socialistes, adeptes aveugles du progrès et de ces évolutions sociétales qui leur apparaissent comme l’ultime marqueur de gauche, mais dont Michéa dit, dans une interview chez Marianne : "Alors que le système capitaliste mondial se dirige tranquillement vers l’iceberg, nous assistons à une foire d’empoigne surréaliste entre ceux qui ont pour unique mission de défendre toutes les implications anthropologiques et culturelles de ce système et ceux qui doivent faire semblant de s’y opposer (le postulat philosophique commun à tous ces libéraux étant, bien entendu, le droit absolu pour chacun de faire ce qu’il veut de son corps et de son argent). Mais je n’ai là aucun mérite. C’est Guy Debord qui annonçait, il y a vingt ans déjà, que les développements à venir du capitalisme moderne trouveraient nécessairement leur alibi idéologique majeur dans la lutte contre «le racisme, l’antimodernisme et l’homophobie» (d’où, ajoutait-il, ce «néomoralisme indigné que simulent les actuels moutons de l’intelligentsia»). Quant aux postures martiales d’un Manuel Valls, elles ne constituent qu’un effet de communication. La véritable position de gauche sur ces questions reste bien évidemment celle de cette ancienne groupie de Bernard Tapie et d’Edouard Balladur qu’est Christiane Taubira". Et d’ajouter plus loin : "La logique de l’individualisme libéral, en sapant continuellement toutes les formes de solidarité populaire encore existantes, détruit forcément du même coup l’ensemble des conditions morales qui rendent possible la révolte anticapitaliste. C’est ce qui explique que le temps joue de plus en plus, à présent, contre la liberté et le bonheur réels des individus et des peuples. Le contraire exact, en somme, de la thèse défendue par les fanatiques de la religion du progrès". Sans surprise, le philosophe moque le mariage pour tous dans son livre, en l’analysant comme une nouvelle illustration de la tendance de la société libérale à traiter tous les problèmes qu’une société humaine peut rencontrer sous le seul angle du droit, à l’exclusion des argument moraux, psychologiques ou anthropologiques contraires à son relativisme moral et culturel (pages 110 à 112).
Voilà, alors on peut continuer à caricaturer ce débat en le transformant en un affrontement mythologico-médiatique entre forces de progrès et réactionnaires, démocrates éclairés et fachos obscurantistes, laïques tolérants et catholiques fanatiques, et emboiter le pas de Pierre Bergé pour hurler au scandale contre tous ceux qui n’adhèrent pas sans réserve au Progrès. Il est évidemment réconfortant de s’abriter sous la bannière d’une idée incontestablement généreuse et noble, en première analyse. A condition d’oublier bien sûr que ce même Pierre Bergé considère qu’il n’y a pas de différence entre louer ses bras pour un ouvrier et son ventre pour une femme (voyez comme on retrouve notre société marchande !). On peut aussi lire Michéa, ou encore Le Divin marché de Dany-Robert Dufour et s’interroger sur les courants profonds qui font jaillir les slogans dont notre époque se révèle si friande. On m’objectera qu’il est toujours possible de trouver au sein d’un camp idéologique des contestataires et que le procédé consistant à les opposer à leur propre camp est facile, voire quelque peu déloyal. En effet, à ceci près que mon intention n’est pas de décrédibiliser les partisans du Mariage pour tous, mais de montrer plus simplement que le "débat", pour peu qu’il ait eu lieu, a été singulièrement réducteur. En ce sens, s’intéresser à ceux qu’Audiard qualifierait de "poissons volants" peut s’avérer très enrichissant….


Il y des articles plus difficiles que d’autres…
L’une des publications pour lesquelles je travaille m’a demandé d’écrire un article sur la disparition du grand pénaliste Olivier Metzner. C’est la première fois en 18 ans de métier que je me livre à cet exercice. Je ne l’imaginais pas si dur.
Je ne connaissais pas Olivier Metzner autrement que dans le cadre professionnel : quelques interviews et les deux procès où je l’ai entendu : Kerviel et Pétrole contre nourriture. L’homme était secret, irritant pour les journalistes à qui il avouait sans états d’âme qu’il les utilisait, talentueux, insaisissable. Néanmoins, l’annonce de sa disparition dimanche m’a fait un choc. Un grand nom du barreau s’envolait, une présence, une voix, la volute d’un cigare. Certains ici se sont émus des portraits pas tout à fait flatteurs publiés dans la presse. Comme on s’émeut à l’inverse des panégyriques qui paraissent caricaturaux. Preuve s’il en était besoin qu’il est difficile d’écrire sur un homme qui vient de mourir. Faut-il ne retenir que le meilleur, au risque de s’éloigner de la réalité ? Ou bien évoquer aussi la part d’ombre, et violer ainsi une certaine exigence de respect ? Vaste question. J’ignore s’il existe une réponse. En tout cas, des émotions, certainement.
D’abord en l’espèce un questionnement. La thèse du suicide a été très vite admise. Mais alors pourquoi ? Qu’est ce qui pousse un homme au faite de la gloire et de la fortune, qui faisait quelques jours encore avant sa disparition de multiples projets, à monter sur un bateau en pleine nuit pour se jeter à la mer ? Question sans réponse. L’aurait-on même, que l’on serait tenté de se taire. Cette fin brutale place chacun de nous face à la condition humaine, ses joies et ses douleurs. Et intime l’ordre alors de n’y toucher que d’une main tremblante. Ensuite, on se prend à réfléchir pour tenter de comprendre pourquoi une vague relation professionnelle prend soudain une telle importance à l’heure de sa disparition. Pourquoi l’irritation s’efface, laissant place au regret ? Et l’on songe soudain que c’est peut-être cette mécanique invisible du souvenir, alliée au rappel de notre finitude commune, qui explique les déclarations émues lorsque l’un d’entre nous disparait. Comme si la mort effaçait d’un trait de plume l’accessoire pour ne laisser subsister qu’une forme d’essentiel.
Alors il faut écrire. Et l’on se surprend à s’accrocher aux faits pour conjurer l’émotion, à saluer ces règles professionnelles qui imposent la raison, exigent l’objectivité, font taire le sentiment. On appelle les uns et les autres, lointains confrères ou proches collaborateurs, pour découvrir qu’ils partagent le même vertige. Douceur des mots, réserve des opinions, incompréhension face à la brutalité du geste. Les langues se délient pour décrire le talent, raconter une anecdote vécue ensemble, glisser parfois, à regret, un léger bémol. On sent bien que l’événement propulse tous les avocats interrogés au bord d’une falaise. Le geste d’Olivier Metzner les renvoie à leurs propres doutes existentiels, ceux qu’ils ont enfouis très profondément. "L’avocat pénaliste passe son temps à cotoyer le mal, à le supporter, parfois à le faire lui-même" confie l’un d’entre eux pour expliquer le brutalité du métier. Il faudrait appeler son cabinet pour recueillir des réactions de ses associés, glaner quelque détail nouveau, interroger sur l’avenir d’une structure si fortement empreinte de la personnalité de son fondateur, évoquer le sort des dossiers en cours, mais à l’instant de composer le numéro de téléphone, malaise. Les mots "chacal", "vautour" tournent en boucle. Fichu métier ! On n’appellera pas. Au moment d’écrire la phrase de chute, celle que l’on choisit avec un soin tout particulier, la seule où l’émotion contenue peut s’exprimer, celle qui laissera un sillage dans l’esprit du lecteur, la gorge se noue…
Note : parmi les dizaines d’articles écrits depuis dimanche, trois méritent une particulière attention, ceux de Pascale Robert-Diard au Monde et de Stéphane Durand-Souffland au Figaro pour ce qui concerne les confrères, et puis celui de Jean-Marc Fedida, avocat pénaliste, qui décrit fort justement le talent très particulier d’Olivier Metzner.