La Plume d'Aliocha

13 novembre 09

Au fil de mes lectures…

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 16:34

Je n’ai toujours pas le temps d’alimenter le blog comme je le souhaiterais. Mais je voulais quand même partager avec vous une réflexion du journaliste polonais Ryszard Kapuscinski dont je suis en train de lire le livre-testament :

“Pour pratiquer le journalisme, il faut avant tout être bon. Les gens mauvais ne peuvent pas être de bons journalistes. Seul un homme bon essaie de comprendre les autres, leurs intentions, leur foi, leurs intérêts, leurs difficultés, leurs tragédies. Et immédiatement, dès le premier instant, de s’identifier à leur vie”.

(Ryszard Kapuscinski – Autoportrait d’un reporter – Plon 2008)

22 octobre 09

Misère et courtitude

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:23

Oui, j’écris comme Ségolène parle, et alors ? “Il faut faire jazzer la langue” disait Céline qui en connaissait un rayon sur le sujet, tandis que plus récemment notre intellectuel national, j’ai nommé Jack Lang,  observait au sujet de la fameuse bravitude qui a révolutionné le langage politique français : “le mot est beau, il exprime la plénitude d’un sentiment de bravoure. (…) Elle (Ségolène) parle un langage qui touche les gens”. Je suppose que les défenseurs de la langue française ont du, en effet, être touchés. Toujours est-il que je voulais réagir aujourd’hui à une pertinente observation de Miss SFW (1). Un de ses lecteurs se plaignait  lui faisait observer la longueur de ses billets. Et la Miss qui, si j’ai bien compris est juriste et journaliste tout comme moi, de répondre en évoquant sa révolte à l’encontre des consignes des consultants de presse (attention, mode ironique) :

“Il faut faire court parce que les gens ne lisent plus. Ils n’ont pas suffisamment de capacités d’attention pour intégrer toutes les informations contenues dans un texte long, ni même de volonté pour s’intéresser à une production écrite dont la lecture les retiendra plus de cinq minutes. Nous journalistes, êtres supérieurement intelligents, devons mixer l’information en tout petits morceaux pour les handicapés du bulbe qui nous lisent.
Voilà pourquoi, quand je suis dans le civil, je n’aime guère que l’on présente à ma lecture un article étriqué. Car non seulement je n’apprends pas grand-chose, mais je soupçonne fortement son auteur de me prendre pour une pintade”.

Qu’elle me permette de l’embrasser confraternellement pour ces sages paroles qui viennent appuyer mon long combat contre la courtitude des articles (à tendance ridicule, mot ridicule, voilà pourquoi j’ai ségolénisé mon titre). Les gens n’ont plus le temps lire ? Laissez-moi rire ! Alors qu’ils dévorent les pavés de la série Harry Potter  ? Plus le temps de lire ? Dans ce cas comment expliquer le succès du magazine XXI qui n’est pas réputé pour publier des brèves à valeur ajoutée (il faudra qu’un consultant m’explique où est la valeur ajoutée dans un batonnage de dépêche) ? Plus le temps de lire ? Je m’étonne alors qu’Eolas rencontre un incroyable succès auprès des internautes – pourtant réputés impatients et zappeurs – avec ses billets souvent d’une longueur impressionnante (1). Il n’est pas rare en effet qu’ils comptent 10 000 à 12 000 signes, parfois plus, quand les articles de presse tournent aux alentours de 4 500 signes. Au fond je crois que nos consultants décervelés doivent parler d’eux-mêmes quand ils disent que les lecteurs n’ont plus le temps de lire, ce qui ne m’étonnerait pas vu leur niveau intellectuel. Ou bien alors, Miss Sfw a raison, ils nous prennent pour des pintades.

Pauvre Libé…

Tout ceci serait drôle si leurs conseils aussi stupides que coûteux n’incitaient les éditeurs de presse à prendre des décisions qui n’ont de cesse d’aggraver le mal dont ils souffrent, à savoir le désintérêt du lectorat.  Tenez, prenons les quotidiens. J’avais un immense espoir lors de la sortie de la nouvelle formule de Libé, les propos de Joffrin m’avaient touchée. Il semblait avoir compris lui, enfin, qu’il fallait arrêter de servir de la soupe avec des grandes images, façon roman-photo. Nous en avions parlé ici. J’ai attendu, je me suis dit qu’il leur fallait quelques semaines pour se roder, que la révolution (éditoriale bien sûr, pas le Grand Soir), allait s’opérer. Que nenni ! Quelques commentateurs à l’époque avaient freiné mon enthousiasme en suggérant que Joffrin se moquait de nous. J’ai retrouvé celui-ci, je crois qu’il y en avait d’autres. Il est temps de vous rendre justice, amis lecteurs, vous aviez malheureusement raison. Je ne pense pas qu’il se moquait de nous, mais j’observe qu’il n’a visiblement pas les moyens de ses ambitions, ce qui, pour le lecteur revient au même.

Test comparatif

Voilà plusieurs jours que je fais le test d’acheter Le Figaro, Le Monde et Libération. Hier par exemple, je me suis plongée dans l’affaire Clearstream. Libé nous proposait 2 papiers sur 2 pages illustrés d’une immense photo et, sur une troisième page, un best off de citations d’avocats avec photos de leurs clients. Pile le genre de petit montage dédié aux lecteurs-qui-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Je ne dis pas que c’est idiot, mais la chose relevait plutôt de l’illustration que de l’article. En l’espèce, on avait l’impression que l’équipe rédactionnelle n’avait pas assez de confiture pour couvrir sa tartine. Le Figaro nous offrait quant à lui un article de bonne tenue sur les réquisitions et un autre plus court (on appelle cela un “rebond”) relatif aux futurs mouvements à la tête du parquet de Paris. Quant au Monde, alors là… Chapeau Pascale Robert-Diard ! Quel style, quel sens du récit, quelle finesse de regard et d’analyse. Extrait :

“Côte à côte, au siège du ministère public, sont deux hommes, deux générations, deux images d’un même parquet. Le procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin et le vice-procueur, Romain Victor. L’évêque et le clergyman. Le verbe souple, ciselé, truffé de références littéraires de l’un, les mots sobres, abrupts et la démonstration implacable de l’autre. La cautèle de celui qui est arrivé, la roideur de celui qui se hisse” (3).

Quand un papier commence comme ça, on trouve le temps de lire, non ?

Vous l’aurez compris, quoiqu’on dise du Monde, il continue de tenir le haut du pavé. J’aurais tendance à mettre juste derrière à égalité Le Figaro qui propose un vrai contenu éditorial, n’en déplaise à ses détracteurs idéologiques, Le Parisien, qui foisonne d’informations et de scoops et La Croix dont l’exigence de qualité jusque dans les moindres détails force le respect. Du bien bel ouvrage. Espérons que ces quatre quotidiens vont continuer de penser que les lecteurs ont le temps de lire, pour peu bien sûr qu’on sache les intéresser. La grande escroquerie, soigneusement entretenue par les consultants qui ont intérêt à flatter leurs clients dans le sens du poil, c’est de prétendre que les baisses de lectorat sont dues  à notre trépidante vie moderne, à Internet, la télévision, la radio, la baisse de la culture générale et autres fadaises. Evidemment, c’est plus simple que de balancer comme ça, de but en blanc, au client  : votre canard est mauvais. Alors, les consultants recommandent de baisser la pagination et de réduire les formats, parce-que-les-lecteurs-n’ont-pas-le-temps-de-lire. Ô joie, ça permet d’économiser en papier et en journalistes. Quelle entreprise résisterait à l’attraction d’une si plaisante recommandation ?  J’ai feuilleté un jour un ouvrage qui expliquait que plus une entreprise était en difficultés, plus elle avait tendance mécaniquement à prendre de mauvaises décisions pour tenter de s’en sortir. J’aurais dû l’acheter tant cela reflétait la situation de la presse. Si quelqu’un ici l’a lu et peut m’en donner les références, j’en serais heureuse.

Entre nous, je persiste à penser que la baisse des ventes des canards est surtout imputable à la médiocrité croissante de l’offre rédactionnelle. Il est vrai que, parfois, on n’a pas le temps de lire l’intégralité d’un journal, ni même la moitité, voire le quart. Vrai qu’on le remise alors dans un coin en se promettant que, plutard…. Vrai que c’est frustrant. Mais en ce qui me concerne, je préfère avoir trop que pas assez, je goûte davantage la frustration d’avoir manqué un très beau papier que celle d’avoir lu intégralement un mauvais article. Et je rachète ce journal trop substantiel la fois suivante, tandis que je snobe celui dont je sais qu’il ne m’apprendra rien, ou si peu. Lorsqu’on tombe sur un papier de Pascale Robert-Diard ou de tout autre journaliste à qui son journal laisse la possibilité d’exprimer son talent, on trouve le temps de lire ou bien on regrette de ne pas l’avoir, mais en tout cas on a le sentiment d’avoir un vrai journal en mains. Que les consultants et leurs aimables commanditaires les éditeurs de presse se le mettent une bonne fois pour toute dans ce qui leur sert de cerveau : les lecteurs ne sont pas des handicapés du bulbe… !

(1) Je ne trouve pas les liens permanents vers les billets de Miss Sfw, il s’agit de son dernier. Pour les lecteurs qui visiteraient cette page dans quelques jours, semaines, mois ou années, il est daté du 21 octobre et s’intitule Long bitch. Merci à Gwynplain de me l’avoir signalé hier, je ne l’avais pas encore lu.

(2) Eolas a d’ailleurs trouvé son maître en termes de longueur. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore lu, allez voir ce magnifique billet de Maître Mô (34 000 signes et des poussières !).

(3)”M.de Villepin se pose en victime de l’acharnement de M. Sarkozy” par Pascale Robert-Diard – Le Monde du jeudi 22 octobre 2009.

16 octobre 09

Qui sème le vent…

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 12:37

C’est à un bien étrange retournement de situation que nous assistons en ce moment.

A mesure que la polémique Mitterrand se dégonfle, ce sont ses accusateurs que l’on cloue désormais au pilori. Marine Le Pen bien sûr, mais aussi Benoît Hamon. Curieux attelage. On ne fera pas ici l’insulte au socialiste de croire qu’il puisse partager avec la leader du FN l’ambition commune de constituer une nouvelle brigade morale, même – et peut-être surtout – si BHL semble le penser. Non, ce qui les a rassemblés le temps d’un combat douteux, c’est l’alliance hautement inflammable des intérêts politiques et de leur expression médiatique. L’un comme l’autre avaient un intérêt évident à taper sur Mitterrand. L’un comme l’autre apercevaient déjà le juteux prétexte d’une exposition médiatique susceptible de leur rapporter la bienveillance du public et de faire ainsi bouger les lignes de l’échiquier politique.

Seulement voilà, l’affaire à basculé, elle est devenue l’affaire Hamon, personne n’ayant quoique que ce soit à ajouter sur le cas Le Pen. On ne déboulonne que les idoles. Benoît Hamon aurait pourtant dû se souvenir qu’avant lui, Bayrou avait aussi pâti de ses attaques contre Cohn-Bendit sur le même terrain. Mais peut-être s’en est-il tenu à constater qu’Hortefeux  n’avait pas surmonté l’accusation de racisme. Toujours est-il qu’il vient d’apprendre à ses dépens qu’on ne joue pas impunément avec les médias. Que ces derniers s’empressent de brûler ce qu’ils avaient adoré et que nul n’est à l’abri de leurs attaques, pas même ceux qui se pensent dans le camp des justes. A sa décharge, le jeu est infiniment cruel. A mesure que le rythme de l’information s’accélère et s’hystérise, les politiques sont sommés de réagir au pied levé sur des sujets qui nécessiteraient au contraire prudence et réflexion. En bons chiens de chasse, ils flairent la proie, le coup médiatique, la petite phrase qu’on attend d’eux. Et les journalistes, avides de cette petite phrase qui transformera un non-sujet en polémique nationale, les poussent, les excitent, quand il faudrait au contraire les retenir. Alors ils s’indignent, pour flatter le public, embarrasser l’adversaire, passer au 20h. C’est toujours bon l’indignation, toujours porteur. Songez donc, taper sur Sarkozy et sur un traître à la cause, du velours…Sauf qu’il y avait une inconnue de taille dans cette affaire : les faits. On a eu beau lire et relire le livre, fouiller, gloser, interpréter, rien, il n’y avait rien. Et il n’y a pas eu d’aveu non plus. Toutefois, l’accusation aurait pu survivre, elle a bien survécu dans les cas de Péan et Hortefeux, si elle n’avait souffert d’un vice rédhibitoire, la présence de Marine Le Pen qui marquait dès le départ la polémique d’un sceau politico-médiatique sulfureux.  Sans oublier enfin que s’attaquer à Mitterrand sur ce terrain c’était  prendre le risque inconsidéré d’être taxé d’homophobie. 

Puissent les politiques tirer leçon de cette affaire. A trop parler sans savoir, à toujours vouloir attrapper au vol une occasion de se montrer sous l’éclairage flatteur de leurs combats de pacotille, à cultiver l’indignation facile en misant sur une rentabilité médiatique aussi immédiate que fugace, ils achèvent de se déconsidérer. Et les médias avec eux. Qui sème le vent…

14 octobre 09

Sacré BHL !

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 10:28

Etes-vous fan de BHL ? Quand je dis fan, c’est vraiment. Je ne vous demande pas si vous l’avez lu, si vous aimiez en son temps l’entendre chez Pivot, si vous préférez le philosophe ou le romancier. Non, je vous demande si vous êtes fan au sens où l’on est fan de Michel Sardou, de Claude François ou de Mika pour les plus jeunes.

Oui ?

Alors j’ai une bonne nouvelle pour vous. Je viens de découvrir grâce à un billet de Philippe Bilger que BHL avait un site officiel, un vrai, conçu par une fan et encouragé par lui. Vous brûlez d’impatience. C’est ici. C’est beau comme le site de Sardou. Avec une biographie, des photos, des vidéos, des archives d’articles. On n’y vend pas malheureusement de poster et, sur ce coup-là, j’avoue être un peu déçue. Il faut vous dire que, quand j’étais gosse, j’étais amoureuse de BHL. Vraiment. J’ai toujours aimé les hommes intelligents, c’est ma passion. Quand toutes mes copines en boom fantasmaient sur le roi de la bande, moi je me tournais toujours vers l’intellectuel de service un peu égaré et cherchant désespéremment à discuter de choses sérieuses, malgré la musique à vous péter les tympans. Alors un philosophe beau comme BHL, avec sa chemise blanche ouverte, cette façon de lever un seul sourcil pour exprimer son interrogation, la passion qu’il mettait  dans ses discours….C’était mon John Travolta à moi. Avec le temps, j’ai comme qui dirait légèrement modifié mon opinion. Trop de paillettes, pas assez de contenu.

Toujours est-il que j’aurais bien aimé un poster. Mais là n’est pas l’essentiel. Dans ce site que sa créatrice décrit comme “graphiquement élégant, ergonomiquement performant et disposant de tous les relais que permet aujourd’hui l’univers internet : twitter, flux RSS, une page Facebook associée, une présence sur Dailymotion et You tube, un référencement plus rapide et plus sûr par les moteurs de recherche, la possibilité pour l’internaute de récupérer un article ou une nouvelle, de les « forwarder », de les « digger »” (excusez du peu), dans ce site donc, il y a une rubrique “encyclopédie”, dans laquelle on trouve des fiches. Oui, des fiches sur les personnalités en rapport avec BHL. De quoi s’organiser un petit cours de rattrapage indispensable sur les relations du philosophe avec l’élite. Qui sont ses amis, c’est-à-dire les gens dont il dit du bien et qui parfois disent aussi du bien de lui ? Jean-Marie Colombani, Alain Minc, François Pinault, Jean-Paul Enthoven, Philippe Sollers, Louis Althusser, Jacques Derrida. Ses ennemis ? Très peu nombreux heureusement :  Philippe Bilger et Gilles Deleuze. Philippe Bilger s’émeut, à juste titre, d’être fiché ainsi sur le site de BHL. Surtout que son honneur professionnel et son indépendance de magistrat y sont un tantinet malmenés. Rassurons-le, cotoyer Deleuze, fut-ce à cet endroit et dans ces circonstances, c’est toujours ça de pris…

Pour le reste, eh bien je songeais à cet étrange vent de pipolisation qui s’empare progressivement de la politique, de la presse, mais aussi d’autres sphères plus inattendues comme la philosophie. Vous me direz, BHL a toujours joué cette carte-là. Je sais, mais tout de même, à ce point-là, ça me laisse rêveuse…

12 octobre 09

De l’intérêt de bloguer

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 09:52

Drôle d’exercice que celui de bloguer. Et d’ailleurs, comment faut-il écrire ce mot ? J’aperçois régulièrement des orthographes différentes, je m’en tiendrai personnellement à “bloguer”, ce qui semble être l’orthographe admise par le Larousse et le Petit Robert.

Un effet structurant intellectuellement

Depuis plus d’un an que je me livre à cet étrange exercice, une chose m’est apparue  comme une évidence. Il y a une dimension structurante dans le fait de bloguer. Nous avons tous des opinions sur l’actualité, opinions qui se réduisent parfois à une réaction silencieuse d’agacement, d’irritation, voire de colère en lisant un journal ou en écoutant les actualités. Il arrive qu’on en parle en famille, au bureau, avec des amis, au bistrot. Mais lorsqu’il s’agit d’écrire, tout change. D’abord parce qu’il faut réfléchir au-delà de la réaction épidermique pour déterminer les raisons qui ont amené à réagir, vérifier que ce que l’on pense est cohérent, lire les uns et les autres, peser leurs arguments, chercher des éléments supplémentaires pour étayer sa réflexion etc. C’est le premier effet structurant consistant à tester sa pensée, à l’approfondir, à en rechercher la pertinence. Et puis ensuite, il faut formuler cette pensée en direction d’un public. Nouvel effort, cette fois de communication pour au choix partager, renseigner, convaincre. Au bout de quelques billets, le réflexe est pris, mais à chaque fois, ça reste un challenge. Je me demandais, avant de me lancer moi-même où certains grands blogueurs trouvaient cette assurance, cette capacité de répondre aux objections du tac au tac et cette science qui paraissait infinie. C’est l’exercice de bloguer qui “fabrique” cela. Plus vous réagissez à l’actualité au quotidien, plus vous structurez votre pensée et votre rapport au monde. Ceux qui commentent régulièrement, comme les lecteurs de ce blog, c’est-à-dire en dépassant le stade du “tous pourris, point barre”, ont du d’ailleurs ressentir cet effet.

Plus généralement, je trouve que fréquenter les blogs, débattre par écrit, chercher des arguments, a le mérite d’apporter une compréhension de l’actualité tout à fait étonnante. Combien de fois ai-je alimenté des discussions autour d’une table sur des sujets abordés sur Internet avec des arguments beaucoup plus nourris et précis que ceux qu’on me servait  ? En ce sens, Internet pour peu qu’on l’utilise bien, est un lieu formidable de débat et de connaissance.

Au quotidien

Concrètement maintenant, voyons les joies et les peines du blogueur.

La joie, c’est celle de s’exprimer quand on aime cela, et de le faire par écrit. J’avoue que chaque matin, c’est devenu pour moi une urgence que d’aller fouiller sur le net pour voir ce qu’il s’y passe mais aussi trouver un sujet, quand je n’ai pas déjà chopé une idée au vol dans la presse, un livre ou à la télévision. La rédaction d’un billet me demande en moyenne une heure, une fois que j’ai trouvé l’idée et organisé mon discours. Parfois beaucoup moins quand il s’agit de réagir en pleine journée sur un sujet imprévu. Parfois beaucoup plus quand je dois travailler avant de prendre une position.Et là je m’arrête un instant. Ce blog est né de la volonté de défendre mon métier et de l’expliquer. J’ai dû  beaucoup lire d’ouvrages sur la presse pour vérifier mes intuitions, les confronter aux écrits sur le journalisme de mes confrères, d’universitaires, de sociologues, pour connaître l’histoire de la presse, me remettre à niveau sur certains aspects techniques, économiques etc. Bien m’en a pris, j’ai découvert un univers passionnant. C’est un autre effet de bloguer, en tout cas pour moi : s’obliger à lire, chercher, non plus seulement pour soi, avec la souplesse que cela implique, mais pour en rendre compte impose une discipline supplémentaire et engendre donc une connaissance plus profonde et plus consistante.

Admettre que l’on pourrait avoir tort

Ensuite, il y a toujours un petit moment d’angoisse au moment de cliquer sur “publier”. J’en ai pourtant l’habitude, en plus de dix ans de journalisme, j’ai publié des milliers d’articles. Mais là, l’exercice est différent. Il ne s’agit plus seulement de vérifier que ce qu’on dit est exact, de s’assurer qu’on est clair, il faut accepter de confronter aux autres une partie de soi, quelque chose si ce n’est d’intime, du moins de personnel. A ce sujet, je décommande l’exercice à ceux qui ne supportent pas la contradiction. Il faut avoir le cuir dur, mais aussi l’esprit souple pour se soumettre ainsi à l’opinion d’un lectorat et accepter éventuellement d’être mis en défaut. Je ne sais plus qui disait, “discuter c’est admettre que l’on pourrait avoir tort”. Toujours est-il que cette formule s’applique aussi à cette déclinaison de la discussion sous forme écrite qu’est un blog.

La joie de bloguer, ce sont les commentaires qui amorcent une discussion sur un sujet que vous avez choisi, sous l’angle – ou pas – que vous proposez. C’est aussi de participer à un réseau de blogueurs et d’organes de presse proposant mille et un regards sur le même événement.

La difficulté, c’est le caractère hautement chronophage de l’activité. J’en étais arrivée à un moment à ne plus fréquenter les cocktails et à limiter les déjeuners, préférant écrire ou répondre aux commentaires dans mes moments de détente, plutôt que de faire le singe en société. Le problème, c’est que le journalisme est un métier de contact, il faut sortir, rencontrer des gens, flairer les ambiances, saisir des informations au vol. Les rendez-vous, interviews, conférences de presse ne suffisent pas. Même quand on est allergique comme je le suis aux “mondanités”, il faut s’y plier. Heureusement, plus on blogue et plus on est à l’aise avec l’exercice, de sorte que bon an mal an, j’ai réconcilié les deux activités.

Les dangers de la facilité

Autre danger, l’extrême facilité avec laquelle on peut écrire et publier doit inciter à chaque fois à une réflexion attentive pour déterminer si on ne va pas trop vite. Si le journalisme a tendance hystériser l’information, ce défaut est décuplé sur Internet, de sorte qu’il faut s’imposer calme et mesure, en particulier quand le sujet est hautement polémique. Par ailleurs, l’exercice est très personnel puisqu’il consiste à livrer son opinion. Le risque de gonflement de l’ego est fort. Ce d’autant plus que les contestations inéluctables auxquelles on est confronté incitent à se durcir le cuir et donc potentiellement à se draper dans son ego blessé. Il suffit alors de se rappeler du nombre incroyable de blogs sur la toile pour ramener les choses à leur juste proportion. Par ailleurs, la rapidité avec laquelle un sujet chasse l’autre incite à la modestie.

Enfin, bloguer m’a donné l’occasion de rencontrer des gens épatants parmi les autres blogueurs et les organes de presse qui interviennent sur la toile. Cela m’a permis aussi de détecter des sujets à traiter dans les titres pour lesquels je travaille et de découvrir de nouveaux experts. J’ai interviewé jusqu’à présent 4 blogueurs – ils se reconnaîtront –  dont l’activité était en rapport avec mes spécialités. Dans un cas, j’ai relayé une protestation qui était née sur le web. On reproche beaucoup aux journalistes de faire parler toujours les mêmes personnes. En ce sens, Internet  est un réservoir de nouvelles voix tout à fait intéressant. Mais on accuse aussi les journalistes d’écrire des imbécillités. C’est pourquoi j’ai lu ces blogueurs attentivement durant des mois pour m’assurer que leur discours était cohérent et qu’ils avaient bien les qualités professionnelles qu’ils invoquaient.  La source d’une information, c’est sa crédibilité. Par conséquent, il y a une prise de risque dans le fait de solliciter des personnes qu’on ne connaît pas dans leur univers professionnel, qui interviennent sous pseudo et qu’il est parfois impossible de rencontrer parce qu’elles habitent à plusieurs centaines de kilomètres. Mais au final, ça fonctionne.

Voilà, je crois que j’ai tout  dit, si vous avez des questions, n’hésitez pas !

8 octobre 09

La nouvelle inquisition

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 23:51

Elle ne vous met pas mal à l’aise vous, l’affaire Mitterrand ? Moi si. Et ça fait plusieurs jours que je me demande pourquoi.

Qu’est-ce qui ne va pas dans cette obsession de chercher à savoir ce que le ministre a voulu dire dans un livre qu’il a publié il y a plusieurs années et qui n’avait rencontré à l’époque que des éloges ?

Péan, Hortefeux, Mitterrand….

Alors j’ai songé que j’avais éprouvé le même malaise il y  quelques mois lorsqu’on traquait les signes d’antisémitisme dans le livre de Pierre Péan sur Bernard Kouchner. Et puis, plus récemment, lorsqu’on a visionné, diffusé, décrypté, sous-titré, analysé, discuté, interprété la vidéo d’Hortefeux.  D’où nous vient cette manie de fouiller les âmes ? A quoi rime cette obsession de vouloir découvrir je ne sais quel vice caché chez les uns et les autres, non pas en enquêtant sur  des faits, mais en glosant sur des bouts de phrases ?

Je crains que l’exercice soit aussi inutile que destructeur. Vous souvenez vous de l’émission d’arrêt sur images ou Daniel Schneidermann pose à plusieurs reprises la même question à Pierre Péan : êtes-vous antisémite ? Jusqu’à ce que le journaliste quitte le plateau, bouleversé. Parce qu’il avait répondu non et qu’il ne voyait pas quoi ajouter de plus. Parce que Daniel Schneidermann insistait, comme si à force de le cuisiner, son interlocuteur allait finir par avouer. C’est sa méthode, nous le savons tous et il a raison, un journaliste doit insister pour avoir des réponses. Mais en l’espèce, quelle autre réponse pouvait-il obtenir que “non, je ne suis pas antisémite” ? Quelle preuve de sa bonne foi Péan pouvait-il apporter ? Avec Hortefeux, nous avons vécu le même scénario, sauf que personne ne lui a posé la question en direct. On a préféré repasser en boucle la vidéo, débattre à l’infini sur la possibilité grammaticale que l’observation renvoie aux auvergnats plutôt qu’aux arabes et finalement exiger des excuses, faute d’obtenir une démission. Et voilà que ça recommence avec Frédéric Mitterrand. Du tourisme sexuel au soupçon de pédophilie, chacun cette fois s’interroge sur l’âge que peut bien avoir un “garçon” sous la plume de l’auteur. Et chacun s’improvise spécialiste des bordels pour soliloquer sur l’âge supposé de celles et ceux qui les peuplent tandis que des esprits éclairés rappellent utilement la distinction entre homosexualité et pédophilie. On croit rêver tant ces exégèses tantôt maladroites tantôt pontifiantes flirtent avec le ridicule le plus achevé. Et voici que Frédéric Mitterrand se retrouve au 20h face à une Laurence Ferrari curieusement beaucoup plus offensive quand il s’agit de faire avouer à un ministre en pleine tourmente qu’il a couché avec des gosses que lorsqu’il faut affronter Nicolas Sarkozy lors des fausses interviews présidentielles télévisées. Allez savoir pourquoi…

Procès en sorcellerie

Mais que croit-on réellement découvrir en fouillant les âmes lors de ces procès médiatiques en sorcellerie ? Quelle information indispensable à la santé de notre démocratie cherche-t-on à dévoiler ainsi ? Qui espère obtenir autre chose qu’une dénégation à la question : êtes-vous pédophile, raciste, antisémite ?

Au fond, ces affaires, en se focalisant sur de faux problèmes en révèlent de vrais. D’abord, la capacité de manipulation politique. C’est Kouchner qui a eu l’idée géniale de sortir l’argument de l’antisémitisme, coupant court ainsi à tout débat de fond sur le livre et intimidant par là-même les autres journalistes qui auraient été tentés de marcher sur les traces de Péan. Et c’est Marine Le Pen qui a mis le feu aux poudres concernant Frédéric Mitterrand pour le plus grand bonheur de ses détracteurs qui ont surenchéri.  Il est quand même étonnant que cette polémique ait pris avec Mitterrand alors que les écrits plus que tendancieux de Daniel Cohn-Bendit exhumés par François Bayrou sont passés comme une lettre à la poste, non ? Quant à Hortefeux, je vous laisse deviner qui pouvait bien avoir intérêt à orchestrer ce cirque.

Ces affaires montrent aussi, et c’est plus grave, l’état consternant du journalisme dans notre pays. Nous avons tous appris que le journalisme c’était la recherche des faits. Pas des intentions des uns et des autres, pas des petites phrases et des mots malheureux. Pas des mauvaises blagues ou des récits romanesques. Des faits. Seulement voilà, il est beaucoup plus facile  de se concentrer sur ces détails que de mener des enquêtes. Plus facile et plus rentable aussi. Quand on pense qu’il n’y a pas si longtemps, la petite communauté des journalistes politiques français refusait de révéler l’existence de la fille de François Mitterrand, soi-disant au nom de sa haute idée de l’éthique.  Pourtant, il ne s’agissait pas alors de soupçons mais d’une réalité tangible, connue, vérifiable et démontrable. Et voici qu’aujourd’hui les mêmes  soumettent à la question deux ministres en l’espace de 15 jours pour leur faire avouer je ne sais quelle turpitude morale !   J’attends toujours l’enquête sur Hortefeux qui démontrerait, preuves à l’appui, qu’il est raciste. Et je crois que j’attendrai longtemps celle sur les véritables moeurs de Frédéric Mitterrand. Je vais vous dire, personne ne se lancera dans ce genre de sujets, et à supposer que certains journalistes sachent des choses, ils ne les diront pas. Parce que les faits font peur, parce que c’est une prise de responsabilité trop lourde de sortir ce type d’information. Alors on préfère lâcher le “présumé coupable” au public en laissant ce-dernier décider si l’intéressé doit ou non être lynché. Ainsi on ne risque rien, et pour peu qu’on soit un tantinet de mauvaise foi, il est même possible de se convaincre qu’on a fait son boulot de journaliste, qu’on a révélé un scandale. En fait, on n’a rien dévoilé du tout. On a juste fabriqué un soupçon, l’intéressé a nié, et au final, c’est match nul. Je ne vois pas en quoi ceci a fait progresser la démocratie. En revanche, j’aperçois la tache qui demeurera dans tous les cas au front de ces trois hommes. Comme le dit l’adage populaire, il n’y a pas de fumée sans feu, n’est-ce pas ?

7 octobre 09

Sur le web et ailleurs…

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 14:43

Il arrive parfois que l’information soit prise d’un curieux petit vent de folie. L’été indien je suppose.

Toujours est-il qu’une équipe de foot musulmanne a refusé de jouer contre une équipe gay…Les mots me manquent pour exprimer ma désolation. On va aller jusqu’où comme ça ? Heureusement, le Canard enchainé d’aujourd’hui m’a fait rire avec cette autre excentricité de l’actu : la rémunération des élèves assidus à l’école. Le journal satirique se demande en effet si cette mesure de va pas aggraver le racket. Bonne question vous ne trouvez-pas ? Mais me voici de nouveau le moral en berne. Le Parisien révèle qu’Amine, l’infortuné destinataire de la sinistre blague d’Hortefeux se fait insulter dans la rue et ne trouve pas de travail à la suite de cet épisode. Il met directement en cause Internet. Le malheur, c’est que je ne vois pas qui pourra s’appitoyer sur le sort d’un militant dont tout un chacun, en tout cas sur la toile, va considérer qu’il est à la solde d’un gouvernement liberticide. C’est possible, en effet. Mais restons un instant sur le Parisien. Vous avez peut-être lu que sa direction venait d’être décapitée. Claquant la porte, Noël Couëdel jusque là directeur éditorial, avait lancé cette courageuse déclaration :

“Je mets fin aujourd’hui à l’ensemble de mes fonctions au sein du Groupe Amaury. Je ne peux pas en effet cautionner l’actuel retournement de ses valeurs qui fait du cynisme, de la brutalité et de l’incompétence les nouveaux repères des actuels propriétaires de nos titres. En dix-huit mois, ensemble, nous avons fait évoluer nos journaux, réfléchi à leur avenir, comblé vaille que vaille bien des défaillances. Les seules forces de l’entreprise, aujourd’hui, sont la qualité et l’implication de ses équipes”, écrit-il, avant d’ajouter : “n’abandonnez pas notre métier aux imposteurs, et de conclure : J’ai fait, pour ma part, de mon mieux”.

Marianne 2 nous livre aujourd’hui en exclusivité la motion de vigilance que viennent d’adopter les journalistes du Parisien. Ils y déclarent notamment : “rejeter la main mise de la direction générale sur le fonctionnement de la rédaction, remettant en cause son indépendance pour la première fois depuis que le journal est devenu un grand quotidien populaire”.

Drôle d’accumulation de nouvelles me direz-vous. En effet.  Elles me donnent le sentiment d’un monde qui change et c’est ce qui les unit. Le communautarisme envahit le sport jusqu’au ridicule. La liberté d’Internet fait des victimes collatérales, tandis que la presse traditionnelle lutte pour échapper à la tyrannie de ses actionnaires et conserver le peu de liberté qu’il lui reste. Et l’école se monétise en pleine crise financière.  En flânant ainsi au milieu de l’actualité, on se prend à réfléchir. Est-ce réactionnaire que de s’en indigner ?

 

Note : ce petit billet d’humeur ne doit pas interrompre la passionnante discussion entamée sous le précédent. J’aurai peu de temps cet après-midi pour y participer mais je la suivrai avec intérêt !

1 octobre 09

Brooke Shields censurée à Londres

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 15:49

Vous connaissez sans doute cette photo celèbre de Brooke Shields,  agée de 10 ans, nue dans une baignoire et outrageusement maquillée. Elle est ici. Personnellement, je l’ai découverte lors de l’exposition Controverses à Paris. Nous en avions parlé dans ce billet. Il se trouve que cette photo est actuellement exposée au Tate Modern de Londres dans le cadre de l’exposition “Pop Life : Art in a material world”. So choking ont estimé nos amis anglais ! La pièce où se trouve la photo a dû être fermée.

@si qui consacre un dossier à l’affaire, relève cette prise de position du Daily Mail : “Il est stupéfiant que la Tate ait pu envisager de présenter une photo aussi profondémment choquante. Dieu merci, la police londonienne, au moins, semble avoir les pieds sur terre. (…) pendant ce temps là à New York, Paris et Londres, des artistes crient au scandale parce que la Suisse a arrêté le réalisateur Roman Polanski pour un crime commis il y a 32 ans. Polanski a drogué et sodomisé, une enfant de 13 ans, qui semble lui avoir pardonné depuis.

Ce que je trouve stupéfiant, personnellement, c’est la censure. Ou plus exactement, le refus d’être choqué. C’est toujours étrange la capacité qu’ont certaines personnes de s’ériger en juge suprême de ce qu’il faut montrer ou pas en s’appuyant sur leur sensibilité propre, soigneusement revêtue de principes supérieurs dont elles s’auto-proclament les gardiennes. Quelle assurance faut-il pour considérer que ce qui vous choque nécessite de disparaître. Pourquoi ne pas tout simplement baisser les yeux et passer son chemin ? Ou mieux,  saisir cette occasion pour mener une réflexion. Tiens donc, ça me choque, mais qu’est-ce qui me choque exactement. Et pourquoi ? Qu’a voulu exprimer l’artiste, le journaliste, le publicitaire, l’écrivain ? En quoi cela me dérange-t-il ?

Je ne suis pas certaine que le fait de refuser de voir les représentations de la réalité ait le pouvoir de faire disparaître cette réalité, ou de la modifier. Mais ce n’est peut-être pas le but non plus. Peut-être s’agit-il simplement de vouloir conserver une représentation propre d’un monde qui ne l’est pas…

Mise à jour 20h47 : J’ai remis la main sur le catalogue de l’exposition Controverses qui a présenté la photo (parmi d’autres) à Paris au printemps dernier. Le cliché original (1975) est signé Gary Gross, photographe publicitaire new-yorkais, dans le cadre d’un projet “Woman in the child” où il veut révéler la féminité des jeunes filles pré-pubères. C’est la mère de Brooke Shields qui a signé le contrat, moyennant une rémunération de 450 dollars versée par Play boy, partenaire du projet. Puis elle cède tous les droits au photographe. En 1981, l’actrice veut mettre fin à l’exploitation des photos. Elle va jusqu’en appel, mais perd son procès car le contrat souscrit par sa mère est parfaitement régulier. Seule réserve, Gross ne peut exploiter la photo dans un contexte pornographique. Nouveau procès, cette fois pour atteinte à la vie privée. Brooke Shields perd encore. La justice estime en effet que les photographies ne sont pas sexuellement suggestives (comme quoi, tout est dans le regard). Le photographe est néanmoins ruiné et sa réputation ternie. En 1992, l’artiste Richard Prince obtient de Gross l’autorisation de reproduire la photo. Son projet consiste à la re-photographier, à la contextualiser et à lui donner un tire “spiritual america”. C’est cette photo et non pas l’originale qui est exposée à Londres. Je trouve intéressant que cette photo choque encore et peut-être même davantage aujourd’hui que lorsqu’elle a été prise. Quant à l’argumentation des juges américains qui n’y ont rien vu de sexuel, elle renseigne sur le rôle que joue le spectateur d’une oeuvre d’art autant que sur les différences de culture et d’époque. Vaste sujet. Ce serait dommage que la censure nous prive de tant d’horizons de réflexion, je trouve. Le catalogue – passionnant – de l’exposition est toujours disponible. “Controverses, une histoire juridique et éthique de la photographie” – Actes Sud/Musée de l’Elysée – Lausanne 2008 – 45 euros.

15 septembre 09

Le grand silence

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 13:38

Vous entendez ce grand silence après l’infernale cacophonie suscitée par l’affaire  Hortefeux ? Si, si, écoutez bien. Vous entendez comme l’hystérie est retombée, comme déjà l’attention de tous s’est portée ailleurs ? Vous sentez cette drôle de gueule de bois qui suit généralement un “buzz” sur Internet ? J’aurais pu comme tout le monde et surtout comme la journaliste que je suis, passer à autre chose. C’est un travers de mon métier, de passer toujours à autre chose, de voler d’une urgence à une autre. Mais justement, j’ai envie, pour une fois de m’arrêter et de l’écouter ce grand silence.

Laissons filer les autres à leurs occupations et faisons un bilan. Elle a débouché sur quoi cette vidéo ? La révélation d’un scandale ? Une démission ? L’amorce d’un débat utile sur le racisme en France ? Une prise de conscience salutaire ? Une avancée démocratique quelconque ? Je suis impatiente de lire vos réponses. A mes yeux, elle n’a débouché sur RIEN.

En revanche, elle a fait des victimes. D’abord un ministre que cet épisode marquera sans doute pour le restant de sa carrière. Ensuite des journalistes qui en ont pris plein la tête parce qu’ils  disaient simplement : “attention, on va trop loin, un peu de calme”. Mais surtout une démocratie qui ne sort pas grandie de cette querelle de caniveau. Vous avez lu les commentaires ? Oh, pas ici, les lecteurs habituels de ce blog sont des gens élégants, quant aux occasionnels avides d’en découdre sur le web, ils ont le bon goût de passer leur chemin. Non, je parle des commentaires sur les sites de presse et en particulier chez Marianne et Causeur. Vous avez lu les insultes à l’égard d’Hortefeux, ministre de la République (quand même), à l’égard du gouvernement, de la politique, de la majorité, des électeurs de cette majorité  et du reste ? Vous avez lu les propos nauséabonds sur les sites de Causeur et de Marianne ? Vous avez lu ce déluge d’insanités mal écrites, mal orthographiées, vulgaires, insultantes, diffamatoires ? Non, me direz-vous, on ne perd pas notre temps à ça, on sait ce qu’il en est. Eh bien permettez-moi de vous dire que vous avez  tort. Il faut y aller, il faut regarder ça en face et ne pas se contenter de “savoir”. Moi je les ai lus, jusqu’à la nausée.

Je ne dis pas qu’il n’y avait pas, parmi les détracteurs d’Hortefeux, des gens sincères, vraiment inquiets et révoltés. Je sais qu’il y en avait et j’ai lu nombre d’argumentations en ce sens tout à fait correctes. Je me garderais donc bien de faire un amalgame entre les gens qui ne sont pas de mon avis et ceux que je dénonce ici. Voyez-vous le problème, avec ces commentaires que, sagement, vous refusez de lire, c’est que d’autres les lisent. Leurs destinataires en premier lieu, qui, quelque soit ce qu’on leur reproche, ne méritent pas ça. Ceux qui ne savent pas quelle position adopter aussi et qui cherchent d’où vient le vent pour penser comme il faut. Et puis, je suppose, dans les organes de presse, ceux qui s’inquiètent de leur rentabilité. Et je sais qu’un jour, cette hargne aura de sinistres conséquences, c’est inévitable.

Et je me demande à ce stade qui sont ces gens ? Des comiques qui jouent les trolls sans mesurer la gravité de leurs actes ? Des névrosés qui se libèrent de leurs problèmes psychologiques via l’anonymat ? Des militants professionnels de telle ou telle cause qui ont intérêt à semer et alimenter le désordre pour parvenir à je-ne-sais-quel-objectif ? Franchement, j’aimerais bien le savoir. Et qu’on ne vienne surtout pas me dire que ce sont des citoyens, qu’ils ont le droit de s’exprimer, qu’à la violence gouvernementale doit répondre la brutalité de l’expression, que je ne suis qu’une de ces élites inquiète qu’on la dérange dans son confort, qu’il va bien falloir s’habituer à entendre le peuple qui enfin s’exprime. Pas à moi, pas quand on a lu ce que j’ai lu. Arrêtons une bonne fois pour toute l’angélisme. Ces anonymes ne représentent certainement pas les citoyens, et même s’ils font beaucoup de bruit, je gage qu’ils ne sont qu’une infime minorité. Comment mesurer leur poids réel sous l’apparence démocratique d’une libre expression citoyenne ? Comment savoir combien il y a d’internautes en France, et parmi eux combien commentent sur les sites de presse, et parmi ceux qui commentent quel poids représente vraiment les hystériques toujours en quête d’un nouvel ennemi à abattre ? On n’en sait rien. Tout ce qu’on sait, c’est qu’ils font beaucoup de bruit et fabriquent l’illusion d’une foule en colère. Ils polluent le débat, nuisent au web, tronquent les règles du jeu démocratique.

Maintenant que le calme est presque revenu, c’est sur eux que j’ai envie de braquer les projecteurs. Comme ça, juste pour savoir qui sont ces soi-disant moralisateurs de la vie publique qui se comportent de manière aussi répugnante. Malheureusement, je sais que je ne verrai rien. Tenez, allez donc jeter un coup d’oeil à l’article de wikipedia sur le lynchage, c’est intéressant.

@si revient dans son émission “Ligne jaune” présentée par Guy Birenbaum sur l’affaire Hortefeux. Sur le plateau : François Bonnet de Mediapart, Philippe Cohen de Marianne2, Charb de Charlie Hebdo et enfin Gérard Leclerc, président de la chaîne parlementaire. C’est ici. Vous y retrouverez tous les thèmes que nous avons abordés ces derniers jours autour de cette affaire.

14 septembre 09

La paille et la poutre

Classé dans : Réflexions libres — laplumedaliocha @ 11:21

Ah! Les journalistes, ces imbéciles qui ne comprennent rien. Ces spécialistes du racolage et de l’approximation qui feraient n’importe quoi pour vendre. Ces charognards sans foi ni loi qui publient n’importe quoi jusqu’à l’indécence simplement pour le scoop…Combien de fois ai-je lu ces attaques, ici et là sur Internet. C’est même cela qui a déclenché la création de ce blog.

Du bon journalisme ?

Or,curieusement, lorsqu’un site de presse, ici le monde.fr publie la vidéo inaudible d’un ministre blaguant lors d’une manifestation politique avec des militants, quand cette vidéo attire plusieurs centaines de milliers d’internautes, quand les forums se déchaînent, que le feu se propage jusque dans la sphère politique, que les associations anti-raciste prennent le mords aux dents et que l’opposition appelle à la démission, alors là on me soutient que c’est du vrai, du bon, et pourquoi pas du grand journalisme.

Le bon journalisme consisterait à traquer les politiques lorsqu’ils ne sont pas en train de s’adresser officiellement au public. Le bon journalisme consisterait à guetter le mot, l’attitude, la phrase qui révélera la vérité du personnage au-delà des actes et permettra d’alimenter la colère populaire contre des élus “tous menteurs et tous pourris”. En d’autres termes, celui qui alimentera non pas le débat, mais le préjugé sur un individu. Et s’il faut, pour pratiquer ce “bon journalisme” publier des vidéos de mauvaise qualité rendant compte de plaisanteries incompréhensibles, allons-y. Ah ! Mais me direz-vous, la vidéo de Public Sénat était, elle, parfaitement compréhensible et montre bien que Le monde avait raison. Admettons. Admettons que dans un moment de relâchement, le ministre ait bien fait cette plaisanterie de mauvais goût, cela valait-il en soi les manifestations d’hystérie collective auxquelles nous avons assisté sur fond d’accusations de racisme ?

Un scandale qui fait pschitt

Des voix autrement plus importantes que la mienne commencent à nuancer sérieusement le scandale. Celles de mes confrères, d’abord. Nicolas Domenach, le journaliste politique de Marianne, peu soupçonnable de sympathie pour le gouvernement Sarkozy ou de tendresse pour les racistes a déclaré samedi sur une chaîne d’information que le ministre, qu’il suit dans sa carrière depuis longtemps, n’est pas raciste. Daniel Schneidermann, qui a suivi le dossier depuis le début a publié un édito sur @si pour nuancer sérieusement l’affaire, soulignant avec raison que Nicolas Sarkozy lui-même en avait pris pour son matricule (quand Hortefeux observe que le militant est plus grand que lui et Copée) et qu’au fond,  la mauvaise blague est la marque de fabrique de ce gouvernement décomplexé. Daniel Schneidermann critique en revanche le mensonge du ministre dans sa défense. Je reviendrai sur ce point. La LICRA estime après avoir été reçue par Hortefeux que la polémique est close. Fadela Amara qui n’a pas sa langue dans sa poche défend le ministre.  Je passe sur les autres soutiens à l’UMP, personne ne voudra les entendre. Quelques personnalités de gauche arrivent même à la rescousse. Il n’y a que SOS ô sans papier pour porter plainte devant la Cour de justice.

Il faut bien avouer que le racisme dans ce pays est devenu le prétexte d’une véritable chasse aux sorcières. Alors quand on ne parvient pas à l’identifier dans les actes, il faut gratter les âmes, aller le traquer dans les petites phrases. Souvenez-vous de l’affaire Valls, il y a quelques semaines. A ce jeu-là, tout le monde est suspect, à gauche comme à droite. Je gage entre nous que la Halde doit avoir malheureusement mille exemples concrets à fournir à ceux de mes confrères qui veulent dénoncer ce phénomène, sans compter les associations. Il y a sans doute des sujets de reportage pour des dizaines de journalistes durant des années. Sur des faits, avérés, vérifiés et non pas sur des déclarations maladroites ou ambigües saisies au vol par des caméras indiscrètes.

Oui, il y a un risque de populisme

En réalité, c’est la rencontre malheureuse de cette névrose française, le racisme, avec la haine anti-sarkozy, sur fond de difficultés du parti socialiste qui a déclenché ce “buzz”. Ce qui signifie au fond, si l’on réfléchit bien, que le bon journalisme n’est pas le journalisme professionnel (souvenons-nous de Match conspué pour avoir ramené des photos de talibans) mais le journalisme qui sert au public ce qu’il a envie de lire, de voir ou d’entendre. Celui qui alimente ses névroses, celui qui ne lui apprend rien mais le confirme dans ses préjugés ou ses fureurs. Wolton a raison de parler de populisme, n’en déplaise ici à ceux qui ont signifié ces derniers jours leur désaccord avec mon précédent billet.

Délicate alchimie

Beaucoup ont cru que j’attaquais le web et ont jugé bon de rappeler qu’il ne s’agissait pas d’une de ces prétendues informations non vérifiées qui seraient légion sur la toile (selon ses détracteurs, dont je ne suis pas), mais une information journalistique publiée par Le monde et confirmée par Public Sénat. Ai-je dit le contraire ? Par ailleurs, je n’ai pas attaqué le web, j’ai simplement dit et je le redis que l’alchimie entre journalisme et web est délicate, qu’elle nécessite d’infinies précautions. Avant Internet, quand la presse lançait une information, on en parlait au bistrot et dans les dîners en ville, on s’agitait et l’affaire suivait son cours. Aujourd’hui, on a immédiatement une communauté virtuelle qui se forme autour d’une information, s’exprime sur les forums, blogs, sites de presse la réaction du public est concrète, immédiate, parfois violente. Ce contact direct entre le public et les journalistes, dont j’ai dit plusieurs fois ici tout le bien que je pensais, n’est pas dénué de risques. Car le buzz pour un média, est infiniment juteux. Il se traduit en “valeur-web” par de nouveaux lecteurs et la rentabilité qui va avec. Voilà en quoi l’univers du web est susceptible de modifier les comportements journalistiques pour les inciter à diffuser non pas ce qui est important, mais ce qui va buzzer, pour précipiter la production du scoop afin de l’adapter au temps du web. Avec le risque de déclencher au passage des conséquences sans commune mesure avec la manière dont une information était accueillie avant le web. Alors oui, le web impacte le journalisme. Non, ce n’est pas une attaque, mais un simple constat.  Ceux qui stigmatisent les dérives des médias “traditionnels” sur le thème du racolage, de l’urgence et de l’approximation et n’aperçoivent pas en quoi Internet est susceptible d’aggraver ces travers me plongent dans une perplexité sans fond. C’est un peu l’histoire de la paille et de la poutre.

Pour finir, un mot sur l’observation de Daniel Schneidermann. Celui-ci lui reconnaît le droit à la plaisanterie douteuse et nuance sérieusement le parfum de scandale qu’a pris cette affaire. Mais il trouve en revanche que le mensonge est impardonnable. Il a raison, à supposer bien sûr que Brice Hortefeux ait menti dans ses dénégations. Mais supposons. Le problème, c’est que le jeu consistant à réduire le journalisme à la traque de la petite phrase qui ruinera une carrière politique aboutit à deux choses : la généralisation de la langue de bois et la défense maladroite en cas d’accident. Je pense que les médias ont une part de responsabilité, fut-elle involontaire dans ce phénomène. Et ça n’ira pas en s’améliorant si le journalisme sur le web se complet dans ce genre d’exercice.

La tentation du buzz

Quant à la diatribe Internet qu’il dénonce en fin d’article, puisque certains lecteurs ici m’ont accusée d’y participer, soyons donc encore plus précis. Vive le journalisme sur le web qui s’affranchit des peurs des médias traditionnels et publie ce que les autres taisent. Je ne vois pas comment on pourrait soutenir le contraire. Vive la vigilance démocratique des internautes et leur capacité de mobilisation. Depuis le temps que les journalistes rêvent d’être soutenus par le public quand ils dénoncent un scandale, au lieu de se heurter au grand silence du lecteur de presse écrite, de l’auditeur ou du telespectateur isolé dans sa révolte et sans moyen pour l’exprimer. Seulement voilà, attention aussi à la tentation du buzz, du sujet “vendeur”, de la politique par le petit bout de la lorgnette. L’affaire Hortefeux n’est finalement pas accablante, nous dit Daniel Schneidermann. En effet. Mais le buzz en revanche le fut. C’est bien qu’il y a une distorsion possible entre l’importance d’une information et la manière dont elle évolue sur le web. C’est précisément cela qui, à mon sens, doit nous interroger, à chaque instant, nous les journalistes pour que les avancées démocratiques qu’offrent le web ne s’abîment pas dans le populisme.  Les journalistes ne livrent jamais tout ce qu’ils savent, ils trient ce qui est important de ce qui ne l’est pas (et parfois ils se plantent comme avec la fille de Mitterand), ils écartent ce qui ne leur parait pas suffisamment probant. Or, cette blague n’est pas probante. Elle n’aurait dû avoir d’autre effet que de mettre les journalistes témoins en alerte, leur permettre d’observer le ministre avec plus encore d’attention, d’en dresser un portrait nuancé, d’enquêter sur lui et sa politique s’ils étaient persuadés que cette blague était révélatrice d’un trait de caractère, mais pas la balancer comme un fait d’actualité. Je continue de penser que ce n’en est pas un.

 

Mise à jour 15h05 : Une fois de plus, je suis d’accord avec Elisabeth Lévy, c’est ici.

16h14 : j’attire votre attention sur la virulence des attaques dont Philippe Cohen a été l’objet sur Marianne2. C’est ici et . Voilà qui pose la question non plus de la tentation journalistique du buzz, mais des réactions à l’endroit des médias qui, sur le web, tentent de calmer le jeu et refusent donc de céder à l’emballement de leur public.

17h15 : L’interview de Patrick Gaubert, président de la LICRA, sur le site de l’Obs.

Voir aussi l’avis de Philippe Bilger sur Marianne2.

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